P. ROUX: Un rève de mauvais augure


J’ai choisi d’aborder le thème du colloque par la clinique de l’entrée, de la séance préliminaire avec l’idée que pour établir ce lien social nouveau que Freud appelle « névrose de transfert » il faut en passer par une cession de jouissance. Une opération est nécessaire pour passer du symptôme comme partenaire au « partenaire-symptôme ». Le travail de parole engagé avec cette patiente est caractérisé par ceci justement : pas de cession de jouissance. La « rectification subjective » nécessaire à la constitution du symptôme analytique ne se fera pas et pourtant les entretiens ne seront pas sans effets.
J’ai présenté une première version de ce travail dans l’inter cartel. J’avais construit le cas, sans avoir tout à fait tranché, en fonction d’une structure hystérique. Je souhaiterais reprendre ce cas avec vous à l’aide des remarques soulevées dans la discussion. Notamment répondre à cette question : le fait qu’il n’y ait pas de cession de jouissance ne serait-il pas imputable à une structure psychotique ? Je dispose de quelques éléments cliniques supplémentaires dont un entretien « de conclusion » qu’elle a demandé et que j’ai centré sur la structure. La patiente y livre un témoignage assez précis sur les effets du travail réalisé. Nous avons là des indications précieuses sur l’usage qu’elle a fait de l’offre de parole.

Voici un rappel des éléments cliniques.
Me P. consulte pour qu’on l’aide à « se prendre en main », parce « qu’elle ne sait plus où elle en est ». Cette femme de 45 ans, mariée, sans emploi se présente comme totalement aliénée à l’autre : « J’ai beaucoup de monde sur mes épaules ». Elle traverse une crise conjugale. Elle se plaint que son mari ne la considère pas et ne tient pas sa place. Par exemple lorsque le frère de celui-ci lui a fait des avances –c’était il y a vingt ans- il n’a pas réagi. Sa fille de 23 ans est encore à sa charge. Son frère aussi profite de son dévouement en lui confiant son fils au gré de ses besoins. Sans parler de ses parents, qui habitent juste au-dessous d’elle, et font appel à elle pour les courses, les visites médicales et autres services. Depuis vingt ans, tous les matins à dix heures précises, sa mère monte chez elle pour attendre le boulanger… Enfin elle assure la garde d’un enfant en bas âge pour un salaire dérisoire. C’est le fait que son mari ait « levé la main sur elle » qui a exacerbé le malaise.
Alors qu’elle se demande d’où vient tout ça : d’elle ou de sa famille, je lui demande de quelle famille elle parle ? Elle évoque alors les « raclées » de son père, surtout lorsqu’il l’apercevait « avec des petits jeunes », mais bien avant les chaises volaient à la maison. Voici l’hypothèse que je faisais : Au niveau du moi Me P. « en a marre d’être prise pour une andouille », au niveau inconscient elle entretient une insatisfaction massive assortie d’une revendication phallique forcenée. Toute la jouissance est comme confisquée par l’autre imaginaire. Elle en appelle désespérément à un tiers : médecin, assistante sociale, avocat, voyant et…psy.
Dans le transfert, sa position sacrificielle ne tarde pas à se manifester. Un jour elle se présente à bout de force, fébrile, titubante. Et souligne que c’est bien pour moi qu’elle consent à cette sortie si pénible alors qu’elle devrait être alitée… Par ailleurs elle laisse entendre qu’elle dissimule les séances à son époux.
Pendant un premier temps, Me P. va s’employer à dégager, à travers les déboires qu’elle rencontre avec les petits autres, les contours d’un partenaire-type, dont je lui livre la formule : « un Autre qui abuse d’elle ». Cette intervention non calculée va produire des effets. Elle prend, avec une rapidité surprenante, une série de décisions énergiques et réaffirme sa place. La première sera de mettre un terme à son travail de gardienne. Elle dit à son frère ses quatre vérités et refuse de garder son neveu. Elle se repositionne fermement par rapport à son époux en renouant le dialogue pour dire ce qu’elle souhaite et obtient beaucoup. Tout cela l’apaise considérablement. Elle se rend compte qu’elle ne veut pas de la séparation qu’elle commençait à préparer activement. Elle interrompt les démarches pour un séjour en « maison de repos » qu’elle interprète comme une fuite. Elle renoue avec des amies, s’inscrit dans des clubs, va au restaurant… « Je ne sais pas si c’est grâce à vous mais j’ai retrouvé ma tranquillité, un équilibre. Je suis arrivée à un stade où je pense à moi ». Je me demandais alors si le moi ne reprenait pas la main ?
Je remarquais la ressemblance entre la crise actuelle et sa première « dépression » qui date d’il y a 23 ans. Cet épisode a notamment suivi la naissance de sa fille et aujourd’hui elle a la charge d’un nouveau-né. Durant toute sa grossesse, après l’apparition de « règles artificielles », elle a été tracassée par une question sur la normalité de l’enfant. A cette occasion elle avait démissionné de son poste de fonctionnaire un mois avant d’être titularisée. Son état a été pris et figé dans le discours médical. Avec la complaisance d’un médecin de ses relations elle obtient une invalidité partielle et une pension. Depuis elle n’a jamais travaillé sinon « au noir ».
Je suis étonné devant l’importance et la quantité de matériel qu’elle amène. Un jour elle me fait part d’un rêve, un rêve à répétition et toujours annonciateur d’un malheur, pour elle. « Elle voit Maurice ». Bizarrement, il a toujours son visage de 18 ans. Maurice est son premier amour. Un italien qu’elle rencontrait tous les étés pendant son adolescence, dans la maison des grands-parents. Puis la maison familiale sera vendue et ses lettres resteront sans réponse. Elle apprendra plus tard que son père avait intercepté les lettres de Maurice. Le scénario se reproduira à l’occasion de sa première relation extra-conjugale dont elle s’ouvre à ses parents. Ceux-ci auraient alors engagé un détective privé pour une somme de 8000 F. Elle dit « ils m’ont mis un détective sur le cul ». D’ailleurs le détective, à son tour, lui fait des propositions. Bref, pisté et effarouché l’amant se retire. Elle ne le retient pas vraiment. Le père intervient encore dans sa vie de couple de façon radicale en dénonçant une fraude de son mari.
Le rêve semble donc aller droit à la structure oedipienne. C’est la lecture que j’en faisais. Le rêve dit sa manière de faire avec le non-rapport sexuel : le père lui barre la route de l’homme. A la prendre au plus simple, la rencontre du réel, sous les espèces de l’Autre sexe est ratée. C’est toujours une mauvaise rencontre. J’interprétais ce rêve comme un mixte entre Tuché et Automaton. Quelque chose qui se répète et qui est corrélé à un malheur imminent. Elle le construit comme prémonitoire. Le désir s’y présenterait par le biais de la perte de l’objet, l’homme avec qui cela eût été possible, dés lors idéalisé. La suite montre qu’il ne s’agit pas de cela.
Ce qui se répète prend la forme de « quelque chose qui se produit comme par hasard, expression qui nous dit assez son rapport à la Tuché » . Comment cela va-t-il se manifester dans la cure ? Et bien comme quelque chose de contingent, qui tombe mal et vient faire obstacle à la poursuite des séances. Elle est appelée à s’occuper de son père qui a fait un malaise et a perdu la parole. Cela est arrivé déjà, à la suite d’un choc, dit-elle. La première fois dont elle se souvienne, elle avait 10 ans. Quelqu’un avait annoncé à son père qu’elle avait été renversée par une voiture.
Un événement qui se présente comme contingent vient interrompre à nouveau une histoire qui se noue avec un homme. Qu’est-ce qui se mobilise de l’inconscient dans le transfert, dont la rencontre risque à nouveau d’être reportée sine die : « Je vous rappellerai dans quelques semaines » propose -t-elle. Ne risque-t-elle pas, elle aussi, de renoncer à la parole ? « Nul ne peut être tué in absentia ou in effigie ».
La clinique confirme ici ce que dit Lacan : « qu’on accède au réel par l’impossible ». Il semble proprement impossible pour Me P. qu’il en soit autrement. C’est un impossible très singulier qui détermine une passivité radicale. L’Autre se met toujours en travers. J’insiste pour qu’elle ménage un temps pour venir. Elle accepte ; le travail sera prolongé de quelques séances. La question est de savoir si ce réel est symbolisable dans le transfert. Est-ce qu’on peut attendre de ce retour dans sa vie de ce signifiant énigmatique « Maurice » une « signification d’inconscient » ?
Pour cela il nous faut répondre à la question de la structure. Quels sont les éléments qui plaident en faveur d’une psychose ? D’abord le fait qu’il n’y aie pas de traces de refoulement dans son dire. L’Œdipe lui-même semble à « ciel ouvert ». Ainsi elle exhuma ce propos un peu abrupt d’un psychologue lors de ce qu’elle appelle une cure de repos. « C’est un complexe d’Oedipe entre votre père et vous ». « Je crois qu’il avait raison, dit-elle, moi je n’ai jamais été amoureuse de mon père, ce serait malsain, mais lui oui. Il s’est mis au milieu pour Maurice, pour Antoine, il est en dessous depuis 20 ans, aujourd’hui il m’a réclamée toute la journée… »
Deuxième point, on relève une absence totale de subjectivation. Tout est viré au compte de l’Autre. Elle est à la merci de l’Autre. Elle me prend à témoin de ses récriminations, elle fulmine, s’énerve mais à aucun moment elle n’embraye sur sa place à elle dans le dispositif. Aussi bien, rien ne se dialectise. Elle reste persuadée que ça vient du dehors, le père, la mère, le frère, le mari... On peut se demander si la formule que je donne : « L’Autre abuse de vous » -en parlant de l’Autre tel qu’elle le construisait- n’a pas été prise au pied de la lettre, hors la dimension métaphorique . C’est à dire qu’elle en a déduit qu’elle « se laissait trop faire » et que donc il fallait se défendre. Cette intervention l’aurait aidée à régler la jouissance de l’Autre, en somme. Ce qu’elle énonce elle-même au dernier entretien. Nos échanges lui ont « permis de prendre un écart envers tout le monde ». Elle voit là un gain considérable.
Là où les deux crises précédentes l’ont conduite au séjour en clinique psychiatrique, témoignant probablement de moments de débranchement, cette fois-ci le recours à la parole lui permet de faire face. Elle s’appuie sur ce repère sommaire de « l’autre abusif » pour opérer un déplacement radical dans ses relations qui ferait pâlir d’envie plus d’un névrosé. Mais la mise à distance de la jouissance de l’Autre trouve sa limite avec sa mère. Celle-ci, brusquée, se retire un peu et là elle se sent lâchée. Sa volonté d’émancipation cède, enfermée qu’elle est dans un rapport imaginaire à son frère : c’est ou lui ou elle.
Qu’en est-il du Nom-du-père ? Dans cette hypothèse, l’appel à un tiers terme repéré dans la série des figures d’autorité avocat, médecin, assistante sociale… serait l’effet de la faillite du Nom-du-père. Elle n’a pas ce recours symbolique à sa disposition pour régler la jouissance. Son mari dit « amen à tout », ne la protège ni contre son père, ni contre sa mère, ni contre son frère. C’est parce que de dernier rempart est en train de céder qu’elle est totalement désorientée, à la dérive lorsqu’elle vient me voir. Au point d’arriver à se demander, je cite : « De qui je suis la femme ? ».
Dans la conjoncture de déclenchement, on retrouve la rencontre de « Un- père ». Elle est en position tierce par rapport au couple dont elle garde l’enfant et incapable de se défendre des exigences de « ces profiteurs », ce qui redouble la position de petite fille dans laquelle elle se maintient avec ses propres parents. Pareillement, elle s’est trouvée dans une situation de type oedipien il y a vingt ans, à l’époque de sa première hospitalisation. Cela à partir de deux évènements contingents restés à l’état d’enclave dans son histoire, c’est pourquoi elle y revient si longuement dés le premier entretien. D’une part les propositions sexuelles de son beau-frère qui la plongent dans la perplexité, d’autre part la naissance de sa fille. A l’occasion d’un interrogatoire plus serré je me suis rendu compte qu’elle avait trouvé une figure persécutoire en la personne d’un chef de service qui « la harcelait ». Ce qui d’ailleurs la fit abandonner son poste et opter pour l’invalidité. La deuxième crise avec séjour en clinique est imputée à l’ingérence de ses beaux-parents. « On ne pouvait plus faire un pet ». C’est elle qui pètera les plombs. On repère donc ce qui préside à chaque crise : la reconstitution d’une structure oedipienne pour laquelle le sujet n’a pas de réponse.
Lors du dernier entretien elle évoque encore une fois la possessivité, la violence de la figure paternelle. Je cherche à connaître précisément les circonstances qui ont pu le pousser à « foncer sur elle avec un couteau alors qu’elle avait sa fille dans les bras ». Mais cela reste énigmatique. Elle n’a « jamais su le pourquoi et le comment ». Tout ce qu’elle sait c’est qu’il est « prés de ses pompes ». Elle avoue pour la première fois sa peur que ce ne soit héréditaire. Je m’étonne. Elle dit « Vous savez quand je suis arrivée ici, j’étais pas claire ». Le discours n’est pas capitonné. Elle supplée à ce défaut par une construction qui radicalise la consistance et l’exigence de l’Autre qui, maintenant, la met en danger. C’est le versant réel du père qui vient au premier plan plutôt que sa dimension de semblant et d’usage. Elle ne peut pas se servir du père par conséquent elle ne peut pas s’en passer.
En conclusion, je dirai que le bénéfice essentiel de ce travail se résume en une localisation de la jouissance. La patiente s’est « reprise en main » ce qui d’ailleurs était son souhait initial. Elle a gagné en autonomie et ce n’est pas sans conséquence sur le lien social. « Avant je rentrais en clinique mais j’étais toujours sous la coupelle de papa, maman et je revenais à la maison sans avoir progressé. Là je me suis faite une idée par moi-même ». Elle dit que maintenant, elle sait « montrer les dents ». Cette opération sera probablement à refaire ultérieurement. Elle dit ne pas être à l’abri.
La localisation de jouissance est presque palpable dans la manière dont elle explique pourquoi arrêter. Venir lui devient difficile pas tant sur le plan financier mais de se retrouver dans un lieu où elle venait « lorsqu’elle était très mal, lui donne le waï ». Elle ne veut pas aller plus loin. Elle évoque sa peur panique du dentiste sans vouloir associer, disant qu’elle préfère venir chez l’analyste… Je prends acte de sa décision. Insister serait courir le risque de passer du coté de l’Autre intrusif et invalider l’analyse comme recours possible pour traiter la jouissance.
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