J.RUFF:Ce qui se déduit de l'autisme. 1993


CE QUI SE DEDUIT DE L’AUTISME.
J. Ruff
Toulouse. Juin 1992

Delphine avait quatre ans quand elle est venue dans cet hôpital de jour. Trois ans après, elle me conduisait d'elle-même devant le miroir où elle se regardait, me regardait, m'embrassait et faisait de même avec son image. Elle n'a pas parlé, sinon quelques mots qui venaient toujours par surprise, à peine entendus et plus jamais répétés. C'est dans ce temps du miroir que sa mère a décidé de la retirer parce qu'elle estimait que le travail qui s'y faisait était insuffisant.
Ce que je mettrai en relief, et qui justifie mon titre, c'est qu'en regardant les notes prises pendant ces trois ans, une logique temporelle s'en dégage, une direction de la cure s'impose. Je dirai que celle ci va de l'indifférence à ma présence à l'exploration de mon visage. Regarder longuement par la fenêtre, ou s'agiter dans la pièce, vider tout ce qui se trouvait sur mon bureau furent ses premières manifestations. Mais inexorablement, elle s'est approchée de moi, me tapant, griffant et en s'intéressant plus particulièrement à ma bouche puis à mes yeux. Ce qui me semble caractériser son mode d'approche c'est une pratique du bord : elle aborde. Elle était capable d'une agilité surprenante qui la faisait grimper partout et se tenir très précisément sur les bords. Elle courait sur le lit en allant particulièrement sur les bords du lit dans un déséquilibre rattrapé. Elle faisait de même sur les tables. Elle attirait donc l'attention du fait qu'on se disposait toujours à pouvoir la rattraper si des fois, elle venait à tomber. Mais elle ne tombait pratiquement jamais. Sa mère nous disait ne plus y faire attention, la laissant faire. C’est là, au contraire, où cette pratique du bord peut retenir le clinicien.
Dans un deuxième temps cette pratique du bord, elle l'a appliquée sur un pot à crayons qui se trouvait sur mon bureau. Elle vidait le contenu et l'explorait de sa bouche, de se dents, de sa langue et particulièrement sur le bord. Par ailleurs elle remplissait sa bouche d'une manière boulimique. Mais il lui arrivait aussi de recracher ce qu'elle venait de mettre à la bouche. Elle faisait de même avec des cailloux, l'herbe et tout ce qui traînait.
Ce qui l'occupait aussi, pendant de longs moments, c’était un livre sous la forme d'un magazine ou d'une revue. Elle le prenait en venant en séance. J'ai mis du temps à réaliser que c'était aussi une pratique du bord. En effet elle ne prenait pas cette revue pour l'ouvrir et tourner les pages ou encore regarder quelque chose qu'il y aurait sur ces pages. Elle la pliait de manière à ce que la tranche du livre, côté pages, se présente à elle, et ceci en la tenant de la main gauche. De la main droite, elle mettait le pouce dans la bouche et feuilletait des quatre doigts la revue. Elle pratiquait de petits écarts entre les pages, feuilletant, de bord à bord, interminablement. Sa mère médecin avait pris l'habitude de la laisser dans la voiture avec une revue pendant qu'elle allait faire ses commissions.
C'est à la suite de cette progression qu'elle a pu lentement échouer sur moi, en s'abattant d'abord furtivement puis de plus en plus insistante pour y explorer la bouche, les lèvres, les dents ou encore l'échancrure de la chemise. Ce qui a précédé, ou accompagné, ce temps c'est le cache cache. Elle se tenait sous le bureau ou se cachait le visage de ses mains. Le regard était de toute façon son heure de vérité. Elle avait, comme pour tous autistes, cet art de regarder à droite, à gauche, en haut, en bas pour ne pas rencontrer mon regard. Ici c'est à ciel ouvert que se lit la schize de l'œil et du regard. Quand son regard va croiser le mien c'est dans un temps de violence. Taper, griffer c'est déjà ce qu'elle faisait sur les murs. Elle arrachait aussi l'herbe. Maintenant, c'est enfoncer ses doigts dans mes yeux, ou me griffer le visage, me pincer le cou ou m'arracher les cheveux. C'est après ce temps qu'elle pourra de plus en plus me regarder et qu'enfin elle m'amènera devant le miroir.
Si l'accès au miroir est l'étape fondamentale, nous ne sommes pas encore à résoudre le rapport à la voix. Delphine chante pourtant et a un répertoire étendu. Elle connaît des airs et, de mon côté, je reconnais les paroles. Voilà à nouveau un bord, une schize entre phonation et parole qui reprend, sur un autre registre, vision et regard. Ce n'est pas dans la phonation que l'on trouve le cri ou l'appel. Elle ne s'enchante qu’à chanter. Elle s'interrompt quand on chante avec elle et reprend, par après, toute seule. Pourtant la voix fait problème. Elle questionne la langue d’une manière réelle. En effet elle tire sa langue, la malaxe, et va même jusqu'à la regarder dans le miroir. C'est autant ma langue à moi comme organe qui l'interroge. Mais cette langue qui lèche et touche les bords, rien ne vient qui la met en fonction. Elle n'a rien au bout de la langue qui la cause. Ce qui est donc net c'est qu'elle pose sa question avec la logique du miroir, donc avec le temps logique précédent, sur l'axe imaginaire. Ici ce qui est attendu c'est l'axe symbolique, car parler va avec ouïr, comme le rappelle Lacan dans le Séminaire II. "Écouter des paroles, y accorder son ouïr, c'est déjà y être plus ou moins obéissant. Obéir ce n'est pas autre chose, c'est aller au-devant, dans une audition" .1 Dans ce cas, Delphine n'était pas encore prête à aller au-devant dans une audition si ce n'est au moment où elle se bouchait les oreilles quand on la grondait. Elle avait aussi ce jeu qui consistait à repérer quelqu'un qui lui disait non. Elle essayait alors, avec une certaine jubilation et malice, de s'emparer de ce qui lui était interdit, pour entendre dire non.
Voilà donc quelques remarques pour commenter le "où elle me promenait ?". Que puis je répondre maintenant sur le "où depuis les analystes ont peur ?".
Je ne crois pas qu'il faut insister sur le pathos de cette offre du corps, d'un corps troué ou “ trouable ” puisque c'est l'incontournable d'une cure de l'autisme. Il ne faut pas reculer devant ces passages à l'acte qui scanderont la cure. Je préfèrerai m'attarder sur le fait que la peur porte sur l'embarras doctrinal. Si Lacan a peu parlé de l'autisme c'est que nous entrons dans le champ psychanalytique avec les élaborations dernières de Lacan sur la jouissance. Est ce que nous pouvons avancer là avec l'Inconscient structuré comme un langage ? L'embarras vient du fait que l'autiste est dans le langage mais n'a pas la parole. Peut on alors pour rendre compte de toutes ces questions de bord et de trou, parler du signifiant ? Qu'est ce qu'un signifiant qui ne renverrait pas à un autre signifiant ? Pourtant si cet enfant rejette tout rapport, il finit par dire oui à l'Autre dont il s'approche. Il y a donc une bejahung, un oui. Mais peut-il exister une bejahung sans jugement porté par le signifiant ? Est ce alors l'offre d'un corps se sachant troué, celui proposé par le psychanalyste, qui cause ce déséquilibre dans la réponse autiste et qui aspire cet être vers l'existence ? En somme n'est ce pas la présence du psychanalyste en place d'Autre se sachant troué qui fait cet effet d'appel à l'être délocalisé de l'autiste, l’appel d’un corps à corps. Il me semble que l'on peut ici comme pour Hans s'orienter à partir de la jouissance comme hétérogène. Pour Delphine, une constante dans cette cure, c'est la masturbation. Elle ne se masturbe pas avec la main mais sur le coin d'un lit, sur l'accoudoir d'un fauteuil. Quand elle est en contact avec quelqu'un, c'est sur cette personne qu'elle se masturbe. N'est-ce pas une manière d'inscrire cette jouissance sur une surface, de la localiser ?. Il y a donc bien ici une bejahung sous la forme d'un j'ouis primordial, qui troue l'Autre du fait qu'il n'y a pas le savoir de ce qui fait jouir. C'est une jouissance non pas de l'Autre mais sur l'Autre, comme abord de l'Autre. Cet organisme libidinal tente de s'inscrire sur un corps car il ne peut jouir qu'avec un corps. Il faut qu'il mêle cette jouissance qu'il "la mêle" avec un corps si je puis équivoquer sur la lamelle dont parle Lacan à propos de la libido comme organe. Nous pouvons nous passer de l’évocation d’une jouissance primordiale hors corps puisque celle-ci ne s’actualise, comme je l’ai souligné, que par l’offre du psychanalyste donc dans la rencontre avec un corps.



Lacan Séminaire Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. Seuil 1978 p. 155.

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