J.RUFF:Des voyelles pour une femme qui manque de souffle. 2003


Des voyelles pour une femme en manque de souffle.
Aix en Provence Juin 2003



Je me propose d’interroger un moment de cure pour m’exercer à l’usage du concept de jouissance qui ne me semble pas toujours aller de soi.
Exposition du cas.
Il s’agit d’une femme de 50 ans qui a trouvé, par le hasard d’un conseil, celui de sa sœur, le moyen de contrer un symptôme sévère très handicapant.
Il y a quelques années, elle s’est trouvée, lors d’une réunion, ne plus pouvoir parler ni écrire puis prise de tremblements. Les sons ne sortaient plus. Elle avait du mal à marcher. Ses pas étaient hachés. Elle faisait un grand effort de relance de tout son corps pour vaincre une inertie qui la saisissait. Elle entreprendra, pendant 6 ans, un parcours médical, psychiatrique, neurologique pour trouver une cause et un traitement à ses symptômes. Il en résultera un diagnostic d’hystérie. C’est à la fin de cette recherche qu’elle envoie une lettre à plusieurs psy dont moi. Je serai le seul à lui répondre. Elle demandait, dans sa lettre, à rencontrer quelqu’un à qui parler qui ne soit pas muet et qui puisse amorcer selon ses termes la « pompe du dialogue ». Lors de nos premiers entretiens, j’amorce donc la pompe. Mais la pompe aspirante des questions qui avait pour but de mettre en place les circonstances déclenchantes, déclenchèrent dans le temps des séances ces mêmes symptômes. Les séances auraient pu s’interrompre là. Mais elle faisait état en même temps d’un désir si décidé, en ne se laissant pas décourager par le retour de ses symptômes qu’elle finit par produire chez moi un désir au moins égal au sien pour trouver une issue à ses impasses.
La découverte du souffle dans un stage.
C’est dans cette période, assez tourmentée, qu’elle ira suivre un stage dit de « souffle et voix ». Ce stage va être l’occasion d’une trouvaille qui lui permet actuellement de contrer un peu mieux la venue de ses symptômes. C’est le seul traitement qu ‘elle a pu trouver pour marquer un bord avec la rencontre de ce qui cause ses troubles. J’encouragerai et j’encourage encore toujours ces stages. En quoi consistent t ils ? On y répète « Yeyiyouya » sur tous les tons. Ou encore Ue, ui, uou, ua puis à nouveau yeyiyouya. Chacun vient le dire devant le groupe pendant une demi-heure. Elle en sort chaque fois transformée et libérée. Actuellement il suffit, quand elle sent venir les prémices des troubles de la parole et des tremblements du corps, qu’elle fasse tout simplement une pause et qu’elle souffle, c’est à dire qu’elle expire pour lui permettre de continuer à parler sans que tout s’arrête. Ce déplacement de la pratique du « yiyeyuya » acquise en stage vers un temps d’arrêt marqué par une expiration est une acquisition dans le travail de la cure. Ca lui permet pour le moment de tenir au point d’avoir pu non seulement reprendre le travail mais surtout des activités syndicales qu’elle avait en effet dû abandonnée
Deux usage du concept de jouissance : retour et réparation au point de défaut.
Pour m’orienter dans l’usage du concept de jouissance, je partirai d’un premier outil classique le retour de jouissance. Ce premier outil est construit sur la logique freudienne de la perte de l’objet. Lacan en fait une perte de jouissance constitutive du sujet comme manque à être. Le problème est dans la localisation de cette jouissance et de son retour. Le retour se fait soit dans le symbolique ou au contraire dans le réel quand précisément cette jouissance n’a pas été inscrite dans le symbolique grâce à la fonction phallique. Cette différence produit des repères pour la clinique différentielle. Pour le cas de cette femme nous pouvons répondre. La jouissance fait retour dans le réel. Ses symptômes ne sont pas des métaphores qui signeraient une inhibition sur le mode de ce que Freud nous rapporte par exemple dans le cas d’Elisabeth von R pour la marche. Ce n’est pas non plus sur le mode des cas qu’il expose dans son texte sur « le trouble psychogène de la vision ». Il n’y a eu aucune élaboration possible en terme de formations de l’inconscient qui auraient fait de ces symptômes une métaphore. Il y a un retour au contraire de la castration dans le réel du corps sous la forme d’une perte de la parole et de la marche sur le mode de la schizophrénie, c’est à dire à la lettre. Elle dira à plusieurs reprises qu’elle n’avance plus et qu’elle n’arrive plus à faire bouger, mobiliser les autres : ce qu’elle traduit dans le réel. Il y a de l’inarticulable qui affecte les articulations de la parole et de la marche.
Ce premier outil nous a permis de localiser la jouissance sur le corps sur le mode de la schizophrénie. Ce premier repère diagnostic nous permet maintenant de prendre la mesure de sa trouvaille.
On peut l’aborder à partir d’un aspect de la théorie des noeuds: La réparation d’un nœud a lieu là où le défaut s’est manifesté. En quoi le stage de souffle opère une réparation au point où le défaut s’est manifesté ? Où se situe le défaut ? L’exercice est un exercice qui ne porte pas sur le sens mais sur les phonèmes de la langue. Il permet de reconstituer dans le réel l’articulation d’ouverture et de fermeture des consonnes et voyelles. C’est la mise en place réelle de la langue comme pur système d’opposition. C’est la différenciation qui va du Y / i où l’écart est faible jusqu’à par gradation dans le Y/ a où l’écart est le plus fort. Le Y fait office de consonne sur le mode de ce qu’on appelle une fricative. C’est d’ailleurs un point sur lequel Saussure travaille dans son cours de Linguistique générale. En faisant le récit de cet exercice dans la cure, elle parvient à en extraire la nécessité de faire une pause, un simple arrêt quand sa parole se précipite. Elle le traduit par le fait de souffler, d’expirer. L’introduction de cette coupure, de cette perte sous la forme d’une expiration, dans le temps de l’articulation de sa parole lui redonne la possibilité de parler et de marcher. Elle identifie ce processus à une pompe qui doit être remise en fonction. Le cœur, avec ces battements, est pour elle l’exemple de cette pompe. On peut en déduire que le langage est pour elle la pompe qui introduit par son battement signifiant l’articulation indispensable au corps pour marcher et à la parole, la voix pour s’énoncer. Sa trouvaille remet en fonction la pompe langagière.
Le langage en perdant sa structure matérielle d’être un système de différences ne porte plus la perte, la castration qui engendre un sujet et son énonciation. Cette perte se traduit dans le réel en affectant la jouissance de parler. Ceci nous conduit à l’usage d’un troisième outil : celui du parlêtre.
C’est en effet la jouissance de ce parlêtre qui a été affecté lors d’un déclenchement récent et c’est sa trouvaille qui lui procure une nouvelle modalité de jouissance. L’avantage de ce concept c’est qu’on part de la jouissance pour aller vers des pertes de jouissance qui s’opèrent tout en déclinant les partenaires qui s’en déduisent.
Trois modes de jouissance de la parole.
En ce moment du traitement, on peut donc distinguer trois modalités de la jouissance de ce parlêtre. Je les nommerai successivement le parlêtre négociateur, celui du négocié et celui du parlêtre interrompu.
Prenons le premier, celui de la négociation. Elle me dit avoir eu toujours des rapports difficiles avec le langage. Elle boudait très fréquemment ou inversement donnait des gifles en réponse à ses difficultés de ne pas savoir répondre au tac au tac. Et ceci a duré jusqu’à très récemment. Ce rapport imaginaire qui structure sa parole trouvera dans le concept de lutte des classes un signifiant valorisant dans l’Autre de la vulgate marxiste. Elle sera par la suite une battante au niveau des négociations au point d’avoir occupée des fonctions syndicales à haut niveau. La jouissance y est donc répartie dans une logique de rivalité exclusive qui la soutient dans un combat pour plus de justice sociale. Elle veut obtenir une part de jouissance qui se trouverait dans le partenaire de la négociation.
La deuxième modalité est celle qui l’a conduit au déclenchement avant sa trouvaille. Ce déclenchement s’est opéré au moment où elle mettait en place un droit de formation du personnel qu’elle avait obtenu à l’issu d’importantes négociations. Le personnel ainsi informé aurait su mieux participer aux décisions. Elle se présentait donc devant ses collègues avec cet « objet négocié » qu’ils étaient supposés avoir demandé. Elle se trouvait par le poste qu’elle occupait dans la situation idéale, me dit elle, de connaître parfaitement les dossiers des deux côtés. Elle découvrira, avec surprise, que ce droit de formation n’intéressait pas vraiment ses collègues. Et c’est en tentant vainement de convaincre ses collègues que le déclenchement de ses symptômes s’opèreront. Elle se rappelle qu’elle avait déjà rencontré cette situation dans les années 68. Elle avait pris en classe de première les fonctions récemment créées de délégué de classe. Elle avait là aussi négocié quelques avantages pour la participation des élèves à la vie de l’établissement. Et elle avait eu la même surprise de constater que ces acquis n’intéressaient pas vraiment ses camarades. La jouissance n’est donc plus ici localisée au niveau imaginaire dans le partenaire auquel elle tente d’arracher par la négociation ce qui cause l’injustice sociale. Il est dans le symbolique sous la forme d’un signifiant qui condenserait la jouissance : projet de formation. Il se trouve que le signifiant « formation » ou « information » correspond au signifiant maître de ses parents pauvres qui n’avaient pas pu faire d’études. Il était devenu par la suite la clé de voûte de toutes ses activités, son véritable partenaire. Ce qui lui revient donc dans le rejet de cette formation c’est le rejet du signifiant maître familial avec lequel elle avait traité toutes les rencontres avec le désir de l’Autre. Comment donc nommer la jouissance si ce n’est pas de cette manière ? Comment identifier ce que les autres veulent ? La perte de cette nomination qui capitonnait le sens ouvre sur ce qui ne peut pas se dire où se reconnaît l’objet pulsionnel en jeu pour elle : la voix. La voix comme le regard est au champ de l’Autre. « Formation » est le signifiant qui articulait, représentait la voix de l’Autre parental. Par articuler il faut entendre un vouloir dire qui faisait taire un vouloir jouir énigmatique de l’Autre. De ce point de vue, cette voix, elle ne l’avait jamais perdu. Elle était elle même la voix du groupe parentale comme elle fut la voix du groupe syndical. Mais si le groupe rejette ce signifiant c’est l’inarticulable de la voix qui se manifeste. Et c’est dans le réel que l’inarticulable se manifeste non pas dans le silence mais par la perte réel de la parole qui se brise, se désarticule. De même le corps social à travers elle ne se mobilise plus.

A certain moment on pourrait hésiter et penser à une structure obsessionnelle. Dans les temps de repos chez elle, elle fait des puzzles géants qui lui occupent la tête pendant une bonne semaine. La pièce qui bouchera le trou est déjà là quelque part dans le tas de pièces découpés et elle aura le plaisir de la complétude. Mais il n’y a pas chez elle pas vraiment le doute de la pensée ni la vérification et d’une manière générale d’érotisation de la pensée. La pensée chez elle est le lieu d’émergence d’un trou totalement redoutable qui implique un traitement particulier. Ainsi elle sursaute d’une manière extrêmement vive, spectaculaire à une sonnerie qui résonne chez moi. C’est comme si elle était en alerte permanente me dit elle. En alerte devant quoi ? Qu’est ce qui peut faire intrusion ? Sans doute de l’inattendu, de ce qui là non plus n’est pas nommable d’avance. On réalise donc que l’endormissement est un moment particulièrement redouté. Enfant, elle se rappelle qu’elle parlait sans fin à ses sœurs au moment de dormir. Mais ses soeurs finissaient par s’endormir en la laissant dans ce qui n’est pas pour elle la paix du soir. Actuellement elle a trouvé une solution pour lutter contre ses insomnies. Elle lit des romans policiers dont elle connaît déjà la fin. Le problème c’est qu’à l’usage, la saveur de cette jouissance qui consiste à connaître la fin tout en faisant comme si on allait la découvrir, finit par s’éventer. Et on voit qu’au fond qu’elle ne peut pas plus supporter de lire que de parler voir de marcher si elle ne sait pas d’avance le dernier mot ni là où elle va mettre les pieds.
La troisième modalité de jouissance est celle de sa trouvaille : la parole interrompue par des pauses. Elle n’apporte pas un signifiant supplémentaire quand sa parole se précipite. Au contraire elle consent à une perte. Elle marque d’un blanc, d’une pure expiration, flatus vocis, pur vide, le temps et le lieu où le signifiant qui bouclerait la chaîne est attendu. Elle localise la voix comme perte au champ de l’Autre du signifiant. Cette coupure dans la chaîne signifiante qui se hâte, lui assure une assise provisoire pour l ‘énonciation d’une parole à venir. Elle joue donc sa partie pour le moment avec cette parole écornée..
Conclusion.
Schreber dans sa contrainte à penser se plaignait d’avoir un petit reste de poumon pour respirer et d’avoir le diaphragme tout en haut de la poitrine (1). Il évoquait aussi des miracles qui lui supprimaient toute possibilité de marcher(2) . Plutôt que de construire un délire comme Schreber, cette femme a trouvé la discrète solution d’une pratique de l’expiration qui lui permet une certaine marge, une respiration au sens réel dans le rapports aux autres. La place du psychanalyste est donc de permettre qu’elle puisse continuer à se construire autour de cette frontière, de ce littoral qui appareille sa pompe langagière de parlêtre.

Jacques Ruff

1)p. 132
2)p. 136
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