J.RUFF:le caractère obsessionnel d'une demande


Le caractère obsessionnel d'une demande.

En repartant des questions qui se posent à propos de la distinction entre le symptôme et le caractère, et des prises de positions sur ce sujet qui font l’actualité des années 1920, nous retournons en fait vers un point théorique crucial. La direction de la cure dépend en effet de la manière dont on se détermine par rapport à ces questions. Je prendrai appui sur un cas, qui me permet de mettre en relief la fécondité de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler le “premier Lacan”, pour rendre sensibles les nécessités qui ont pourtant conduit Lacan à modifier sa première orientation.
Cette cure avait pris un départ ordinaire. Cette patiente se plaignait de problèmes dans son couple et de difficultés récentes rencontrées dans son travail. En parvenant à se tenir aux exigences de la règle fondamentale, elle retrouvait les signifiants qui lui permettaient de mettre un certain ordre dans son histoire. Tout allait donc pour le mieux puisqu’une ouverture de l'inconscient se mettait en place. Pourtant, très vite, en moins d'un an, le tarissement des associations fut tel que son rapport à la règle fondamentale devint problématique. Elle était surprise de cette situation au point de se demander si elle faisait encore vraiment une analyse. Elle butait sur cet étrange situation: vouloir venir aux rendez- vous, tout en faisant le constat qu’il ne lui venait rien à l’esprit dans la séance. Ce rapport à la règle fondamentale finissait par devenir un symptôme plus important que ceux qu'elle avait mis en avant au début de la cure. Le symptôme s'était déplacé en se localisant cette fois- ci dans le cadre de la séance.
Nous retrouvons, dans la présentation de ce cas, l'écho des préoccupations des psychanalystes des années 1920 (1). Ce moment historique constitue un temps logique important dans la direction et la pratique de la cure. La cure ne se présentait déjà plus, pour les psychanalystes, sous l'aspect de l'enchantement du déchiffrage des significations refoulées, comme au début. La pratique analytique rencontrait un obstacle majeur dans le fait que des patients ne pouvaient pas ou ne voulaient pas se soumettre à la règle fondamentale. Cette résistance, qui prenait les formes d'un manque d'élaboration ou d'une association libre complaisante, fut mis dans un premier temps au compte de l'analysant.Il fallait donc en trouver la raison. On pensait que le repérage du narcissisme ou d’une jouissance pulsionnelle, anale par exemple ( avarice, doute), permettrait à la cure de reprendre son cours dit normal. W. Reich (2)formera l’expression de “cuirasse caractérielle” pour désigner cette modalité de la résistance. Il soulignera l’attention qu’il faut porter, dès les entretiens préliminaires, au transfert négatif qu’il faut traquer, par une observation minutieuse, dans les moindres signes du comportement du patient. Le terme de caractère désignait donc plusieurs choses. A la différence du symptôme individuel, le caractère faisait référence à un trait transindividuel, comme lorsqu'on parle, par exemple, de la vérification ou du doute chez l'obsessionnel. Freud emploie le terme de névroses typiques (3)et même de type libidinal(4) pour rendre compte de ce type de symptômes qui semble effacer les différences individuelles et rendre vain tout effort pour les rattacher aux coordonnées de situations vécues. Un autre aspect du caractère réside dans le fait qu’il n’apparaît pas, pour le sujet, comme une perturbation localisée ou partielle. Au contraire, le sujet se reconnaît dans un trait de caractère au point de l’identifier à sa personnalité toute entière. On comprend donc qu'aucune association d'idées ne puisse venir dans le cas où l’on touche au caractère sinon ce constat répété: “je suis comme ça”.
A prendre ces repères, on peut dire que cette patiente découvrait son caractère dans la cure. Elle n'était pas venue se plaindre de la singularité de sa parole. La cure, en lui faisant prendre conscience de cette modalité particulière de sa parole, la ramenait en fait à quelque chose qu'elle avait pourtant toujours su. En effet, en dehors de la séance, elle savait qu’elle se cantonnait dans un bavardage qui ne l'engageait pas. Nous pouvons approfondir les caractéristiques de sa parole. Nous ne sommes pas en présence d’une formation de l'inconscient brève, irruptive comme un lapsus. Nous sommes plutôt en face d’un embarras insistant, répétitif dans la séance. Elle témoigne en effet d'un vouloir dire qui s'interrompt après quelques temps. Elle ponctue ses arrêts d'un “c'est idiot” ou d'un “ce n'est pas çà”. En lui disant que la règle fondamentale prend précisément au sérieux le plus idiot de ce qui lui venait à l'esprit, je ne faisais pas avancer les choses. Au contraire, du fait que pour elle, l'Autre attendait d'elle quelque chose, elle ne pouvait pas se laisser à dire une idiotie éventuelle. Je ne pouvais pas non plus tempérer l’impression de demande exigeante qu’elle repérait dans la règle fondamentale. En effet, cette tonalité de la demande était pour elle une condition indispensable et révélatrice de son rapport à la parole. Tout en réalisant que “ça ne sera jamais ce que l'Autre attend”, elle restait néanmoins figée dans cette double impossibilité de se taire et de parler. Était - ce un obstacle à la cure, une fermeture de l'inconscient pensée sur le mode d'un transfert négatif? Pouvait - on se contenter de réduire ces problèmes à quelques métaphores de caractère anal? Pouvait-on soutenir que tout ce qu'elle pouvait donner, en réponse à la demande de la règle fondamentale, serait toujours, une fois émis, ramené à de la merde?
A suivre Lacan, je pouvais me persuader que non. On sait que Lacan, à la fin du séminaire sur Les formations de l’inconscient , reprend cette question du caractère en l'assimilant au symptôme. Cette position théorique est déterminante. La résistance à la cure est en effet dans la conception que l'analyste s’en fait. Elle n'est pas du côté de l'analysant mais du côté de l'analyste. Il nous faut donc reprendre les points qui nous questionnaient. Plutôt que de parler de transfert négatif ou positif, Lacan nous a appris à répartir les données de la cure selon l'axe symbolique ou imaginaire, en distinguant A et a. Par conséquent, l'agressivité n'est pas du même ordre quand elle porte sur l'autre ou sur l'Autre, en tant qu'il introduit à la castration. L'agressivité dans la névrose obsessionnelle est une manoeuvre pour éviter la castration. Détruire et préserver le désir corrélé à la rencontre de la castration de l'Autre est le champ clos des débats de l’obsessionnel. Cette lecture correspondait parfaitement à ce qui se passait au niveau de la parole pour cette analysante.
Elle avait le sentiment que parler impliquait une agressivité. Elle pouvait évoquer, à ce sujet, un certain nombre de situations où sa mère et son père avaient été déstabilisés par ses propos. Ces moments l’avaient laissée dans un certain désarroi puisqu’ils menaçaient le rapport qu’elle avait avec eux. Cette menace se réactualisait donc dans l'analyse. Mais le repérage de Lacan, plutôt que de nous focaliser sur l'axe imaginaire, nous ramenait à la butée de la castration rencontrée dans l'Autre, soit au défaut dans le symbolique qu'elle ponctuait par son “c'est pas ça”. L'agressivité, comme défense contre l'angoisse, transcrivait, sur l'axe imaginaire, ce qui était perçu comme destructeur sur l'axe symbolique: la castration. Elle était prise dans le mouvement alternatif de détruire et de restituer l’Autre; se mettre sous sa dépendance quand elle l'avait mis en danger. Plus profondément encore, elle réalisait que sa parole produisait, en fin de phrase, un silence qui lui donnait le sentiment de chuter. En annulant son intention de dire, elle se défendait de cette rencontre embarrassante avec le désir de l'Autre présentifié dans le silence de l’analyste. Mais en effaçant son cheminement de parole, elle perdait aussi contact avec l'Autre .(5) Freud avait repéré ce caractère de la parole, chez l'obsessionnel, par les termes d'annulation rétroactive (6): traiter le désir comme non advenu, en l'effaçant dans un deuxième temps(7) . Deux intentions s'accomplissent l'une après l'autre et s'annulent réciproquement . (8)
La reprise, par Lacan, de la question du caractère en terme de demande, donc dans la logique du signifiant, permet de bien prendre la mesure des moments d'interruption de la parole. Il ne s'agit pas de troubles de l'énonciation propre à la psychose. Le sentiment d'une disparition élocutoire, éprouvée dans la psychose, au moment de prendre la parole, signe en effet la difficulté de se produire comme sujet. Il indique, comme le rappelle J.-A. Miller, l'effet vécu de la barre. Les phrases interrompues de Schreber peuvent nous servir de repère. L'interruption porte, chez lui, sur une suspension du sens alors qu'ici, pour cette patiente, c'est la signification qui n'est “jamais ça”. Nous sommes en présence de troubles de l'énoncé, plus précisément de l'articulation S1/$-S2, propre à la névrose. C'est l'expérience du manque à être en parlant. Nous entrons dans la description typique d'un trait du caractère de l'articulation de la parole chez l'obsessionnel. A peine ébauchée, la parole s'éteint (9). Les silences peuvent être très prolongés. Lacan soulignait qu'on avait, parfois, toutes les difficultés à les vaincre (10). Ce trouble de l'articulation n'est pas seulement l'expérience de l'écart entre un dit et un vouloir dire. Il est dans l'articulation elle -même. Cette patiente répète, en acte, dans la coupure de la chaîne signifiante, sa division signifiante. Chaque parole reproduit l'annulation, la disparition du sujet par le signifiant et la production du lieu de l'Autre. Cette réalité prend plus clairement corps dans la séance, du fait que l' Autre, qu'elle produit spontanément comme lieu, en parlant, n'est pas le même que celui qui se tient en chair dans la présence de l'analyste. La conséquence, comme le pointe Lacan, est un soucis de savoir combien de temps on va soutenir son désir de dire, en supportant l'articulation signifiante, sans s'effacer. Ce n'est donc pas se constituer comme énigme à déchiffrer, sur le mode hystérique, ni s'intéresser au symptôme de l'Autre, mais vivre, dans sa pensée, l'expérience du rapport à la langue. On saisit mieux en quoi ce symptôme obsessionnel a pu passer pour un caractère intégré à la personnalité quand on se rappelle qu'un obsessionnel a, comme partenaire, sa pensée. L'invitation à parler de la règle analytique la ramenait donc au plus vif de son rapport à la parole comme demande.
Cet abord du caractère par le symptôme trouvait sa pertinence du fait que l'analyse de la demande avait permis de retrouver ses signifiants les plus archaïques. Son histoire est celle d'un enfant attendu, au point de l'avoir mis en acte: il était inconcevable pour elle de manquer une séance. Elle a parlé très précocement et rapporte l'émerveillement de ses parents devant l'inventivité de ses premières expressions. Elle apprend à écrire de la même manière. En fait, la béance du désir de l'Autre, le "pas ça" de toute réponse, s'imposera pour elle très tôt. Lorsqu'elle ira la première fois en classe, elle découvrira avec surprise, qu'elle n'était pas dans le cadre. Elle savait écrire, mais pas comme il faut, c'est à dire, dans la ligne. Ce n'était pas ça, et elle ne le savait pas. Ne pas être dans la ligne est en fait une marque du style de ses parents. Elle avait eu, à ce moment, le sentiment que le “ c’est pas ça”, de cet événement scolaire, ne portait pas seulement atteinte à la place qu’elle avait occupée dans l’Autre parental, mais qu’il déconsidérait aussi ses parents
Cette marque indélébile, d’une rupture enregistrée dans le rapport à l'Autre, résonnait toujours dans sa parole. Elle réalisera que les plaintes qu'elle amenait au début de la cure, à propos de son travail, rentraient dans la même logique. Une identification, bâtie pourtant avec ce sens typique de la perfection qui touche à la performance, était en effet venue à se dégonfler.
La cure avait donc gagné en cohérence. Les signifiants de sa demande s'ordonnaient dans la matrice de son caractère, en procurant un fil conducteur à son histoire. La cure ne trouvait pourtant pas une issue satisfaisante. L'inertie du caractère se maintenait, et se renforçait même, du fait qu'elle était maintenant lestée du poids des coordonnées signifiantes précises. Pourquoi n'avait- t-on pas gagné en légèreté alors qu'on avait gagné en rigueur? La raison était à chercher du côté du fantasme. Cette approche du caractère, comme symptôme, se bâtissait en même temps que la logique du fantasme. Le "c'est pas ça" dans l'approche du désir produisait en effet, symétriquement, l'idée que ce pourrait “être ça”. L'effacement répété du mot ou de la phrase qui n'était “pas ça” creusait toujours davantage la place de l'objet vide qui appelait au remplissage par le fantasme. Les répétitions, par aller et retour, autour du point imprononçable, avaient concentré la cure autour du fantasme organisateur suivant la topologie classique de l'objet perdu: l'objet a. Le sentiment de clôture et d'inertie venait de la rigueur de ces repères. En fait, en consentant à cette direction de la cure, en n'y résistant pas, je ne faisais que suivre le mouvement de mon analysante. L'idée que je me faisais de la direction de la cure, à partir de la demande, me conduisait à laisser s'élaborer la formulation souple de son fantasme qui permettait le repérage de l'objet qui faisait la fenêtre de sa prison.
En ayant traduit, comme nous y invite Lacan, le caractère en terme de demande, c'est à dire de rapport à l'Autre dans une logique du signifiant, j'étais parvenu à me dégager d'une théorie naturaliste des pulsions, propre aux auteurs des années 1920. Mais, je rencontrais une difficulté dans la direction de la cure que Lacan fut amené à résoudre par la suite. La réponse, aux problèmes qu'avait posé le caractère, devenait elle-même problématique dans le temps suivant. J.-A. Miller (11)souligne que ce premier paradigme de l'enseignement de Lacan conduit, en effet, non seulement à l'idée d'une cure ordonnée par le fantasme, mais aussi vers l'idée corrélative d'une traversée de ce même fantasme. Cette idée de “traversée du fantasme” est induite par la disjonction entre le symbolique et la jouissance. La jouissance, pensée au delà des mots, donc “jamais ça” quand on parle, court toujours comme la tortue qui rigole devant les Achille de la psychanalyse.
Au contraire, le deuxième paradigme lacanien de la cure consiste à réconcilier la jouissance et le signifiant, en tournant le dos à une logique qui entretient l’espoir d’accéder à une vérité cachée au delà du fantasme mystificateur. Cette orientation ne laisse pas aller la direction de la cure vers la vectorialisation par le fantasme, spontanée chez le névrosé. Cette nouvelle perspective prend appui sur le symptôme comme “événement de corps” (12). L'événement de corps, comme nous le montre ce cas, est la trace indélébile d'une rencontre du réel. Cet événement, né, ici, d’une opposition entre ses parents et l'école, se déplace, identique, tout le long de sa vie. Ce trait, toujours vivant, produit ce qui donne son caractère, si singulier, au tableau de son monde. A laisser le sujet, travaillé par l’espoir d’une rencontre des bords disjoints dont il est né, on ne le ramène pas à ce trait de séparation créatrice. C’est en ce sens que l’élaboration fantasmatique va à l’envers de ce que J.-A.Miller appelait “la voie de la perplexité.” (13)Ce n’est qu’en se passant des sirènes du fantasme, à condition de s'en servir, qu’on “ reconduit le sujet aux signifiants proprement élémentaires sur lesquels, il a, dans sa névrose, déliré.” (14)Il s’agit de permettre au sujet de faire vertu créatrice de la contingence indélébile qui l’a fait naître.
La résistance de l'analyste était donc bien, une fois de plus, dans sa théorie de la cure. La difficulté à suivre Lacan, comme le souligne J.-A. Miller, réside dans le fait qu’il ne dit pas quand il a changé de direction. Il nous laisse aller dans le mur, pour que nous puissions réaliser, comme lui, les nécessités de changer d’orientation.

1)Abraham K., <>, Oeuvres complètes n° 2 Développement de la libido , Payot, 1966, p. 83 sq. ou <<Étude psychanalytique de la formation du caractère>>, ibid ., p. 314 sq. ; Jones Ernest, <>, Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, 1969, p. 378 sq.
2)Reich W., <>, Payot, 1979, particulièrement la première partie: la technique.
3)Freud S., Introduction à la psychanalyse, Payot, 1987, p. 252.
4)Freud S., <>, La vie sexuelle, P.U.F., 1969, p. 156.
5)Lacan J., Le séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil , 1998, p. 500.
6)Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1975, p. 41.
7)ibid., p. 42.
8)Freud S.,Introduction à la psychanalyse, Payot, 1987, p. 282.
9)Lacan J., Le séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil , 1998, p. 495.
10)Ibidem, p. 494.
11)Miller J.-A., L’orientation lacanienne , “L'expérience du réel dans la cure”, (1998-1999), leçons du 31 mars et du 7 avril 1999.
12)Lacan J. << Joyce le symptôme II>>, Joyce avec Lacan, Navarin, 1987, p. 35.
13)Miller J.-A., <>, La Cause freudienne, n° 32, Paris, Navarin Seuil, 1996, pp. 13.
14)Ibid., p. 12.
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