J.RUFF :Jean-Claude Romand et son ego Aimé. 2003


L’Ego (1)est un concept nouveau que Lacan introduit en 1976. C’est “ l’idée de soi comme corps. ” L’ego ne trouve pas son appui dans l’image narcissique, spéculaire mais sur une idée, produite à l’articulation de l’imaginaire et du symbolique. Il est plus dans une dimension consciente alors que le moi possède des parties inconscientes. Il a une fonction réparatrice, raboutable et de ce fait trouve des appuis dans le symbolique.
I. La construction de la réalité dont on jouit.
a) John Searle. La construction de la réalité sociale(2) .
Le langage est constitutif d’un monde. Le monde est une représentation. Dans notre langage l’Autre propose des modes de penser, des prêts à penser : mariage, pacs, monnaie (bourse), mode, valeur qui propose un mode unifiant pour le lien social. Pour ça il faut des rites, des commentaires beaucoup de discours, de conversation, une discipline éducative pour qu’ils prennent les corps. On parle des jeunes pour qui le discours de l’interdit, de la limite ne s’est pas inscrit, ne fonctionne pas. On parle de perte de cette fonction d’idéal collectif que la religion ou la religion du travail produisait.
Le caractère du monde dans ce contexte ne paraît pas délirant du fait qu’il est partagé.
Le monde serait alors dit délirant quand le sujet est seul dans son monde auquel il croit comme Schreber. Il est seul à y croire et ne fait pas de disciple.
Ce n’est pourtant pas forcément l’exception à la norme comme statistique qui peut suffire à parler de délire. Il peut y avoir un délire à deux jusqu’à un délire à plusieurs comme ici. Le fait n’est pas que tout le monde délire, mais qu’on puisse être accroché par un délire. C’est le cas de Gilbert Bourdin ou des suicides terroristes du 11 septembre (Les vierges promises par le coran.)
b) JC Romand est un contemporain des problèmes du langage : théorie de la référence et du rapport au réel (3). Wittgenstein. Russel, Frege. Kripke.
c) C’est ce que JAM a ramassé dans la perspective d’un délire généralisé par rapport à une forclusion généralisée. Les mots sont a) toujours des semblants par rapport à un réel forclos.b) on jouit des mots, jouis sens pour se défendre du réel. c) la logique est bâtie sur un vide. Ce qui est logique n’est pas exact ni adéquat au sens où ça correspond à quelque chose dans la réalité. Ce qui est logique c’est la cohérence, la consistance. Un délire est donc toujours logique dans sa construction.
Le PA est alors le retour dans le réel de ce qui est forclos et qui ne peut pas être admis dans ce monde. C’est le retour du rien qui dit que tout ça était bâti sur du rien et qu’on ne voulait pas le savoir. Car les mots ne renvoient pas aux choses. Il y a une barre entre le signifiant et la chose, entre la fiction et la chose.

II. Le monde délirant de Romand
Il donne aux autres du rêve : connaître Kouchner, Bardot, être chercheur à l’OMS, inventeur d’un traitement cardiaque, plus tous les titres qu’ils accumulent dans la médecine. Il est un homme important. D’autre part, il accroche ceux qui ont de l’argent en les faisant rêver d’un placement en Suisse qui pourrait leur rapporter gros. C’est par l’argent des autres, qu’il détourne, qu’il va pouvoir soutenir le semblant de ce monde qui lui permet de faire lien aux autres. 2. 578. 000 F.
C’est une jouissance illégale qui repose sur une forclusion d’une fonction de régulation : examen, compte en banque. Cette fonction régulatrice qui implique une soustraction de jouissance est la fonction paternelle. Théoriquement ce qui est perdu côté sujet est cherché chez l’Autre. C’est le cas de l’argent comme équivalent de jouissance, de valeur, de prix qui permet l’obtention de l’argent en reconnaissance de ses mérites reconnus dans des examens. Encore faut-il reconnaître ses manques et faire appel aux signifiants de l’Autre. C’est le jeu des études. Il fait le choix de se passer de cette reconnaissance et en court-circuit prend l’argent de la reconnaissance sans une perte de son côté.
Le retour dans le réel de cette perte lui sera fatal. La limite (Un père) vient par le biais des chiffres, du compte bancaire et de la demande de retirer l’argent (Beau père- Corinne, les banquiers, sa mère qui s’étonne des comptes) On peut ajouter l’incident d’une faute morale d’un directeur d’école avec une institutrice où il voit en miroir sa jouissance dans une oscillation entre l’accuser puis le défendre. De cette histoire lui vient la menace délirante qu’on voudrait lui casser la gueule.
Il détruit le monde qu’il a construit dont font partie ses parents et sa famille. C’est une construction très freudienne. Il y a ou pas NDP. Ce n’est pas les psychoses continues sans déclenchements.
Forclusion et jouissance sont des termes juridiques. Le droit de jouissance implique donc une régulation qui passe par l’Autre qui est ici forclos dans sa fonction de soustraction.

III. De l’argent à Dieu, comme raboutage du nœud pour son ego-Aimé ?
Quelles sont les raisons qu’il a de ne pas être allé à l’examen de fin de première année de médecine. Il n’était pas « aimé ». Il y a eu le suicide d’une fille pas aimée de lui. Cette explication délirante le met discrètement du côté du “ pousse à la femme ”.
Il y a une importance de son chien auquel il s’identifie. Il fut son confident. Il avait sa photo dans le portefeuille quand on l’a arrêté. Or son père a tué ce chien. Quand on parle, au tribunal, de l’enfant qu’il tue, il a des convulsions et appelle son père “ mon papa ”(4).
Par ailleurs il est identifié à son père Aimé, forestier. Ce n’est pas un père qui va vers la mère en la faisant objet a, mais un père aux mensonges pieux.
Il nous informe sur ce qu’est le dieu qu’il s’est choisi. Il serait biblique, pas celui des philosophes mais aimant. Le meurtrier est donc racheté.
Il est Aimé. Il a la certitude “ d’être aimé de dieu ”(5),( mieux que d’être aimé de Kouchner, Fabius, Bardot) en ayant contemplé la Sainte face d’un tableau de Rouault. ” Il y aurait eu une irruption inespérée de dieu ” . Ce n’est pas le même thème que le tableau de Dora ici. Il peut voir le fils de dieu auquel il peut s’identifier dans une mort et résurrection imaginaire comme ses cancers, fracture, passage à tabac.
Comme Schreber il faut ici soutenir dieu tout le temps sur le mode de la prière continue à plusieurs pour faire exister dieu. On passe de l’argent, pour soutenir son monde, aux “ chaînes, cordes ” des prières ininterrompues des “ intercesseurs ” pour soutenir le criminel et sa rédemption mystique pour conjurer le laissé tombé. L’infini de dieu et de son amour est plus sûr que l’argent toujours limité. Les prières répétées ont pour fonction de mettre à distance le parasite des pensées.

[1] Cremniter Ornicar n° 48p. 78

 

[2] John Searle. La construction de la réalité sociale Gallimard 1995

 

[3] Quarto n°77 p. 6, et  La psychose dans les textes Analytica p. 131 sq

 

[4] Emmanuel Carrère, L’adversaire p. 53 et 163, P.O.L.2000

 

[5] idem p. 220

 
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