J.RUFF : Un cas d'autisme:le choix d'un débranchement. 1999


Le néo‑déclenchement, abordé à partir du débran­chement, nous conduit à une clinique du fonctionnement. Le cas Joey, de Bettelheim, nous invitait déjà à envisager l'approche de la psychose dans ce sens. L'intérêt de l'usage de ce terme de débranchement nous permet déjà, dans un premier temps, de recueillir des cas cli­niques qui soutiennent cette orientation, sans butter, tout de suite, sur les difficultés inhérentes à l'embrouille des modalités du nouage de la clinique borroméenne. Nous sommes pourtant conduits à nous demander si on ne doit pas aborder ce débranchement de deux manières. L'une qui consiste à repérer le débranchement à partir du rebranchement qui s'opère ou s'est opéré après coup. L'autre qui recueillerait des états de débran­chement sans qu'un débranchement ne se soit encore réalisé. Un cas d'autisme, d'ailleurs classique dans cette clinique, illustrera ce deuxième point.
Mickael a huit ans. Il ne parle pas et présente quelques traits classiques de l'autisme. Il peut s'approcher des yeux comme pour s'y coller, se boucher les oreilles, et s'agiter en se déplaçant du miroir à la fenêtre avant de rester prostré dans un coin de la pièce. Son histoire comporte une date qui constitue un avant et un après, donc un acte. Il a une évolution normale au dire des parents. Il commence à dire quelques mots. Mais toute son évolution s'arrête du jour où sa mère le laisse pour la première fois à l'école maternelle vers deux ans et demi. Là, il pleurera toute la matinée, pendant quatre heures, au point que les institutrices en seront surprises et ne parviendront pas à le consoler. Quand sa mère viendra à midi, pour le chercher, il manifestera sa colère à son égard et ne parlera plus par la suite. Toutes les tentatives de repérer d'autres coordonnées à cette his­toire conduisent toujours à ce récit minimaliste à un détail près. Sa mère dira en effet un jour, à la suite de ce récit si souvent répété, que c'était la première fois qu'elle le quittait aussi longtemps. Elle précise qu'elle ne l'avait auparavant jamais quitté plus de cinq minutes en temps réel. C'est donc dans cette expérience dispropor­tionnée d'abandon qu'une insondable décision de cet être s'opère. Son débranchement est donc à mettre sur le compte d'un choix de la psychose sur son pôle extrême, l'autisme. Il n'y a pas dans ce cas un mutisme. Le mutisme consisterait dans une parole réservée. Il y a ici un arrêt dans le fonctionnement de la parole expri­mée dans une langue.

Le débranchement porte donc précisément sur l'usage de la langue, et de la parole qui lui est liée, pour faire lien social. Ces cas fréquents d'autisme peuvent tout à fait souligner la remarque de Jacques‑Alain Miller qui indiquait que la psychose nous permet de désigner le véritable noyau traumatique dans le rapport à la langue. Non seulement Joyce peut nous le faire entendre, mais également les cas qui refusent le noyau traumatique de la langue dans la mesure où, par leur refus, ils tentent de se débrancher des conséquences que le fonctionnement de la langue entraîne sur eux.
On pourrait pour ce cas le formuler ainsi. Si parler la langue maternelle conduit nécessairement à aller à l'école, et si l'école me sépare aussi longtemps de ma mère pour me brancher à des inconnus, je préfère me débrancher de la langue maternelle pour en éviter les conséquences. La mère témoigne d'ailleurs que, longtemps après encore, il manifestera des signes d'excitation quand il repassera devant les bâtiments de l'école. S'il n'est pas dans la langue, il est néanmoins dans le langage, comme l'indique le fait qu'il se bouche les oreilles. Il témoigne d'autre part de quelques effets du langage sur son corps, comme celui de l'intérêt qu'il porte aux trous de ses narines, qu'il bouche d'un mou­vement compliqué avec ses doigts. La question pour ce sujet est de savoir comment pourrait s'opérer une tenta­tive de branchement, en sachant que, de toute façon, ce traitement consisterait à l'introduire au noyau du trau­matisme dont il a voulu se libérer.
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