A. MENARD: "quand l'habit fait le moi"


Le terme de construction évoque pour nous deux références, l’une freudienne le texte « Reconstruction en psychanalyse », l’autre lacanienne « La construction du fantasme ». La construction d’un cas consiste à chaque moment à repérer comment se relient entre eux les éléments dont nous disposons. C’est une hypothèse au sens scientifique, fondée sur nos acquis cliniques et conceptuels, mais qui doit toujours, comme Freud le souligne, être mis à bas si un seul élément vient la contredire. Cette construction, c’est celle qu’opère l’analyste lorsqu’il dirige une cure ou lorsqu’il parle d’un cas en contrôle ou à l’occasion d’une intervention dans un Colloque ou un Congrès. Mais, Lacan nous a enseigné, et le cas d’Anita Gueydan vient à l’appui de ce dire, que c’est avant tout l’analysant qui opère sa construction dans le procès de sa cure. C’est également ce que fait l’analysant d’une manière plus approfondie lorsqu’en passe de devenir analyste il se soumet à la procédure ad hoc. La construction du cas consiste toujours à se faire la dupe de la structure et même, au-delà, du réel, pour dégager à partir du symptôme, la logique de la position subjective qui s’ordonne du fantasme. En un sens, on peut dire la construction du cas c’est sa structure, mais cela va au-delà dans une clinique du réel, car il s’agit en outre de repérer le singulier de la position du sujet dans cette structure. Le terme de logique du cas convient donc mieux. Il résonne en outre avec celui de psychanalyse logique comme J. A. Miller qualifie la psychanalyse pure.
Ce travail est à l’œuvre dans la présentation de malades qui tire son orientation de notre expérience d’analyste mais s’exerce dans des conditions toutes autres, ne serait-ce que de durée. Il n’y a pas d’analyse à séance unique, il y faut la répétition des séances, où s’entendent les effets des précédentes. Or, ici il n’y a qu’une seule rencontre. Cette orientation se fonde sur cette déclaration de Lacan dans un Séminaire inédit de Mai 65 : « si le clinicien qui présente ne sait pas qu’une moitié du symptôme, c’est lui qui en a la charge, qu’il n’y a pas présentation du malade mais dialogue de deux personnes, et que, sans cette seconde personne il n’y aurait pas de symptôme achevé, celui qui ne part pas de là est condamné à laisser la clinique psychiatrique stagner dans les voies d’où la doctrine freudienne devrait l’avoir sortie ». C’est parce que le présentateur est inclus dans le symptôme du présenté qu’il a quelque chance de pouvoir reconstruire la logique de la position subjective. Mais nos constructions, qui, je le répète, sont nos hypothèses, ne peuvent être validées que par le sujet lui-même, c’est ce que l’interprétation vérifie dans la cure. Ici, nous avons pour preuve les éventuels renversements dialectiques, que nos interventions dans le dialogue peuvent opérer, mais nous avons aussi l’appui de la cohérence logique du discours. Enfin, il n’est pas sans intérêt de recueillir dans un second temps les effets de la présentation sur le sujet par l’intermédiaire de l’équipe soignante.
Je rappellerais très brièvement l’opposition entre le cas et l’observation médicale. Le premier aborde le sujet en mettant l’accent sur l’originalité et la singularité mais aussi l’aspect créatif de savoir qui émerge là dans cette rencontre. L’observation médicale se fonde sur le recueil méthodique de ce qui se voit dans les conduites, le comportement, les symptômes, c’est le point de vue phénoménologique. L’observation médicale vise toujours plus ou moins à trier et à ranger dans des tiroirs pré-établis, liés à un savoir déjà là.
De même la construction s’oppose au diagnostic, du moins compris dans sa forme la plus fréquente à savoir : l’étiquette mise sur le tiroir dans lequel sont rangés les faits observables, objectivables. À ceci nous opposons l’arrangement original, la trouvaille, propre à un sujet face à un réel « qui ne peut pas ne pas être évité », selon la formule de Lacan. C’est cela la clinique du réel. En ce sens la construction du cas c’est le repérage de l’appareillage singulier « d’un malheureux confronté au réel » pour citer Jacques Alain Miller.
En un mot, nous soulignerons également la différence entre le singulier et le particulier. Si le particulier a une identité foncière avec l’universel, le singulier désigne l’unique, ce qui sort de la norme, c’est ce qui fait dire à Lacan : « faites comme moi, ne m’imitez pas ». Notre clinique est une clinique du cas par cas. Pour nous, le repérage structural serait plutôt du côté du particulier, la trouvaille du singulier.

Un cas clinique

Ce qui frappe chez ce sujet de la cinquantaine, c’est l’importance pour lui de la présentation. Il a accepté avec plaisir la proposition de son psychiatre traitant de venir nous rencontrer. Impeccable dans sa tenue, costard, cravate, chemise blanche, loin d’être impressionné par une assistance de 90 personnes, il prend le micro et s’adresse à l’assistance avec aisance ne tenant guère compte du présentateur. Il parle de sa vie, n’hésite pas au passage à livrer son nom et même son prénom. Son récit est fait sur un mode chronologique, qui fait apparaître le contraste entre l’enfant humilié qu’il a été et le personnage adulte de vendeur qu’il s’est constitué. Il s’est fait lui-même, comme il a fait son frère et son « fiston », désignant ainsi l’ami, avec lequel il vit. « Le faire », ça consiste à l’habiller bien, à lui apprendre à bien se présenter, comme son premier patron le lui a appris à lui-même. Nous apprenons ainsi que ce dernier a joué pour lui une fonction d’idéal du moi, comme le grand père photographe qui lui a enseigné son premier métier. Il a été marqué et blessé dans son corps très tôt. Son père ne l’a pas reconnu car il avait les yeux bleus (le pharmacien était passé par là, disait-il). Enfant, il était obèse et ses camarades se moquaient de lui, lui renversant des encriers dessus lorsqu’il prenait sa douche (dans un lapsus, il dit cendrier pour encrier). Ayant appris que la chaleur faisait fondre les graisses, il trouve la solution pour vaincre son obésité : « s’asperger d’eau de Cologne (le seul alcool à sa disposition) et y mettre le feu pour faire fondre les graisses ». De la douleur, résultant des brûlures, il n’en est pas question. Plus tard, il aura un accident de moto dont il conserve une boiterie. Dans cet accident, son amie a été tuée. Il n’en manifeste aucune émotion. Ses propos sont émaillés de néologismes, de lapsus, non repris comme tels. Il supporte très mal l’interruption dans son discours à la chronologie duquel il se raccroche. Lorsque j’interviens une première fois, pour demander une précision, il me la donne et puis reprend : « le docteur me détourne de mon chemin ». C’est ce que je reprendrai sur un mode ironique peu après : « je vais encore vous détourner du droit chemin », pour en savoir plus sur ce qui, pour lui, fait symptôme. J’apprends alors, qu’à plusieurs reprises il a craqué, et a été hospitalisé en psychiatrie. Interrogé sur ces épisodes, il ne manifeste que très peu d’affects. Ni angoisse, ni tristesse alors que le diagnostic médical est celui de dépression. Ce qu’il en dit : « le monde s’est effondré ». Le déclenchement s’est fait ainsi : il était vendeur, apprécié, il faisait monter très rapidement le chiffre d’affaires de chaque nouvel employeur, c’était toujours l’autre qui venait le chercher car les autres savaient qu’il était « la poule aux œufs d’or », celui qui permettait de gagner de l’argent. À chaque fois, les choses se produisaient de la même manière, lorsque la lune de miel cessait et que le patron ne l’appréciait plus à sa juste valeur, il s’effondrait à l’occasion d’une remarque, d’une critique et là tout se dénouait, se débranchait.
Il se dit homosexuel, vit avec son « fiston », dont il nous dit qu’il « l’a fait » sans pouvoir repérer en rien ce que ce vocable évoque de filiation.
Il n’est pas besoin d’être grand clinicien pour affirmer la psychose. Le mot c’est la chose, la chaleur fait fondre les graisses, je m’arrose d’alcool et je craque une allumette. Les néologismes, l’absence de valeur métaphorique des mots, en particulier lorsqu’il fait un lapsus, en témoignent. L’usage métonymique du temps du récit le confirme. Le déclenchement est lui-même évident. Lorsque son image n’est plus aimable dans le regard de l’autre qu’il a mis en position d’Idéal du moi, son propre moi s’effondre. Inversement, chaque fois qu’un nouveau patron vient le chercher en raison de sa haute valeur de vendeur qualifié, il récupère son moi idéal, et ceci peut même s’accompagner d’une certaine élation de type hypomane. Celle-ci se manifeste par une hyperactivité et non par une euphorie.
En revanche, le diagnostic psychiatrique échoue à le cerner. Dépressif ? Il n’y a pas les affects qui vont avec. Maniaco-dépressif ? Encore moins malgré les mouvements d’élation périodiques que je viens de signaler. Paranoïaque ? Il en a la surestimation du moi, du moins dans les périodes fastes, il demeure très satisfait de lui malgré son échec actuel. Il a échoué pourtant à construire un délire mégalomane, malgré son côté démiurge, il peut faire de toutes pièces un homme, mais il y manque l’aspect projectif, la localisation de la jouissance dans l’Autre. S’il ne s’accuse pas, il n’accuse pas l’autre et lorsqu’on le pousse à traduire son dernier patron aux Prud’hommes, il y consent, mais ne soutient pas la procédure. L’échec de la solution paranoïaque ne le fait pas pour autant sombrer dans la dissociation et l’incohérence schizophrénique. La psychiatrie classique s’en sort avec le diagnostic de paraphrénie qui, en dépit de sa pertinence, n’est trop souvent qu’une étiquette rassemblant les inclassables, tenant à l’intérieur des psychoses la place que les borderline occupent entre névrose et psychose, soit celle de notre ignorance.
De notre place, posons-nous plutôt la question : qu’est-ce qui le tient lorsque tout va bien pour lui ? Dans mon travail de construction, tout en l’écoutant et en raison des quelques traits paranoïaques repérés, j’avais émis l’hypothèse que sa position subjective pourrait rappeler celle de Richard III, telle que Freud la reprend en 1915, dans l’article « Quelques types de caractères dégagés par la psychanalyse » et paru en français dans « Les essais de psychanalyse appliquée ». Cette logique peut se résumer ainsi : je suis venu au monde avec un handicap, « on me doit réparation». Cela m’est venu lorsque à un moment il s’adresse à l’assistance en disant : « je vois que parmi vous certains dorment, vous m’avez demandé de venir, vous devez m’écouter ». Je suis persuadé que cette logique est souterrainement à l’œuvre mais que ses émergences brèves se réduisent à une velléité comme en témoigne l’épisode des Prud’hommes. Au demeurant, c’est la suppléance imaginaire qui prévaut. Ce n’est jamais l’aboutissement d’une revendication qui lui a permis de s’appareiller, mais bien la reconnaissance par l’autre qui lui permet à nouveau de se soutenir.
C’est là qu’à la question de ce qui le tient, je réponds : « c’est l’habit qui fait le moi ». C’est ce qu’il résume pour nous ainsi dans l’image du parfait vendeur : « costume, cravate, chemise blanche, gros cigare … » et il ajoute : « humilité ». La discordance de ce dernier terme, il ne l’entend pas. C’est pour nous qu’elle paraît inspirée par la ruse de la raison, révélant sur un mode inversé, dans l’antiphrase sa mégalomanie.
Mais, si nous sommes attentifs à la clinique, c’est là que nous repérons que nous faisons fausse route en plaquant nos catégories de moi, de moi Idéal et d’Idéal du moi. Cet habit ce n’est pas l’image spéculaire. Ce n’est pas la veste de Picasso que picorait la perruche évoquée dans le Séminaire XX et dont Lacan nous dit : « que l’habit fait le moine », car alors il fait chasuble à ce qui le leste et le soutien, l’objet a. Ici, lorsque cette image s’effondre, il n’y a plus rien, il y a un grand vide dans un monde effondré, sans affects. L’habit vide, fait suppléance imaginaire, mais pas sur le mode spéculaire. Il fait plutôt ego, comme sinthome, au sens où Lacan l’utilise pour Joyce. On peut rapprocher le défaut de sensation corporelle lors de la brûlure par l’alcool de celui de Joyce lors de sa fameuse raclée. L’habit ici tient plutôt la place qu’occupe la robe dans le ravissement de Lol V. Stein dont J. A. Miller nous dit dans son cours de l’année dernière : « qu’elle condense l’image spéculaire et l’objet a avec dessous rien ». La robe pour Lacan, dans son Hommage à Marguerite Duras, c’est ce : « … qui vous laisse quand vous en êtes dérobée, quoi être sous ? »
Quoi ? sinon le vide. C’est l’être même qui se déplace dans l’autre, dans une traversée du corps.
Lorsqu’il s’agit du corps, le spéculaire nous embrouille. Il s’agit, ici, d’un imaginaire réellisé et non du corps du miroir. C’est ce que Jacques Alain Miller nous a enseigné dans son dernier cours de l’année dernière Les Us du Laps et qu’il écrit :
et non
C’est un autre abord du corps, non plus dans sa « gonfle » spéculaire, mais par le trou qu’il comporte et le bord qui s’y dessine. Par ce biais, il devient « nasse à jouissance » dit Eric Laurent dans son intervention de décembre 2000 au Cours de J.A. Miller.
D’ailleurs notre parlêtre, vendeur, ne se décrit-il pas comme un « écrin » qui fait valoir la marchandise ?
Pour être fidèle au précepte freudien, mettons donc à bas notre hypothèse moïque au profit de l’ego lacanien. Nous préférons, dès lors, dire ici, c’est : « l’habit qui fait le corps, qui fait l’ego ». Est-ce le dernier mot ? Certainement pas. Préservons l’énigme si nous voulons maintenir l’apérité de notre écoute. Méfions nous des médecins et de leur diagnostic, mais préservons nous aussi avec Lacan, des « cliniciens » analystes qui sous prétexte d’avoir repéré les points clés de la structure négligent les phénomènes. Ne comprenons pas trop vite… Peut-être que dans l’avenir nous pourrons dire que l’habit est son nom de jouissance.
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