C. ALBERTI: Pas encore advenu...


Je remercie nos collègues d’Aix-Marseille[1] d’avoir mis à l’ordre du jour de cette rencontre le problème du cas en psychanalyse. On ne peut en effet, importer sans réserve, sans interrogation préalable, la notion de cas dans notre champ. Si l’on songe en effet, que la considération du cas ne constitue pas une démarche spécifique à la psychanalyse, qu’elle relève plutôt du modèle de l’étude cas en médecine ( dans la tradition moderne de la médecine qu’a si bien décrite M. Foucault notamment dans son bel article « Des signes et des cas »), ou de l’étude cas en psychiatrie telle que Pinel l’a fait naître, ou encore du champ de la psychologie où le sujet se réduit tendanciellement au cas lui-même. Désignation métonymique du sujet lui-même.



Casus



Le cas acquiert une autre dimension avec Freud. Il n’est plus seulement description mais construction soumise à l’histoire d’une cure. Il s’agit dès lors de reconstituer la logique d’un cas à partir de l’expérience analytique. Dans cette référence à la cure, Freud dégage très tôt « la structure intime de la névrose », « structure si délicate de la névrose », syntagmes propres à désigner le croisement du particulier de l’histoire et de la structure. S’y démontre que l’ exposé du roman d’une vie n’a de portée clinique que si l’on dégage la logique subjective qui l’anime.



Dés lors, les catégories freudiennes, Névrose, Psychose, Perversion subsument et ordonnent non pas des groupements de signes cliniques mais le champ freudien des destinées humaines. A cet égard, le souci de Freud n’est pas nosographique et d’ailleurs, malgré son impact sur la nosographie,[2] le nom de Freud n’est pas resté attaché à une entité clinique. En revanche, les noms de ses cas sont passés à la postérité. A dire vrai la clinique freudienne, met en série non des structures cliniques mais des sujets désignés par leur nom de symptôme, leur nom en psychanalyse, le nom propre du sujet en psychanalyse : l’Homme au rats, l’Homme aux loups,etc... .....





Le nom de symptôme concentre la façon dont le sujet a traité le « trop » de la vie. Là où la clinique classique cherche à s’orienter en rangeant le cas dans la classe, Freud décline des variations d’une même difficulté d’être. Cette modalisation complexifie l’approche structurale. C’est au point où le cas peine à se ranger dans la classe, comme un cas de..., qu’il entre dans le champ analytique soit le champ des « malheureux aux prises avec le réel » selon l’heureuse expression de J.A Miller. Aujourd’hui, la progressive déconstruction de l’Autre rend exigible cette approche modale. La pluralisation des noms prête à conséquences cliniques. Il s’agit d’explorer la multiplicité des « arrangements » singuliers, ceux qui ne valent que pour un et en somme, de soumettre à l’épreuve de la clinique d’aujourd’hui, les indications contenues dans la dernière partie de l’enseignement de Jacques Lacan.



Ainsi définie l’orientation clinique invite à l’exploration, à l’expérience de ce qui, pas encore complètement advenu, sollicite notre participation. Elle laisse donc toute sa place à la surprise, au non réalisé. Pour la notion de « cas » nous retiendrons volontiers le sens d’événement, empruntant à l’étymologie de casus, cadere, soit ce qui arrive, ce qui est soumis à la rencontre. La considération du cas est moins construction raisonnée qu’expérience soumise à la rencontre.





Le cas Juliette



Lorsqu’elle m’est amenée par ses parents il y a trois ans, Juliette a quatre ans. Elle se présente comme une petite fille à l’apparence extrêmement soignée, « tirée à quatre épingles ». Je suis frappée par cette apparence de jolie poupée apprêtée, figée dans son sourire, les cheveux coupés au cordeau. Je dirais qu’elle semble absente à elle-même et rend d’emblée problématique le moi-corps qui supporte ses vêtements. Les parents sont venus me voir sur les conseils de la psychologue scolaire pour un retard de langage et un comportement qui inquiète l’institutrice. Juliette alterne entre deux attitudes : ou bien isolée dans un coin de la classe, quelque fois recroquevillée sous une table ou bien agressant de façon très violente les autres enfants au niveau du visage. Des phénomènes d’écholalies sont présents. Elle exprime par ailleurs fréquemment une peur : « j’ai peur de la sorcière dans les livres ». Cette crainte selon les dires de la mère, a surgi un matin, au réveil, où Juliette avait exprimé « la dame dans le noir avec papa ». De sa propre histoire, la mère dira être tombée enceinte six mois après avoir connu son mari « je n’en voulais pas, mais je n’ai pas osé le dire. Je ne l’ai dit à mon mari que lorsque Juliette avait deux ans et demi ». « Ca a été un « choc pour moi » dira le père qui décrit un moment d’effondrement.



Juliette accepte sans sourciller de venir me rencontrer. Le mode de relation qu’elle instaure d’emblée est émaillé de questions incessantes du type : « comment tu t’appelles ? c’est ton bureau ? pourquoi c’est ton bureau ? ». Elle interroge le nom de chaque objet qu’elle connaît par ailleurs : qu’est-ce que c’est ? c’est quoi ? comment ça s’appelle ? Ses mouvements obéissent en instantané au signifiant, ainsi au moment même où elle se lève elle profère « tu te lèves ». Je prends le parti de ne pas répondre à ses questions lui propose quelques figurines dont elle s’approche volontiers et qu’elle me fait manipuler, en utilisant ma main pour les actionner. Je tenterai de lui prêter une parole adressée, de me faire le destinataire de ces paroles plurielles. A un moment où elle emploie indistinctement le « je » te le « tu » (« je veux que tu viennes avec toi ») je la nomme et je me nomme. C’est une intervention qui tempère un moment ses paroles morcelées. La structure de l’interlocution avec Juliette se déroule sur un axe imaginaire où la fonction de la parole en tant qu’inscrite dans le langage n’est pas mise en jeu.



Elle isole deux figures et énonce sans d’autres prolongements : « la dame en noir » et « le bébé, il est cassé ». Deux énoncés fondamentaux qui me livrent d’une part la façon dont elle subjective l’Autre maternel, d’autre part sa propre position subjective (un corps cassé). Cette séquence va se reproduire pendant plusieurs semaines. Les questions cessent. Le jeu avec les figurines se poursuit sur un autre mode : Juliette se saisit d’une figurine et me demande de lui parler « parle lui » « dis lui qu’elle est pas gentille » « dis lui qu’elle va aller au lit ». S’agit-il d’une tentative de se faire représenter, ou plutôt de faire résonner dans l’Autre les paroles entendues ? Face à l’impossibilité de se faire représenter dans l’Autre, faute de la fonction de la parole, Juliette se borne à la répétition des énoncés entendus ou bien décale ce rapport scopique en dédoublant sa propre position, la faisant supporter par une marionnette.



Juliette change dans son mode de présence, elle est par moment plus présente , moins figée, le transitivisme semble s’estomper. Disons qu’elle paraît s’inscrire, par moment, a minima dans le circuit que je tente d’introduire dans son monologue, un circuit qui prend son départ dans l’Autre. Un an après le début de nos rencontres, les parents interrompent les rencontres considérant qu’elle a fait des progrès et que c’est en allant davantage à l’école qu’elle s’en sortira.



Ils reviennent un an après très inquiets du comportement de Juliette à la maison et à l’école : une « opposition croissante » disent-ils qui donne lieu à des scènes terribles, « elle dit non », « elle est plus forte que nous », me dira le père qui cherche à éduquer sa fille notamment à l’aide d’exercices qu’il relève dans des revues scientifiques. Ce qui est interprété par eux comme une opposition à leur demande ou à leur désir va s’éclairer autrement dans les semaines qui ont suivi . Alors que je fais remarquer à la mère qu’elle parle d’ « affrontement » avec Juliette, elle évoque pour la première fois le premier « affrontement » avec sa fille lorsque Juliette avait six mois : « elle m’a refusé les premières soupes que je lui avais préparé avec amour ». Elle décrit alors sa déception, son sentiment d’échec et indique qu’elle a passé le relais à son mari qui faisait manger Juliette en lui bouchant le nez. Lors de cet entretien, J. se saisit à un moment du téléphone et sa mère lui dis « non Juliette, tu ne dois pas te servir de ce téléphone, tu risques de déranger quelqu’un ».



Juliette réitère cette scène au cours d’une séance : se saisissant dans un mouvement fiévreux du téléphone, elle s’écrie « Juliette ne téléphone pas ! tu risques de déranger quelqu’un ! ». Le temps suivant elle reste interdite devant le téléphone puis s’en saisit compulsivement : le non qu’elle met en œuvre ne la soustrait pas à la demande de l’Autre, mais au contraire la réduit au commandement de l’Autre : dans ce non elle s’équivaut à l’objet de l’Autre, c’est un oui ou non non dialectisables, elle est absolument ce oui ou ce non. Elle se réifie dans l’énoncé oui ou non. Il y a là à l’oeuvre un non fondamental qui répète le non du désir de la mère.



Les questions reprennent « comment tu t’appelles ? » cinq ou six fois de suite... ; il me vient de répéter la question, Juliette s’apaise alors et répond « madame Alberti ». Elle en passe par la présence d’un autre afin de faire résonner ce qui reste fondamentalement un monologue avec un double d’elle-même.



Le travail reprend avec Juliette qui me fait part du fait que la nuit elle a peur des monstres, « je dors pas bien, la nuit, je crie, c’est un rêve, c’est la nuit ». Elle ne peut rien en dire d’autre si ce n’est que dès qu’il fait noir « il y a les monstres ». Il me semble qu’entre « la dame en noir », ou bien « le noir » tout court qui l’inquiétait ( et qui indiquait que l’Autre maternel n’était pas particularisée ou subjectivée comme mère) et « le monstre », il y a peut-être comme une tentative d’élaboration de cet Autre éminemment énigmatique pour elle.



Le monstre auquel elle a affaire et son incidence dans le rapport au semblable se décline dans une série d’énoncés qu’elle amènera dans les semaines suivantes :



n « je vais embêter quelqu’un , je mettrai Emile (un enfant de sa classe) dans le trou, je l’enfermerai, il ne pourra plus sortir, on dira « ou es-tu Emile ? »

n « je vais le foutre à la poubelle, il est triste, il pleure, je suis triste, moi aussi »

n « je vais te prendre chez moi et te foutre à la poubelle »



Juliette semble investir la voie imaginaire. Elle commence à s’intéresser aux images des livres qu’elle commente :

- « le petit chien va se promener pour ramasser des châtaignes, je vais tuer le lapin avec le pistolet, on mangera de la saucisse de lapin »

- « tu es puni...tu vas au bain, toi lapin, tu restes tout seul, tu es sage, tu vas écouter maman, je veux plus t’entendre, je veux plus que tu touches à rien ».





Elle se saisit de figurines féminines qu’elle décline suivant trois modalités et qu’elle incarne quelquefois simultanément en modulant sa voix suivant trois petits scénarios très fragmentés, courts, mais nouveaux :

1) la maman qui dort, « il ne faut pas la réveiller », quand elle ne dort pas « elle crie, elle n’est pas contente », (subjectivation du désir de la mère)

2) la sorcière qui dévore le petits enfants, elle va manger tout le monde ; la sorcière est munie d’un sac à main « je vais te manger, mettre à la poubelle, qu’est-ce que tu dirais ? » (l’objet que la sorcière dévore dans le réel, mais aussi l’être abject que l’on jette comme une merde).

3) la dame princesse : une image pacifiante. La princesse est une figure dont elle va adopter l’allure et la posture qui l’apaisent et semblent lui donner une image unifiante : une robe longue, un foulard. Elle se regarde dans le miroir, je lui parle à ce moment-là en désignant le rôle emprunté «tu t’es déguisée en dame princesse ». Suite à cette nomination, elle reprendra cette séquence à plusieurs reprises en essayant d’arranger son image, de la parfaire.



Les fragments précédents se rapportant à une figure féminine vont évoluer vers une tentative d’articulation :



- « il y a la sorcière, la sœur la maman »,

- « la soeur appelle la maman, elles vont à la maison, la sorcière veut mordre la fille, elle s’énerve, elle n’est pas contente, parce qu’elle n’a pas de sœur »

- « je ne suis pas contente »



Ce scénario va se préciser dans le sens d’un dédoublement de l’ego : « la maman, deux soeurs » ou encore « la maman et ses deux filles Mathilde et Marion », ou bien Mélodie et Marion (Juliette est fille unique).

-« je suis Mélodie, je vais à l’école, elle a mal travaillé, sa maman l’amènera pas à la cafétéria, je la mets au coin, j’ai les nerfs en boule, elle fait que m’énerver »

-« mélodie veut aller à l’école foutre le bordel »

-« la sœur va faire pipi, elle pisse à la culotte, la maman crie, va au lit et dort »

« tu vas aller avec ta petite soeur, je suis pas contente,

les deux soeurs se tapent, elles vont se bagarrer »

- « les deux soeurs vont tuer la sorcière : va-t-en méchante sorcière, va-t-en espèce de merde »



Il semble qu’une élaboration se dessine ainsi dans le sens d’une mise sur des réponses imaginaires, le double s’impose et la protège à la fois de l’Autre énigmatique et destructeur.

Se raccrocher à un double d’elle-même ou se faire la doublure de l’autre lui permet de se soutenir. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un scénario imaginaire qui soutiendrait le moi idéal, c’est un découpage des images qui lui permet de traiter l’objet en excès, par le plus symbolique de l’imaginaire.



Cette fragilité de l’identification imaginaire se précise à une autre occasion où à la fin d’une séance la maman m’interpelle en me disant qu’elle n’en peut plus car sa fille recommence à être énurétique la nuit, au point que l’on ne parle plus que de ça. Je l’écoute attentivement et je lui dis « vous savez , il y a bien d’autres choses qui m’inquiètent ». J’apprendrai que dès le lendemain l’énurésie a stoppé. J’ai pensé que la labilité des identifications avait passer Juliette à autre chose, il a suffi que je dégage cet autre chose pour qu’elle s’y conforme.



L’incidence de ce travail sur le rapport à l’objet se précise. Au cours de cette période Juliette a du mal à quitter la pièce de la séance, elle veut « m’emporter chez elle » en partant. Je lui propose alors d’emporter un objet , offre dont elle se saisit, laissant tomber aussitôt l’objet qu’elle emporte dès qu’elle parvient à s’éloigner du bureau. Quelque temps après, elle amène elle-même un livre de la salle d’attente dont elle se désintéresse aussitôt , comme si à sa propre circulation, elle substituait un objet dans sa matérialité qui fait le lien de ses allers et venues. Ce n’est plus elle qui circule comme objet de l’Autre, ce sont des objets quelle met en circulation.



Ces derniers temps, un questionnement nouveau a surgi. Juliette s’intéresse à la longueur des cheveux : courts ou longs ? Elle interroge ceux qui l’entourent inlassablement sur la longueur des cheveux comme le signe qui désigne les filles, qui fait « une fille » différente d’un garçon. L’imaginaire est ici convoqué comme un recours qui livre les attributs scopiques de ce que le signifiant échoue à constituer. J’introduis le signifiant « mi-longs ». Signifiant qu’elle reprendra pour l’inscrire dans une série « court, long, mi-long ». Ce travail méthodique conduit auprès d’un autre susceptible de le soutenir, lui permet de traiter la différence des sexes autrement que par la voie de la signification phallique.



La mère de Juliette a les cheveux longs toujours attachés en queue de cheval. Depuis quelques temps Juliette se précipite sur les poupées dotées de cheveux longs pour leur arracher violemment les cheveux. J’apprends quelle fait cela avec les autres enfants et même parfois avec des passants dans la rue dès qu’elle perçoit leurs cheveux noués. Cette tentative de faire advenir une forme réelle du manque se répand au point qu’à l’école, quasiment tous les enfants de sa classe se font couper les cheveux.



Dans une séance où elle se précipite pour arracher les cheveux de la poupée, je lui propose d’enlever le ruban qui entoure la queue de cheval, elle accepte cette proposition et emporte ce ruban en partant. La fois suivante, elle amène en séance un « chouchou ». Elle va mettre en circulation des dizaines de chouchous qu’elle échange avec les femmes de son entourage. Le prélèvement de cet objet hors corps apaise son rapport aux autres et introduit sur le mode de « donner , prendre », « enlever remettre », une certaine négativation de l’objet. Maintenant, elle collectionne les chouchous, les transporte toujours avec elle, dans une petite pochette dont elle ne sépare pas. Corrélativement, elle pourra en parler dans le registre de l’avoir «j’ai un chouchou, des chouchous» ou encore s’en parer « tu as vu mes bracelets ». Cette négativation introduit le « c’est à moi » qui la représente.



Le traitement que Juliette met en œuvre a introduit un bougé dans une pure relation mimétique au semblable vers une identification à un objet métonymique qui lui permet de traiter son rapport à l’Autre. Il ne s’agit point d’une particularité qu’elle aurait gagné dans un narcissisme mais plutôt d’une singularité liée à l’objet qui la représente, sur le mode d’un insigne (S1et a).




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[1] Transcription d’une intervention parlée lors de la Journée de recherche etc......

[2]Dans ce qui paraît être un emprunt à la clinique kraepelinienne, il y a, dans le corpus freudien des créations proprement freudiennes au plan nosographique.
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