H. CASTANET: Logique de la présentation de malades


La présentation de malades tenue à l’hôpital est une pratique clinique clef. Un psychanalyste reçoit, dans un service de psychiatrie, un malade hospitalisé. Le choix du malade à présenter est effectué par l’équipe en fonction de ses questions et préoccupations (diagnostic, cas rare, échec des traitements, pronostics, etc.). L’entretien s’effectue devant un public constitué de praticiens ou d’étudiants préalablement choisis. Cette pratique – à laquelle J. Lacan n’a jamais renoncé – est décisive pour transmettre un savoir en acte sur la clinique notamment des psychoses. Cette rencontre unique, menée avec doigté, a d’abord des effets pour le sujet. Souvent l’entretien fait surgir une rupture par rapport aux propos tenus lors des entretiens avec les membres de l’équipe – il peut avoir une valeur de vérité inédite.

1. Une présentation

Le patient, Fred, ouvrier pâtissier âgé de 29 ans, est schizophrène et est hospitalisé dans un service universitaire de psychiatrie.

- Question (Hervé Castanet) : - Qu’est-ce qui vous arrive ?
- Réponse (Fred) : - Il y a ma machine. Il y a les protons, les électrons, disque qui tourne à 300 000 volts ; si je mets deux tablettes énergétiques, ça me rétablit.
- Vous avez deux montres, elles sont collées ?
- C’est l’énergie qui passe, ça marche par un convecteur de miline relié à ma machine. En mettant de la colle et un fusible, ça enlève le stress. C’est relié par satellite avec un système, ça m’autorégule. Je l’ai mis au point il y a deux jours, il faut que je la mette dans un boîtier.
- Comment s’appelle votre machine ?
- Machine à personnalité… Quand j’étais bébé, j’ai été abandonné pendant trois semaines sans manger sans boire, je serais mort sans le troisième mari de ma grand-mère ; ma mère m’a rejeté, je ne ressemblais pas à son mari, ma machine me fait tilter mon inconscient en m’envoyant un signal, j’ai subi un matraquage moral quand j’étais bébé, la machine me fait tilter.
La machine me fait tilter mon inconscient en m’envoyant un signal, et d’ajouter : elle est grosse comme un rafraîchisseur, elle est à Martigues dans ma chambre.

[C’est l’angoisse qui a provoqué sa nouvelle hospitalisation.]
- J’allais pas trop bien, je suis sans arrêt angoissé.
- Comment c’est quand vous êtes angoissé ?
- Manque affectionnel.
- Ça commence par quoi ?
- Des hallucinations.
- Des voix, des images ?
- Des images.
- Qu’est-ce que vous voyez ?
- Ma grand-mère quand j’étais bébé ; c’est des photos que j’ai vues et que je me repasse.
- Pourquoi vous dites des hallucinations puisque ces images, vous les avez déjà vues ?
- Non, ce n’est pas des hallucinations. Ma grand-mère maternelle est morte et ma mère vit avec son oncle, non son demi-frère ; une fois mon grand-père qui m’a élevé, il était venu pour m’enlever de ce milieu par le biais de son frère qui était curé, j’ai fait ma dépression ; tous mes copains m’ont laissé tomber.

- C’était comment pour vous la dépression ?
- Manque affectionnel.
- Comment ça se présente le manque affectionnel ?
- Toujours l’impression d’être persécuté.
- Parlez-m’en et l’on pourra avancer.
- Ma machine m’aide beaucoup.
- Quand êtes-vous persécuté ? Comment c’est quand vous êtes persécuté ?
- J’ai subi jusqu’à cinq ans des mauvaises images ; par exemple, c’est ma machine qui les mémorise et je vous le dis, une fois je me baladais tranquillement et d’un coup ma grand-mère maternelle dit à l’oncle : tiens, on va le tuer, elle approche le couteau, lui attrape une assiette et fait tomber le couteau et moi je disais qu’est-ce qui y a c’est un enfer abominable. La deuxième fois, je me baladais encore, elle prend un balai ma grand-mère maternelle le frappe.
- Qui ?
- Son mari, elle le frappe avec le balai. Il a été déséquilibré, il saignait. Alors mon parrain, le demi-frère de ma mère, il avait la tête en sang ; je vais l’achever, il disait. J’avais vu ça, je suis parti pleurer dans un coin et le grand-père dit : viens, on va s’expliquer ; il était boxeur, il l’a allongé, mon oncle a tapé mon grand-père et de neuf à seize ans mon père s’est affolé, il a fait des lettres ; bourrage de crâne de neuf à seize ans.
- Votre père faisait des lettres à qui ?
- Parents maternels. Vous êtes pas normal, il leur disait.
- Il prenait votre défense ?
- Oui.
- Et pourquoi vous n’étiez pas avec lui ?
- Le soir il n’y avait rien dans les plats ; tu auras toujours de quoi manger disait-il.
Il faut le faire, il faut mettre les tablettes.
- Où sont-elles ?
- J’en ai toujours sur moi ; c’est des vitamines B1, PP… Je les mets dans les rainures. J’en mets deux et ça fait réception de suite.
- Comment ?
- Par le biais des deux montres qui sont là et ça enlève le stress.
- Comment les montres sont-elles reliées à la machine ?
- Par satellite.

[Au début de la présentation, il est question une première fois du sujet dans son rapport aux autres.]
- Quels sont les grands moments de votre vie ?
- Il n’y en a pas eu beaucoup. Je pense à quelqu’un que j’ai connu mais c’était un travesti… Avec mes collègues à Luynes, j’avais fréquenté un handicapé, il avait la polio puis il est mort. Après je me suis occupé d’un autre. Les montres, je crois que c’est ça la télépathie. Une fille qui s’est inscrite et ça me fait le raisonnement.
- C’est quoi la fille qui s’est inscrite, comment elle se place dans le boîtier ?
- Simplement par une forme nerveuse artificielle.
- Et les filles dans la vie, celles qui ne sont pas dans le boîtier, c’est important ?
- Oui.
- Vous en avez connu, vous avez fait l’amour ?
- Pas trop.
- Pas du tout ?
- Non j’ai un truc à vous montrer, je vais le chercher.
- Je vous propose de le décrire avec des mots.
- Je le place dans le raisonnement avec quatre petits points de colle, connecteurs de raisonnements. Après je place Nathalie Pablo, 80 avenue du Château. Je le place dedans avec un régulateur d’humour, euh, d’amour.
- Et qu’est-ce que ça fait ?
- Être comme tout le monde.
- C’est quoi être comme tout le monde ?
- Normal… Quand je suis bien dans ma peau, pas d’angoisse et pas de stress.

2. « La machine à personnalité »

Dans son commentaire de cette présentation, l’auteur constate que Fred d’emblée se présente comme un inventeur ; il n’aura de cesse d’y insister. Tout l’entretien lors de la présentation tournera autour de son invention et des conséquences qui s’en déduisent pour lui. Concrètement, face à son monde qui a volé en éclats, il a construit une machine à personnalité. Il insistera moins sur la réalisation effective de cette machine (in fine, elle ne marche pas) que sur l’écriture qu’il en donne en nommant systématiquement toutes les parties qui la composent ; il en a également fait des plans précis. Fred a rédigé un écrit, à la demande des soignants de son hôpital ; les plans dessinés de sa machine y figurent, accompagnés d’un commentaire explicatif. Ce sujet est un bricoleur de machine comme l’a nommé H. Castanet à la fin de cette présentation. Formule que Fred a bien voulu accepter.

Mettons d’abord en série les éléments de la présentation qui orientent la construction de ce cas, ensuite nous apporterons quelques éléments tirés de son texte qui éclairent cette approche.
Dès le début de l’entretien par cette affirmation : « il y a ma machine », il inscrit un mode particulier d’être au monde – il y a lui et sa machine. Cette machine fait partie intégrante de son corps. Il y est, au sens strict, branché. Le travail d’analyse de cette présentation aura comme objectif de définir le statut de ce corps ou de cette partie de corps, de cette machine comme organe. Si Fred est un inventeur bricoleur, il n’est pas pour autant un théoricien de ses constructions. Cette machine qui l’autorégule en enlevant le stress, qui le fait aller mieux, il s’emploie à la mettre au point, à la construire dans le réel, en vain, toujours. Il la nomme et il articule ce qui se constitue pour lui comme cause de son mal-être.
Fred nous démontre comment la machine fait réponse à ce qui n’a pas fonctionné dans le désir de la mère pour cet enfant qui ne ressemblait pas à son troisième mari et qui l’a abandonné. Il est au plus près de la définition de ce qui, pour lui, fait défaut dans la métaphore paternelle. La machine répare, borde ce qui fait trou dans le symbolique, elle le fait fonctionner lui-même comme une machine sur le mode stimulation-réponse.
On apprend également par ses écrits que le déclenchement de sa psychose a eu lieu après un accident.
« J’ai eu un accident de vélo. Un automobiliste a brûlé un feu rouge. Il fut nécessaire de m’opérer. »
Cette phrase introduit son texte. Il s’ensuit aussitôt un sentiment d’être différent des autres, une grande fatigue et des moments de cafard, le soir après le travail. Il se met en quête de solutions.
« Je me mis en quête de ce qui pourrait m’enlever cette fatigue. Je trouvais alors une vieille paire de chaussettes qui m’enleva la fatigue de la journée. Je baptisais cette paire de chaussettes : chaussettes de récupération. N’ayant pas de vitalité au travail, je pris aussi des vitamines accompagnées de deux gélules : une de ginseng et l’autre de carotte, sans avoir conscience que c’était en fait le métabolisme d’un être normal. J’ai pourtant toujours su que c’était une fille qui pouvait me guérir de ma maladie des nerfs. En effet, étant donné que j’ai manqué d’affection toute ma vie, je ne sais pas ce que c’est… Un jour, je me dis en moi-même : j’en ai marre d’être différent, il faut que je trouve un système qui me permettra dans le temps d’être normal. »
Il poursuit :
« Je mis de l’eau dans un appareil qui rafraîchit l’air. Puis je me posais cette question : Fred, étant donné que tu fais des céphalées séquellaires, tu peux donc être récepteur à certaines choses ? J’ai bouché l’appareil à l’aide d’un carton et je l’ai fixé avec du scotch. Puis j’ai aimanté une aiguille à l’autre extrémité (+ et -). Cela a fait un champ magnétique. Quand l’eau s’est évaporée, cela a fait un rayonnement thermique, de sorte que tout ce que je plaçais en dessus puisse me faire réception. Je pus avoir la forme nerveuse par des disques que je mis dessus. J’ai ensuite pris un disque que j’ai aimanté. Sur la première page figurait Greg Lemon (un coureur cycliste célèbre) et ses enfants. Sur la chevelure de Greg Lemon, j’ai frotté avec la poussière, ce qui a créé un champ d’électricité statique. J’ai alors placé un grain de poussière en haut, puis un autre en bas de la chevelure. J’ai mis un accélérateur du système sympathique. Je collais un grain de poussière et je le plaçais à côté du grain de poussière d’en bas, Ce qui accéléra le courant statique. »
L’événement de corps pour ce sujet se produit à la suite de son accident et de cette opération et se traduit par cette fatigue. Elle signe une dissolution imaginaire. Ce qui s’exprime comme un manque de vitalité est à rapporter à ce que Lacan appelle une régression topique au stade du miroir.
La tentative pour Fred de restaurer son corps ne se limite pas à un seul appareillage.
« À l’époque je me posais une autre question : comme je suis myope de l’œil droit, en fragmentant un morceau de mon nerf optique, je peux obtenir un système qui me permettra d’être l’équivalent de l’œil gauche ? »
Il bricole avec différentes colles dont de la colle à boyaux de vélo un fragment de nerf optique qui améliore du même coup son système sympathique. Il complète :
« Par les cheveux de Greg Lemon, le courant statique étant établi par les contacteurs, ce courant me donna l’intégralité de mon nerf sympathique. »
Il est ce corps-machine traversé par un courant statique. Le schéma du contacteur inscrit des bouts d’organe à connecter. Cette tentative de réparer ce corps morcelé est sans cesse à réitérer. Il le mentionne, et c’est un point clef, le schéma n’est que fictif et ne marche pas.
Être comme tout le monde, un homme normal, est ce qu’il recherche. C’est en réponse à l’impossible du rapport sexuel qu’il construit son système. Son appareillage lui sert de suppléance. Il est important de repérer que par ce biais il n’est pas comme le Président Schreber raccordé à l’Autre divin. Même si, à l’occasion, une figure emblématique de l’exploit sportif intervient dans sa construction, cette figure de l’Autre n’est pas persécutrice. Le schéma qu’il propose ainsi que sa description en témoignent

Grâce à la présentation de malade, Fred est convié à se rebrancher sur sa solution. Il ne s’agit pas de trouver un sens à l’énigme qui l’envahit, mais à l’inviter à poursuivre sa recherche, à la décrire avec des mots et à la montrer par des schémas. C’est ce que lui propose l’analyste qui l’interroge. Dans sa quête de devenir normal, ce qui, dit en passant, constitue pour Lacan une sentence irrémédiable, il envisage de poursuivre hors de l’hôpital psychiatrique.
« - Il faudrait que je sois à X (une ville) pour tout ranger, remettre en place et je redeviendrais normal ; il faudrait que quelqu’un de bénévole m’emmène à X. Il faudrait que ce soit aujourd’hui, je me sens persécuté.
- Et les médicaments, les médecins, les psychologues, ça vous sert à quelque chose ?
- Pas vraiment. »
Pour lui la machine c’est mieux ; il le confirme tout en entrevoyant la suite de sa vie comme plutôt morose. Puisse cet unique entretien avoir eu cette fonction d’insister sur l’enjeu qu’implique cette définition qu’il donne de lui-même : je suis un inventeur. Cet enjeu suffira-t-il à apaiser Fred et à rassembler, dans ces schémas et descriptions fictifs, ce qui fait son expérience subjective intime de sujet réduit à des membra disjecta ? Son absence d’élaboration permet, malheureusement, d’en douter, conclut N. Guey.
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