H. CASTANET: Cure et homosexualité


Freud – 1920

La question de l’homosexualité est aujourd’hui au nouage de la critique socio-politique et de la clinique. Des polémiques naissent. Les psychanalystes sont interpellés : Pourquoi voulez-vous soigner (et guérir) l’homosexualité ? Pourquoi cette homophobie de la clinique ?
À rebours, en 1920, Freud déjà remarquait :
« Les succès de la thérapeutique psychanalytique dans le traitement de l’homosexualité sont réellement de peu d’importance du point de vue numérique. En général l’homosexuel se montre incapable d’abandonner son objet de plaisir ; on ne parvient pas à le convaincre qu’en cas de transformation, il retrouverait avec l’autre objet le plaisir auquel il renonce maintenant. »
Il conclura son article par une formule sans ambiguïté :
« La psychanalyse n’est pas appelée à résoudre le problème de l’homosexualité. »

Une métonymie : un tissu Vichy

Un cas servira pour déplier une question simple : ce sujet, homosexuel, fait une analyse. Pourquoi ? Comment ? Quels enjeux ?
Ce monsieur a quarante-cinq ans. Depuis une dizaine d’années, il a entrepris explicitement de consulter. Que rapporte-t-il ? D’abord, une vie banale. La Bretagne. Une famille, nombreuse, catholique et triste. Une mère distante et appliquée. Un père absent qui aura une double vie – une autre femme, un autre enfant. À l’âge adulte, il oublie avec grande facilité ses premiers émois d’adolescent pour des garçons, internes de lycée comme lui. Il rencontre une femme, l’épouse. Pourquoi elle ? Une métonymie en rend compte. Un détail lui fit signe fixant son désir : cette jeune femme portait un maillot de bain en Vichy. Ce sujet réduit sa rencontre à cette couleur, à ces dessins. Une image fit tilt, aussitôt – ce sera elle. Elle lui donnera deux enfants. Pendant dix ans, il a une vie d’hétérosexuel sans histoire. L’image, comme paradigme de la métonymie, le réduit à un stéréotype. Pris par l’ennui, le couple se sépare. Il aura la charge des enfants dont il s’occupe comme une bonne mère, dira-t-il.

L’adolescent au miroir

Ensuite, sa vie change : aussitôt il devient homosexuel. Après le divorce, cela s’est imposé à lui. L’analyse commença dans ce contexte. Il retrouve intactes ses rêveries d’enfance. Sa vie d’homme marié lui semble une parenthèse. À trente-cinq ans, il était redevenu cet adolescent fasciné par le même : un autre homme lui dit oui – oui à une étreinte. Il ne s’est jamais plaint de son homosexualité. Elle avait pour lui la présence de l’évidence. Il n’était pas coupable, ne regrettait pas ses choix d’objet, ne se cachait de personne.
Ses pratiques sexuelles étaient limitées et rares : deux ou trois par mois, il allait sur des aires d’autoroutes fréquentées par d’autres homosexuels. Sans qu’aucun mot ne s’échange, il rencontrait des partenaires le temps d’enlacements masturbatoires. Il insiste sur la dimension du miroir : il se voit se voir. Ces pratiques lui firent-elles difficulté ? En aucune façon. À chaque occasion, le rideau de son théâtre s’entrouvrait à l’identique. La même pièce y était donnée : l’étreinte d’un homme, réduite dans l’obscurité à une silhouette qui s’approche de lui dans un geste d’élection. L’autre le choisit, bienveillant et présent. Lui, passif, attend et reçoit.

L’étreinte du père

Un tel dispositif chiffre la jouissance de son fantasme et entraîne sur-le-champ une satisfaction sexuelle qui l’apaise. Il découvrira que cette silhouette est celle du père qu’il recherche. Il y a une prégnance imaginaire (Prägung) qui ravale le lien symbolique dans les impasses narcissiques où le désir tourne en rond. Ses partenaires n’ont ni nom ni visage se réduisant à une main, un bras, une bouche. Le corps de l’autre devient même abstrait. Jamais il ne nomme une position subjective qui l’interrogerait. L’autre est une image animée vue et éprouvée au travers du prisme de son scénario. Entre lui et l’autre, toujours une séparation – fixe et définitive. En était-il insatisfait ? Pas du tout. Il obtenait exactement ce qu’il cherchait.

Un célibataire entouré

Du reste, il passe sa vie derrière la vitre d’une boutique. Commerçant doué et très inventif, il consacre ses journées à voir du monde et à répondre, très efficacement, aux demandes. Mais pourquoi ce sujet vient-il voir un analyste ? Sa question était autre : pourquoi était-il toujours seul ? Pourquoi sa vie se réduisait-elle à un célibat voulu et décidé ? Il n’était pas seul parce qu’il ne rencontrait personne. Il l’était parce qu’il le voulait. Cela l’intriguait. En surface, il voyait beaucoup de monde, mais sa vie intérieure était fondée sur le célibat. Il n’en souffrait pas, il se demandait pourquoi : comment arrive-t-on à vivre fondamentalement seul ? Comment cela est-il possible ? Pourquoi cela s’intensifie-t-il sous la pression des séances ?
Dix ans après, ce patient vient toujours en analyse avec la même détermination. Dans ses séances, il élabore un savoir sérieux sur son célibat, sur la « machine célibataire » (selon l’expression surréaliste) qu’il incarne. Il fait de la mécanique libidinale qui ne se réduit pas à du tout signifiant. Il n’imagine pas que vivre avec un homme serait une solution – ni de retourner vers les femmes. Il n’est pas militant, ne fréquente pas le mouvement gay, n’accorde aucune valeur politique à son homosexualité. Elle est un fait – nullement une décision. Il est mû par son désir de savoir et continue sa cure.

Une clinique ordinaire

Cette pratique clinique n’a rien d’extraordinaire. Elle est ordinaire avec un sujet ordinaire. S’agit-il de le guérir de son homosexualité ? S’agirait-il d’en faire un homosexuel respectable vivant en couple au vu de tous ? Nullement.
Cette psychanalyse est éloignée de ce que l’on croit parfois être le but du clinicien : que le psychanalyste doit guérir l’homosexualité, présentifier la norme mâle et hétérosexuelle. La leçon du patient est simple : il pose une question sur ce qu’il est, comment il l’est devenu et comment peut tenir cette monade psychique qu’il croit former. Bref, un sujet homosexuel peut parler, dans sa cure, pendant des années, d’autre chose que de sa plainte sur son homosexualité. Sa morale est donc cette machine célibataire. En sera-t-il le Denis Papin ? C’est ce qui le pousse à faire des centaines de kilomètres, chaque semaine, pour tenter d’y répondre.

Est-ce tout ? Un nouvel événement ouvre une piste. Il y a peu, il rencontre un homme – ils sortent ensemble pendant quelques jours. Le nouveau partenaire lui présente ses amis. C’est une innovation. Cependant, il s’affole et met un terme immédiat à la relation. Pourquoi ? Parce que la particularisation de son partenaire lui pose la question de son désir (actif) : qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je lui veux ? Il préfère imaginairement maintenir l’image fixe de sa jouissance, garantir la position passivée qu’il est sous le regard du père. Il est l’image érotisée qui attire son étreinte. Son célibat est ce colloque narcissique qui le fait s’adresser seulement à lui-même Mais le coup a été porté. Depuis, inquiet, il se questionne sur la forme de son homosexualité qui lui convient moins bien qu’auparavant. Cette forme est prête à devenir symptôme.
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