R. BAGET: Y. Mishima : Son seppuku, un passage à l'acte?


Ce n’est pas en tant que spécialiste de Mishima que j’aborde cette réflexion, intéressé par l’art et la littérature orientale, je suis un lecteur d’ auteurs japonais. J’avais lu plusieurs ouvrages de cet auteur et connaissait, ce que la presse avait rapporté à l’époque de son suicide.
Les matériaux dont je dispose pour ce travail sont partiels, c’est à considérer, en plus des remarque qui suivent pour en situer les limites.
J’ ai essayé de lire, avec attention, les mots et l’écriture de Mishima, d’en faire apparaître le fil logique.

« Il est toujours difficile de juger un grand écrivain contemporain : nous manquons de recul. Il est plus difficile encore de le juger s’il appartient à une autre civilisation que la notre, envers laquelle l’attrait de l’exotisme ou la méfiance envers l’exotisme entrent en jeu. Ces chances de malentendu grandissent lorsque, comme c’est le cas de Yukio Mishima, les éléments de sa propre culture et ceux de l’occident, qu’il a avidement absorbés, donc pour nous le banal et pour nous l’étrange, se mélangent dans chaque œuvre en des proportions différentes et avec des effets et des bonheurs variés. C’est ce mélange toutefois, qui fait de lui dans nombre de ses ouvrages un authentique représentant d’un Japon lui aussi violemment occidentalisé, mais marqué malgré tout par certaines caractéristiques immuables. La façon dont chez Mishima les particules traditionnellement japonaises ont remonté à la surface et explosé dans sa mort fait de lui, par contre, le témoin, et au sens étymologique du mot, le martyr, du Japon héroïque qu’il a pour ainsi dire rejoint à contre courant » Marguerite Yourcenar Mishima ou la Vision du vide Ed. Gallimard 1980
Cette mise en garde nécessaire est à considérer, même a redoubler car pour avancer dans ce travail je ne dispose que de signifiants de seconde, voire de troisième main puisque certains des textes de Mishima sont traduits du Japonais en Français, mais aussi du Japonais en Anglais et de l’Anglais dans le Français. Il y a aussi à tenir compte de la complexité des jeux de lettre en Japonais par la multiplicité des styles d’écriture, il me semble que c’est cette complexité qui aurait fait dire à Lacan que les Japonais étaient inanalysables.

« …mais rappelons-nous toujours que la réalité centrale est à chercher dans l’œuvre : c’est ce que l’auteur a choisi d’écrire, ou a été forcé d’écrire, qui finalement importe. Et à coup sûr la mort si préméditée de Mishima est l’une de ses œuvres. Néanmoins un film comme Patriotisme, un récit comme la description du suicide d’ Isao dans Chevaux échappés , jettent des lueurs sur la fin de l’ écrivain et en partie l’ explique, tandis que la mort de l’auteur tout plus les authentifie sans les expliquer ».
M. Yourcenar Op. Cit.

Le suicide, le 25 11 1970, de Yukio Mishima par seppuku , hara kiri rituel des samouraïs, font de lui dans ce nouage de la « vie » et de l’œuvre une icône contemporaine de l’artiste homosexuel, martyr selon le mythe romantique renouvelé.
Icône où, dans l’épreuve photographique, Mishima torse nu, bandeau « kamikaze » au front se fige dans une pose où son corps « bodybuildé » se statufie.
Il réalise là le mélange dont parle Marguerite Yourcenar. Mais je fais l’hypothèse que mélange il n’y a pas, c’est la lectrice – traductrice qui l’interprète.
Nouage, de paraître ce corps de l’idéal grec, via la peinture de la Renaissance Italienne qui le fascinait et l’image de l’idéal de la voie du samouraï tel que l’énonçait dans un ouvrage du XVIIe siècle Johchoh Yamamoto, ancien samouraï de Nabeshima: Le Hagakuré. (littéralement feuille- dissimulation) qui était sa référence japonaise, montage d’une figure impossible pour repousser la mort, pour vivre « en corps ».
Nouage, agrafe, c’est mon hypothèse, entre le corps et la lettre. « Entre la chair et l’esprit » dit il.
Entre l’homme de lettre et l’homme d’action, entre l’homme occidental et l’homme oriental, entre « désir » et amour, positions qui se révélaient non dialectisable dans sa vie.
Je suppose que l’œuvre de Mishima constitue la tentative rigoureuse , incessante parce que nécessaire, de construire rationnellement par l’exercice de la lettre un personnage et des figures lui permettant dans le vide qu’il vivait de re- présenter son existence en bordant la jouissance mortifère qui le terrorise.
Hypothèse donc d’une forclusion qui m’amène à interroger la perversion de Mishima.
Pour aborder cet écrivain il me semble nécessaire de se déprendre de la fascination (perverse) qu’exerce ce jeu d’images et le caractère spectaculaire de son passage à l’acte. Se dégager aussi des causalités d’après coup qui tentent de réunifier ce qui dans l’acte est un surgissement.
Interrogation, donc, de l’idée de passage à l’acte. Qu’en est il du passage à l’acte dans la structure psychotique ?

Que c’est il passé ce 25 novembre 1970, selon une version, qu’en donne son biographe, John Nathan : « ..accompagné de quatre disciples de sa « société du Bouclier », (Tate no Kai), il se rendit auprès du Commandant des Forces d’Auto -défense du Japon.
A son signal, les jeunes gens se saisirent du général, le tenant en respect à la pointe du sabre, cependant que par la porte barricadée du bureau, Mishima exigeait qu’on rassemblât le 32e Régiment dans la cour pour y entendre un discours.
A midi et quelques minutes, il sortit sur le balcon et exhorta les soldats à se soulever avec lui contre une démocratie d’après- guerre qui ôtait au Japon son armée et son âme. Son intention était de parler pendant trente minutes, mais ses paroles étant couvertes par les huées et les sifflets irrités des huit cents hommes, il s’arrêta au bout de sept minutes.
Alors il regagna le bureau du général et se fit hara-kiri (seppuku). Après s’être percé le flanc de sa lame, il la tira de coté, s’ouvrant l’abdomen, puis, ayant fait signe d’un grognement au cadet debout derrière lui, ce dernier lui trancha la tête de son sabre, le rite se trouvant ainsi accompli.
Il s’en fallait de deux mois qu’il atteignît quarante six ans, il avait écrit quarante romans, dix- huit pièces de théâtre…., vingt volumes de nouvelles et autant d’essais littéraires.
….Ceux qui étaient capable de croire qu’il avait agi simplement par passion patriotique avaient une explication toute prête : il existe au Japon une longue tradition sanglante de martyrs héroïques de la cause impériale. D’autres mirent en avant une maladie mortelle, l’épuisement de ses dons ou, tout simplement la folie. Très peu, si surprenant que cela fût, dire tout bas que Mishima était un masochiste à qui la douleur même avait pu procurer une jouissance.
…Il apparaît,….., que, toute sa vie Mishima a voulu passionnément mourir.» in La vie de Mishima Brown & Company, Boston- Toronto 1974. Gallimard 1980.

Dans Patriotisme, en 1960, Mishima écrit une mort semblable pour le héros de cette nouvelle qui fut portée à l’écran, en 1965, et dont il joua le rôle. Dans Chevaux échappés, (1968) le personnage finit de la même manière. En 1969, il interprète dans Hitogiri un personnage qui se donne la mort.
Cette insistance de l’idée de la mort dans son œuvre et cette répétion, qui s’accélère à la fin de sa vie, de la mise en scène d’une mort encadrée par un rituel spécifiquement japonais m’apparaissent contradictoire avec la qualification de passage à l’acte.

Mais si il a réglé la mise en scène de sa mort de la même façon qu’au théâtre ou au cinéma. Ces formes auxquelles il adhérait, avec talent et virtuosité, dans un défaut d’image de son être , étaient des constructions qu’il a remaniées sans cesse pour mettre à distance ce qui s’est avéré inéluctable.

Que Mishima ait, imagé la mort, et sa mort, ne fait nul doute, qu’il en ait tiré une jouissance, c’est ce que j’interroge.
Il me semble que ce travail avait pour fonction par le jeu de la lettre et la fabrication d’images de tenter de border une jouissance envahissante qui le terrorisait. « Au milieu de tout cela, une seule chose apparaissait d’une clarté aveuglante, une chose qui à la fois me faisait horreur et me déchirait, emplissant mon cœur d’une inexplicable angoisse…..- l’expression de l’ivresse la plus obscène et la plus manifeste qui fût au monde…» Confession d’un masque, News Directions, 1958.Gallimard 1971.

Kimitaké Hiraoka de son vrai nom est né à Tokyo le 14 janvier 1925. « Je suis né deux ans après le grand tremblement de terre……A l’origine de nos difficultés familiales il y avait la passion de mon grand-père pour les entreprises, et aussi la maladie et les façons extravagantes de ma grand-mère. .. Dès lors, ma famille commença à glisser sur la pente…….à mesure que se multipliaient les difficultés financières, une vanité morbide flambant de plus en plus haut comme une impulsion mauvaise…..….
Sous prétexte qu’il était périlleux d’élever un enfant à l’étage supérieur, ma grand-mère m’arracha des bras de ma mère alors que je avais quarante neuf jours. Mon lit fut placé dans (sa) chambre, toujours fermée, où régnait d’étouffante odeurs de maladie et de vieillesse …
.
…A l’âge d’un an environ, je tombais de la troisième marche…et me blessai au front…….On appela ma grand-mère… (qui était au théâtre Kabuki)..Elle demeurait sur le seuil….Quand elle parla se fut d’une voix étrangement calme, comme si elle découpait chaque mot : « est-il mort ?…

.…le matin du Nouvel An qui précéda mon quatrième anniversaire, je vomis…Après m’avoir examiné (le médecin) déclara n’être pas certain que je puisse guérir. …. Debout autour de moi tous considéraient mon cadavre.
On prépara un linceul, on réunit mes jouets préférés, et tous les membres de la famille furent rassemblés….
Cette maladie – une auto-intoxication – devint chronique. Elle me frappait environ une fois par mois… J’en vins à être capable de pressentir si la crise allait ou non être voisine de la mort. »
Confession d’un masque. Op. cit. p.11 à 14
Jusqu’à douze ans il sera « élevé » par sa grand-mère, lorsqu’à cet âge son père pris la « décision tardive d’exiger mon retour….. Je subis une scène de séparation de la part de ma grand-mère……
Jour et nuit, (elle) serrait ma photographie sur son cœur en pleurant et elle était prise sur le champ d’une crise aiguë si je violais le traité stipulant que je viendrais chaque semaine passer une nuit chez elle.
A douze ans, j’avais une tendre amoureuse âgée de soixante ans. »

Par l’invention d’une écriture Mishima est attelé à une tâche impossible du fait de la forclusion du signifiant phallique ; de tenir à distance la mort, les effets mortifères de des mots érodant sa construction .
Dans Le Soleil et l’Acier, Gallimard 1973 p.11 , il dit cet effet, et ses tentatives de faire corps. « D’habitude, vient en premier le pilier de bois cru, puis les fourmis blanches qui s’en nourrissent . Mais en ce qui me concerne, les fourmis blanches étaient là dès le commencement et le pilier de bois apparut sur le tard, déjà à demi rongé»
Dans son travail d’homme de lettre dans son usage des mots il tente d’en user dans leur pureté absolue et de « surveiller sans cesse leur action corrosive, de peur qu’elle ne vint soudain buter contre un objet qu’elle pourrait attaquer » Op. cit. p.11
Catherine Millot dans Gide, Genet, Mishima note « une étrange parenté… de la position de Mishima…avec l’hérésie Cathare » s’appuyant du « N’était-ce pas à la pureté que j’avais juré fidélité ? » de Confession d’un masque.
Elle voit l’aveu, « l’expression dernière dans le refus de l’Incarnation, qui est peut-être le véritable péché qui soit irrémissible, parce qu’il ramène au choix du désespoir. Mais ne serait-ce pas le désespoir lui- même qui serait la vraie pureté. ». Il me semble que ce qu’elle interprète comme refus est impossible pour Mishima. Qu’entre corps et langage rien ne peut se dialectiser sans aussitôt apparaître tromperie, illusion, mensonge, et que le travail de l’écrivain s’avère dans l’effort d’articulation, impossible, et que ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, dans son écriture même creuse l’abîme qui les sépare.

La dernière tentative de Mishima est d’unir l’art et la vie en suivant, « La double voie traditionnelle des arts martiaux et littéraires » chacune de ces voies dans leur relation révèle leur imperfection ;« avoir une connaissance intime de ces deux choses – dont il faut bien que l’une soit fausse si l’autre est véridique-……..c’est détruire en secret les rêves ultimes de l’une au sujet de l’autre » Le Soleil et l’Acier Op. .cit. p 58 , 59 .
Ce « il faut bien » je le relève comme point de certitude qui soutient toute sa construction.

« Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l’époque de ma naissance » c’est ainsi que débute Confession d’un masque, « C’était le rebord du cuvier dans lequel on m’avait donné mon premier bain….. ,un rai de lumière venait frapper le rebord, où il formait un tâche. Le bois ne brillait qu’à cet endroit et il avait l’air d’être en or….
….je n’éprouvais pas grande difficulté à me cramponner à ma conviction absurde et à croire que, fût-il minuit, un rayon de soleil avait sûrement frappé le cuvier à cet endroit précis »
Je fais l’hypothèse que pour Mishima, son être, est cette tâche de lumière sur le rebord, point de lumière au bord du gouffre.
Hors discours qui l’isole et lui donne le sentiment d’être exclu de ses semblables, du
monde. « Il est fort possible que ce que j’appelle le bonheur corresponde à ce que d’autres appellent l’instant de danger imminent ». C’est au bord de la catastrophe qu’il se saisit vivant .

« ce que j’ai écrit me quitte sans nourrir jamais mon vide »


Au cours de ce qui apparaît comme la dernière phase de son existence, ce travailleur acharné modèle son corps pour tenter d’incarner ce que l’écriture tentait de créer.
« Me refusant tout à fait à reconnaître les conditions de ma propre existence, je m’étais mis en devoir d’acquérir à la place une existence différente. Compte tenu que les mots, en accréditant mon existence, en avait énoncé les conditions, il s’ensuivait que les mesures propres à acquérir une autre existence impliquait de prendre parti corporellement pour l’image que suscitaient et irradiaient les mots ; autant dire passer d’un être créateur de mots à une créature des mots ; cela aboutissait tout simplement à faire usage de procédés subtils et compliqués, en vue d'obtenir l’ombre momentané de l’existence ….
Mon bonheur s’était fondé sur le fait que je m’étais transformé, fût-ce pour un instant, en image formée des ombres que portaient dans un passé lointain, des mots qui tombaient en poussière » Le Soleil et l’acier. Op. cit .p73
Ce qu’il écrit là n’est pas une métaphore, Mishima dit, avec certitude et précision, ce qui lui arrive. Dans Confession « Si le lecteur persiste dans ses doutes, alors l’acte d’écrire est devenu inutile : il pensera que j’affirme ces choses simplement parce que j’en ai envie, sans aucune considération pour la vérité… »p. 142, 143.

« Ce sentiment d’exister qui produisait un bonheur si intense se désintégra, naturellement, l’instant d’après, mais, par miracle, les muscles survécurent à cette désintégration. Malheureusement, pourtant, le simple sentiment d’exister ne suffit pas à faire concevoir que les muscles ont échappés à la dissolution ; il faut apporter la preuves de ses muscles à ses propres yeux ; or voir est l’antithèse d’exister….
…..l’antinomie est décisive entre voir et exister, puisqu’elle implique la question de savoir comment le cœur de la pomme peut être aperçu à travers la peau ordinaire, rouge et opaque, et aussi l’œil qui regarde de l’extérieur cette pomme rouge et luisante peut pénétrer la pomme lui-même devenant le cœur ….
Il n’est qu’une méthode pour résoudre cette contradiction. C’est de plonger un couteau au plus profond de la pomme afin de la fendre en deux, exposant ainsi le cœur à la lumière, c’est à dire à la même lumière que la peau superficielle….
Lorsque je compris qu’un sentiment parfait d’exister qui se désintégrait l’instant d’après ne pouvait être avalisé que par les muscles et non par les mots, je subissais déjà personnellement le sort échu à la pomme . Certes je voyais mes muscles dans la glace. Cependant, voir seulement ne suffisait pas à me mettre en contact avec les racines fondamentales de mon sentiment d’exister et une distance incommensurable demeurait entre moi et le sentiment euphorique d’être purement et simplement. …
….tel le cœur aveugle de la pomme, cette conscience …..il lui fallait détruire cette existence. Oh ! le désir cruel de vision pure et simple, hors les mots.

….Habituée à surveiller le moi invisible en dirigeant son regard vers le centre et grâce aux bons offices des mots, la conscience de soi-même n’accorde pas assez de confiance aux ….muscles. Elle ne peut s’empêcher de tenir aux mots ce langage : « j’admet que vous ne semblez pas être une illusion,…….J’aimerais vous voir montrer comment vous fonctionnez afin d’être vie et mouvement …..»
Alors les muscles se mettent en devoir d’agir……..mais afin que leur action ne comporte aucune équivoque, il convient de supposer un adversaire à l’extérieur des muscles et pour que cet adversaire hypothétique s’assure de son existence, il doit assener au royaume des sens un coup dont la violence réduise au silence les récrimination de la conscience de soi.
….Le sang s’écoule, l’existence est détruite et les sens anéantis accréditent pour la première fois l’existence conçue comme un tout, comblant l’espace logique entre voir et exister… C’est cela la mort. » Le Soleil et l’Acier p 75,76,77.
Impossible coupure.
Certitude décisive, conviction ultime qu’il réalise et qui le réalise dans un acte unique qui conjoint l’instant et l’éternel .
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