P. ROUX: Odette De Crecy: Le mal sacré


« On juge un homme à sa femme » a pu dire Lacan. Ce qui prend sa portée d’être rapproché de la thèse: le symptôme est « fonction de la lettre ». Si Odette a bien le statut d’une femme-symptôme, si elle fonctionne comme une « lettre » -fixion de souffrance et de croyance- alors oui l’amour de Swann est proprement insensé, Ce en quoi il nous enseigne.

1. Une femme selon le désir.
Comment Odette revêt-elle une signification phallique? Tout simplement lorsqu’elle vient à manquer à sa place. Le moment paradigmatique de cette bascule où Swann le blasé s’avoue comme manquant est celui de la « Maison Dorée ». Rappelons brièvement les circonstances.
Swann a l’habitude de retrouver tous les soirs Odette dans le salon des Verdurins. Or, un soir où il a prolongé sa promenade avec une jeune ouvrière, sa maîtresse, Odette est partie avant son arrivée. « En voyant qu’elle n’était plus dans le salon Swann ressentit une souffrance au coeur; Il tremblait d’être privé d’un plaisir qu’il mesurait pour la première fois ».
La nouveauté de cette douleur n’est pas sans l’intriguer. Pourquoi cette « agitation » alors qu’il est assuré de revoir Odette le lendemain? Sa réponse est un ‘ ça ne se commande pas ’, conforme à l’axiome lacanien « le désir de l’homme est le désir de l’Autre ». Force lui est de constater qu’il n’est plus seul, qu’il n’est déjà plus le même:
« Un être nouveau était là amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou une maladie » .
Swann se lance alors dans une recherche éperdue d’Odette dans tous les restaurants des boulevards. Proust nous dépeint une quête fiévreuse, incontestablement connotée d’angoisse. La présence de cet affect, dont nous savons qu’il est la « seule traduction subjective de l’objet (a) » nous fournit un premier repère. Avec Odette, le fantasme support du désir de Swann est entamé. Quelque chose en elle vient à évoquer l’objet perdu, das Ding. Cette scène n’est que la pantomime du pouvoir métonymique d’Odette, autrement dit de la place qu’elle occupe dans la structure. Citons Proust:
« De tous les modes de production de l’amour (...) ce grand souffle d’agitation est bien l’un des plus efficaces ». Il n’est pas besoin que l’élu nous plaise plus ou même autant que les autres.
« Ce qu’il fallait c’est que notre goût pour lui devint exclusif. Cette condition est réalisée quand -à un moment où il nous a fait défaut- à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même. Un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir. Le besoin insensé et douloureux de le posséder » .
Cette formule de Proust, admirable de précision, nous donne le chiffre de la passion de Swann. Toute son histoire sera le déploiement, dans le particulier, de la formule frappée au coin du savoir inconscient. Le lecteur de Lacan peut y reconnaître aisément que le partenaire de l’amour prend place sous les trois registres: Rangeons « L’agrément » sous l’imaginaire, le « défaut » sous le symbolique et « l’impossible » sous le registre du réel.
Ceci appelle deux commentaires:
1. La substitution du « besoin anxieux » à la recherche des plaisirs et de l’agrément dit assez que la relation amoureuse peut porter le sujet « Au de-là du principe de plaisir ». Nous ferons l’hypothèse que pour Swann cet « Au de-là » a nom jalousie, pour laquelle le terme forgé par Lacan de « Jalouissance » convient tout à fait.
2. Lorsque Proust écrit « Cette condition est réalisée... » cela ne peut qu’évoquer l’article de Freud « Psychologie de la vie amoureuse » dans lequel lui aussi s’intéresse au « conditions d’amour ».
Penchons-nous donc sur le particulier de la rencontre de Swann et d’Odette. Considérons que la rencontre qui compte n’est pas la première en termes événementiels, soit lorsque Odette lui est présentée au théâtre, mais celle qui a lieu après la recherche puisque Swann nous dit ne plus être le même. Voyons les circonstances.
« On commençait à éteindre partout (...) les passants plus rares erraient (...). Parfois l’ombre d’une femme s’approchait de lui (...) lui murmurant un mot à l’oreille (...). Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si, parmi les fantômes des morts (...) il eût cherché Eurydice » .
C’est alors qu’il regagnait son fiacre, sur le point d’abandonner « qu’il heurta une personne qui venait en sens contraire: C’était Odette » . Cette conjoncture n’est pas sans importance. En fait la rencontre de Swann et d’Odette se fait ‘sur le trottoir’ et de plus, ce que nous saurons plus tard, sous le signe du mensonge. Odette lui fait croire qu’elle a bien soupé à la Maison Dorée dans un renfoncement où il ne l’avait pas vue.
Cette rencontre fait tuché dans la monotonie de la recherche mais aussi bien dans la vie de Swann. Cependant nous le savons: Pas de tuché sans automaton. Contingence et nécessité sont dialectiquement liées. La dimension d’automaton nous la repérons dans le fait que Odette fait série avec les femmes de basse condition qu’affectionne Swann : « Des femmes de beauté assez vulgaires car les qualités physiques qu’il recherchait sans s’en rendre compte, étaient en complète opposition avec celles qui lui rendaient admirables les femmes peintes par les maîtres (...) .
La dimension de tuché nous la repérons dans le fait que celle-ci -parcequ’elle est porteuse d’un trait inconscient dont nous ne savons rien - fait agalma pour lui. Le trait de surprise de l’inconscient qui va l’élever à la « dignité de la Chose » se marque à ceci qu’elle surgit comme présence alors même qu’il avait renoncé à la trouver ce soir là. Cette rencontre, comme de hasard, n’en est pas moins corrélée à une série d’invites venant de prostituées. Et de fait, Odette n’est rien moins qu’une « cocotte ». Swann rencontre-t-il ici sa « condition d’amour »?.


2 . Une femme selon l’amour.
Aimer c’est demander d’être aimé. L’objet doit donc aussi prendre, selon l’expression de J.A MILLER la valeur de A barré. Swann échoue en cela: Il ne sera qu’aimant. Nous nous intéresserons à la manière dont Proust met en scène la dimension imaginaire de l’énamoration de Swann.
Sa vie amoureuse est jusque là répétition à l’identique d’un scénario de conquête narcissique: « Chacune de ses liaisons (...) avait été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né à la vue d’un visage ou d’un corps que Swann avait trouvé charmants » . Or, très rapidement, Swann rencontre avec Odette sa division subjective. Proust nous fait entendre cela à l’aide d’un épisode qui témoigne incontestablement du savoir inconscient du poète.
Si l’amour c’est « le signe qu’on change de discours » nous repérons ce moment à un acte manqué dont Proust épingle la première visite chez Odette. Swann y oublie son étui à cigarettes. Ce que nous pourrions écrire comme passage du D.M au D.H. Mais cela n’eût pas suffi sans le savoir d’Odette sur l’amour, qui ne s’y trompe pas. Elle lui fait aussitôt rapporter l’objet assorti d’un accusé de réception libellé ainsi: « Que n’y avez-vous aussi oublié votre coeur. Je ne vous aurais pas laissé le reprendre » . La métaphore de l’amour se produit.
Peu après nous assistons à cette idéalisation si caractéristique de l’amour. C’est la seconde visite de Swann. « Elle frappe Swann par sa ressemblance avec Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine » .
Odette vient alors faire trait d’union entre la femme selon le désir et l’objet d’amour. Les deux ‘courants’ freudiens -le courant tendre et le courant sensuel- confluent. « Maintenant qu’il connaissait l’original charnel de la fille de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le corps d’Odette ne lui avait d’abord pas inspiré » .

3. Une femme selon la jouissance.
Dire « une femme-symptôme » revient à mettre l’accent, entre les trois niveaux de l’objet distingués par J.A MILLER, sur le niveau de la jouissance. C’est faire du symptôme quelque chose d’articulé non plus seulement à la parole mais à la « lettre », c’est à dire souligner la consistance réelle du symptôme. La lettre est rangée par Lacan du coté du réel et non du signifiant. « Quelque chose qui se bécote avec l’inconscient » dit-il.
En quoi Odette peut-elle être qualifiée de « Femme-symptôme »?
Et bien, comme « lettre » Odette ne cesse pas de ne pas s’écrire. A travers elle, lorsqu’il passe sur la « face obscure » de son amour -c’est à dire sa jalousie dévorante- Swann tentera de faire exister le rapport sexuel comme possible.
Odette devient pour lui symptôme en ce qu’elle va constituer un point de réel autour duquel il est contraint de tisser des ‘significations de synthèse’. Mais les efflorescences imaginaires de sa jalousie prolifèrent en vain, le point de réel qu’elle supporte fait retour et le vrille sans repos. ‘ Que fait-elle en mon absence? ’, ‘ Qui est-elle? ’.
Dés lors qu’elle est située à cette place, Odette appliquera la règle élémentaire de la spéculation dans l’économie amoureuse: La rareté fait la valeur . Elle dispense de plus en plus parcimonieusement sa présence et par là fait « flamber » la valeur du rien qu’elle soutient. Swann, lui, se dépouille.
Nous étayerons cette thèse de la femme-symptôme sur deux plans: La ‘jalouissance’ et la croyance.
On sait que les effets de jouissance portent toujours, peu ou prou la marque de l’excès de souffrance au regard du gain de plaisir obtenu. Freud notait ainsi que la « jalousie est une passion qui recherche avec zèle ce qui crée de la souffrance » .
Comment cela se manifeste-t-il dans la vie de Swann? « Odette, d’où lui venait tout ce mal ne lui était pas moins chère (...) Au fur et à mesure que grandissait la souffrance, grandissait le prix du calmant (...) du contre-poison que seule cette femme possédait » . Swann se torture de la douleur causée par l’idée de perdre son objet d’amour au profit de la jouissance d’un autre. Mais ce trait n’est au fond pas exceptionnel. Pour Freud il est même fréquent qu’il s’associe à l’autre condition d’amour, celle qu’il appelle « l’amour de la putain ».
« La condition qui veut que la femme ait quelque chose d’une putain est en rapport avec la participation active de la jalousie. Pour les amants de ce type c’est seulement lorsqu’ils peuvent être jaloux que leur passion culmine » . Rien n’est suffisant pour rendre à Swann la jouissance soustraite par la loi de la castration. Il la veut toute.
Si la vérité est bien « soeur de jouissance » , alors on peut dire qu’avec Odette Swann rencontre son heure de vérité. C’est cette vérité qu’il traque: la jouissance de l’Autre à lui dérobée. Comme tout jaloux, son savoir, notamment sur l’emploi du temps d’Odette, aussi exhaustif soit-il, n’y suffit pas. La vérité toujours le déborde.
« Les choses que nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée (...) ce qui nous donne l’illusion d’une sorte de pouvoir sur elles » . Ce pouvoir-savoir fait long feu au regard de la vérité qu’il vise.
Au contraire, cette passion de savoir cohabite chez lui, voire s’abrite de la passion de l’ignorance: Il ne veut rien savoir du fait qu’Odette est une demi-mondaine. « Qu’est-ce que ça veut dire qu’à Nice tout le monde sait qui est Odette de Crécy? » .
Je dirai que c’est par ce trait que la « grande liaison » de Swann se trouve être le tableau d’un « amour majeur ». « L’amour majeur, nous dit Lacan, c’est celui qui est fondé sur ceci qu’on la croit . Croire qu’il y en a une, ça vous entraîne à croire qu’il y a La femme » .
En effet, Swann n’est pas dupe sur le coté « pathologique » de son état. « Dés qu’il cessait d’exercer sur lui-même une contrainte -au moment de dormir- (...) un frisson glacé refluait en lui et il se mettait à sangloter. Mais il ne voulait même pas savoir pourquoi. Il s’essuyait les larmes en riant: C’est charmant, je deviens névropathe » .
A la différence du candidat à l’analyse Swann ne croit pas à son symptôme et pour cause: son symptôme lui parle. C’est ce qui permet à Lacan de rapprocher le « comique de l’amour » du « comique de la psychose ». Odette en tant que symptôme lui parle et Swann la croit. En somme, il prend ce qu’elle dit pour la voix de son propre inconscient.
Comme le remarque Colette Soler, la Femme-symptôme constitue pour l’homme un point de fragilisation extrême car le message qu’elle porte est « une signification de castration » . En cela Swann n’est pas fou. « A toutes les paroles de Swann elle répondait: Tu ne seras jamais comme tout le monde » .
Voici comment Proust, à qui cette nuance n’a pas échappé, nous fait entendre la dévaluation et pour tout dire le -j qui affecte Swann: Avant Odette on disait de lui « Il n’est pas positivement beau mais il est chic. Ce toupet, ce monocle, ce sourire ». Après Odette on dira de lui « Il n’est pas positivement laid, mais il est ridicule. Ce toupet, ce monocle, ce sourire » .
L’amour de Swann est folie dira-t-on, en ce qu’il vise l’être d’une femme qui, faisant commerce de son corps, dérobe son être de sujet. Mais paradoxalement c’est par là, prêtant son corps à la jou
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