H. CASTANET: La psychanalyse appliquée à l'art


Freud S., « Le Moïse de Michel-Ange » (1914) in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Œuvres de S. Freud, traductions nouvelles, Gallimard, 1985, p. 82-125


Jusqu’en 1985, a existé en France un ouvrage signé du nom de Freud et paru sous le titre : Essais de psychanalyse appliquée. La première parution datait de 1933. Pendant plus d’un demi-siècle a donc circulé en France un livre attribué à Freud qui affirmait que la psychanalyse pouvait être appliquée. À quoi ? La réponse ne tardait pas ; il suffisait d’énumérer les divers chapitres : Freud y parlait notamment d’une statue de Michel-Ange, d’un conte de E. T. A. Hoffmann, d’un texte de Goethe, d’une névrose démoniaque au XVIIe siècle à propos du peintre Christoph Haitzmann, des mythologies antiques, etc.
Or un tel livre n’a jamais été écrit par Freud ! Essais de psychanalyse appliquée est un titre inventé par l’éditeur français ! Les chapitres sont en fait constitués d’articles divers écrits entre 1906 et 1927 et réunis de cette façon pour les lecteurs.

Cette remarque éditoriale pourrait paraître annexe. Il n’en est rien. L’expression « psychanalyse appliquée » laisse entendre que les concepts de la psychanalyse, construits et validés à partir du champ clinique et de la cure, pourraient être exportés vers des productions du champ culturel et artistique. L’œuvre viendrait révéler le travail de l’Autre scène. C’est toujours l’inconscient de l’artiste qui, au travers de sa création, est visé et interrogé. Dans le meilleur des cas, c’est la fonction inconsciente de l’œuvre pour son auteur qui est questionnée.
Pour la psychanalyse dite appliquée, l’objet d’étude est du côté de l’œuvre et de l’artiste, le savoir qui explique et rend compte du côté de la psychanalyse. La psychanalyse devient machinerie à interpréter, à produire du sens.

Il faut rappeler que Freud ne procède nullement ainsi. Dans « Le Moïse de Michel-Ange », il note :
« Je précise préalablement qu’en matière d’art, je ne suis pas un connaisseur mais un profane. […] Les œuvres d’art n’en exercent pas moins sur moi un effet puissant. […] J’ai été ainsi amené […] à m’attarder longuement devant elles, et je voulais les appréhender à ma manière, c’est-à-dire me rendre compte de ce par quoi elles font effet. »
Telle est la manière freudienne : En quoi cette œuvre me fait-elle de l’effet ? C’est Freud qui s’interroge, via cet effet produit par l’œuvre et qu’il subit. La célèbre sculpture de Michel-Ange est l’œuvre qui, par excellence, l’impressionne radicalement. Il va, tel un détective, relever les moindres détails de la sculpture et interpréter ce qu’elle inscrit. Cependant il ne questionnera pas la biographie de Michel-Ange, comme il le fit pour Léonard de Vinci, ne relèvera aucun des signifiants ou formations de l’inconscient de l’artiste. Freud, en interprétant l’œuvre, s’interprète lui-même.
Devant la statue de Moïse, Freud avoue :
« Combien de fois ai-je gravi l’escalier abrupt qui mène du Cours Cavour […] à la place solitaire sur laquelle se dresse l’église abandonnée, essayant toujours de soutenir le regard dédaigneux et courroucé du héros ; et parfois, je me suis alors faufilé précautionneusement hors de la pénombre de la nef, comme si je faisais moi aussi partie de la populace sur laquelle se darde son œil […] »
S’il étudie, mesure, dessine la statue en la contemplant plusieurs heures par jour pendant trois semaines, c’est parce qu’une question le travaille : ce qui le fascine, c’est la façon dont Michel-Ange a traité le grand homme Moïse.
« […] [Michel-Ange] a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse corporelle, la musculature débordante de vigueur du personnage ne sont utilisées comme moyen d’expression physique de la plus haute prouesse psychique qui soit à la portée d’un humain : l’étouffement de sa propre passion au profit et au nom d’une mission à laquelle on s’est consacré. »

Que découvre Freud ? La statue exécutée (entre 1512 et 1516) pour le tombeau du pape Jules II présente un Moïse contraire à l’histoire biblique. Michel-Ange a saisi Moïse à la fin d’une action. La statue vient fixer ce moment particulier d’apaisement qui suit sa terrible colère. Pour obtenir ce résultat, Freud observe les détails touchant à la position des tables de la loi : elles sont à l’envers (la partie supérieure est en bas, l’inférieure en haut), des doigts de Moïse dans sa barbe : les cordons de gauche de la barbe sont tenus par la main droite. Pourquoi ces positions étonnantes ? Freud suppose Moïse de retour du Sinaï. Il est assis, au repos, il porte la tête vers le haut le livre sacré :
« Ensuite est survenu le moment où le repos a été troublé par le bruit. Moïse tourna la tête, et lorsqu’il eut perçu la scène (le peuple adore le Veau d’or), le pied s’apprêta à bondir, la main lâcha sa prise sur les tables et se porta à gauche dans la partie supérieure de la barbe, comme pour mettre sa véhémence en acte sur son propre corps. »
Suite à ce geste de colère, les tables glissent, vont se briser sur le sol. Moïse se ressaisit :
« C’est pour empêcher cela que la main droite revient en arrière, et lâche la barbe […] elle a encore le temps d’atteindre le bord des tables […] »

Voilà la conclusion qui fascine Freud chez Moïse :
« […] Moïse ne bondira pas (devant la scène de son peuple apostat) de son siège et ne jettera pas les tables loin de lui. Ce que nous voyons sur sa personne n’est pas le prélude à une action violente, mais le reste d’un mouvement qui a déjà eu lieu. Bondir, tirer vengeance, oublier les tables : tout cela, il voulait le faire dans un accès de colère ; mais il a surmonté la tentation, il va désormais rester assis ainsi, en proie à une fureur domptée, à une douleur mêlée de mépris. Il ne jettera pas non plus les tables afin qu’elles se fracassent contre la pierre, car c’est justement à cause d’elles qu’il a étouffé sa colère, c’est pour les sauver qu’il a maîtrisé sa passion. »

Ce Moïse-là n’est plus celui de la tradition, c’est celui créé par l’artiste. Voilà la création de l’artiste : elle est construction et interprétation. Freud conclura son article en se demandant s’il n’y a pas invention de sa part, supputation exagérée.
« Si nous accordions du poids et de la signification à des détails qui étaient indifférents à l’artiste. »
Ce que vise Freud est autre chose : il lit dans la mise en scène des détails de la statue cette question de son propre rapport à la psychanalyse et de sa capacité, lui Freud, à s’élever « au-dessus de sa propre nature ».

S’il y a psychanalyse appliquée, son objet n’est pas l’œuvre mais le sujet qui s’y livre et en parle. Freud n’applique pas la psychanalyse à la statue de Michel-Ange (ni à l’artiste Michel-Ange) – il l’applique à lui-même : pourquoi le Moïse produit-il cet énigmatique effet ? En d’autres termes : il n’y a pas de psychanalyse appliquée ou plus justement la seule et possible application de la psychanalyse est la cure analytique elle-même. Les œuvres ne sont pas psychanalysables – ni à partir d’elles, leur auteur. Seul le sujet, dans une logique du cas par cas, peut relever de la psychanalyse.

Cet article de Freud de 1914 est là pour attester ce qui fut son choix : faire d’une « mission à laquelle on s’est consacré » un réel incontournable. À ce titre, Freud s’y démontre intraitable.
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