H. CASTANET: Interview de J-P Cometti


1. Pourquoi cette nouvelle édition de L'Homme sans qualités ? L'ancienne, parue en 1957 dans la traduction de Philippe Jaccottet, ne tenait-elle plus la route?

Je suis tenté de dire qu’elle n’a jamais tenu la route, mais qu’elle était destinée à en donner l’illusion. Cette édition a été établie sur la base d’un montage dont la finalité était manifestement de laisser croire que ce roman inachevé, dont Musil n’avait publié qu’une partie, se poursuivait néanmoins selon un plan qui permettait d’en entrevoir les développements et la fin. La partie posthume, dont les matériaux n’étaient pas du tout destinés, en l’état, à l’édition, ont été découpés, collés, recomposés de façon complètement arbitraire, au prix des pires contre sens. Il fallait donc reprendre cette partie du roman et en offrir une vision acceptable malgré ses lacunes et les hésitations de Musil qui s’était de plus en plus engagé dans des voies plurielles et parfois concurrentes. Comme il n’était pas possible de publier la totalité de ces matériaux, j’ai fait un choix selon des critères à la fois chronologiques et thématiques. On peut ainsi, si vous voulez, visiter une partie du chantier et voir dans quelles difficultés Musil se débattait, ce qui n’est pas du tout indifférent au regard de la signification de son œuvre.

2. Cette nouvelle édition comporte donc des inédits que vous avez traduits. Qu'apportent-ils au roman ?

Alors en effet, du coup j’ai été amené à introduire des chapitres, des fragments et des variantes qui ne faisaient pas partie de l’édition primitive. Ils apportent des compléments sur les personnages, sur les perspectives qui s’y laissent apercevoir. Mais ces matériaux nouveaux, traduits avec Marianne Rocher –Jacquin, permettent surtout de mieux comprendre comment ce roman était construit ou si vous préférez quel rôle y joue le possible dans sa construction même. Tout y est en permanence, comme disait Musil, « provisoirement définitif ».


3. Vous avez, dans un essai (Musil philosophe - L'utopie de l'essayisme. Le Seuil., 2001), développé une thèse : Musil n'est pas seulement romancier mais philosophe. Quelle est votre argumentation ?

Ceci est un peu lié à cela. Je n’ai pas voulu faire de Musil un philosophe au sens habituel du terme. Je me serais trouvé en contradiction avec la manière dont il se représentait son entreprise et avec ses réticences à l’égard de la philosophie. Non, mon idée était que son entreprise romanesque comme telle avait un sens et une portée philosophiques, car elle représente une tentative comparable à ce que sont les expériences de pensée en philosophie. Pour dire les choses autrement, la fiction, chez lui, l’usage qu’il fait du conditionnel, jusque dans la langue qu’il écrit, ont cette signification de produire un ensemble de variations et d’éclairages qui nous délivrent de ce que Wittgenstein appelait nos « crampes mentales ». Musil n’apporte pas de solution, mais il nous permet de nous poser de meilleures questions et de mieux nous les poser.

4. Le titre du premier chapitre de L'homme sans qualités: « D'où, chose remarquable, rien ne s'ensuit », indique un autre rapport à l'histoire. Vous-même parlez de « semblant d'histoire ». Cet autre rapport rend possible l'extraordinaire « Action parallèle ». Pouvez-vous nous éclairer sur cette dernière?

Cet autre rapport à l’histoire, tel qu’il s’indique en effet dans le titre et le contenu du premier chapitre, participe d’une vision statistique et probabilitaire de l’histoire ou si vous préférez d’une vision qui intègre le hasard, totalement à l’encontre des téléologies qui privilégient une vision narrative simple. Il va sans dire que ce choix est étroitement lié à ce que Musil abandonne dans l’écriture romanesque. Mais si l’on peut parler de « semblant d’histoire », c’est à la fois parce que l’Autriche sur laquelle le livre fait fond est celle d’une histoire en panne, et que d’autre part l’illusion persiste de quelque chose qui est en train de s’accomplir, selon un fil que plus personne ne parvient à voir. L’action parallèle en est la caricature : une façon de s’agiter qui mime le mouvement, un peu comme un cycliste qui, par ses zigzags, ne parvient à faire que du surplace.

5. L'expression L'Homme sans qualités entre en résonance et opposition avec « le monde des seules qualités ». Alors qu'une certaine pensée, y compris scientifique, veut simplifier et réduire, le roman chez Musil n'aurait-il pas pour enjeu, au contraire, d'affirmer une complexité ? « L'esprit du roman est l'esprit de complexité » écrit du reste Milan Kundera que vous citez.

Oui, le monde des seules qualités est un monde complexe. Musil est même l’un des auteurs qui a eu le plus tôt conscience de ce qu’on appelle aujourd’hui « complexité ». Sa mise en question de la causalité simple en est une illustration. Son roman en est également une prise en compte, à la fois dans les questions qu’il brasse et par sa construction qui, précisément, entretisse des relations complexes, aux antipodes de la narration simple, entre les personnages, leur rapport à ce qu’ils font ou croient faire, etc. Sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, ce roman enrichit de façon tout à fait singulière une inspiration que d’autres œuvres ont également illustrée, depuis le Quichotte de Cervantès, et auxquelles pense en effet Kundera en s’exprimant comme il le fait. Seul le roman, au fond, s’accorde avec l’esprit de la complexité. C’est une potentialité. Je n’ai pas besoin de dire que malheureusement beaucoup de romans n’en donnent qu’une piètre idée.


6. Les deux personnages d'Ulrich et d'Agathe sont frère et sœur. Mais, dans le roman, ils se trouvent tous deux affrontés à la perte des frontières. Y lisez-vous les formes d'un expérience quasiment mystique où surgit un « autre état » ?

L’idée d’un autre état, selon l’expression de Musil, est présente dans la mystique, dans l’art, peut-être dans l’amour et la sexualité, et aussi dans la démence. C’était l’une des questions que Musil se posait de savoir comment on pouvait les différencier en l’absence d’un principe qui en établirait par avance la nature et les démarcations. Je parlais tout à l’heure d’expérience, à propos de ce roman. Il s’agit précisément de l’une des choses qu’il vise à explorer. Et de ce point de vue, le frère et la sœur jouent un rôle majeur, sur un mode ambigu qui est celui du double et de l’inceste. Leur histoire d’amour – la « dernière », disent-ils – en est le vecteur. Elle débouche sur une expérience mystique, en effet, qui correspond trait pour trait à ce qu’on trouve chez Maître Eckhart, par exemple. Cette perte des frontières est notamment celle des frontières du moi. Mais l’autre état, au sens strict, n’est qu’une hypothèse. Dans un fragment significatif, Musil avait écrit : « l’autre état conduit à la guerre ». Et justement, c’est la déclaration de la guerre qui aurait dû marquer la fin de l’expérience d’Ulrich dans le roman.


7. Ulrich rencontrera même ce moment subjectif, avec ses effets réels, où il perd « le fil de la narration ». Par là, les notions de cause et d'événement se trouvent touchées voire démantibulées. L'Homme sans qualités serait-elle une oeuvre sans centre et sans direction ?

Le chapitre où Ulrich s’aperçoit qu’il a perdu le « sens de la narration » est un chapitre révélateur, car il introduit dans le roman une conséquence importante du principe autour duquel il est construit : l’absence de qualités, c’est-à-dire de propriétés qui pourraient être dites celles du moi ou de la personne, et qui lui assureraient notamment une identité. C’est ce qui donne un sens aux expériences dont nous parlions. Mais du coup, il ne peut y avoir de principe central, ni pour les personnages, ni pour le roman. On ne peut penser en termes de cause ou d’événements qui se dérouleraient sur un fil. On retrouve, vous voyez, les problèmes d’édition dont nous parlions en commençant. Ce roman n’a pas, en effet, de centre ni de direction qui permettraient de communier avec un principe simple de l’Histoire et de l’agencement du monde. Le moins qu’on puisse exiger est de ne pas le pourvoir arbitrairement de ce qu’il récuse en s’efforçant d’en faire l’expérience.
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