H. CASTANET: Sade- le mal, la perversion


Pierre Klossowski est un spécialiste reconnu de l’œuvre sadienne. Ses travaux sont des classiques systématiquement cités. C’est la perversion chez Sade qui le fascine. Cette fascination ne porte pas sur la description des actes pervers isolés dans leur crudité. Elle a pour objet le nouage entre la pensée (philosophique, politique) de Sade et la « monstruosité intégrale » qu’il prétend réaliser d’abord en l’introduisant dans cette pensée. L’interrogation porte sur la présence du mal - sa possibilité, sa recherche, ses manifestations concrètes - en tant que la perversion la porte à son acmé.
Comment une expérience singulière s’est-elle traduite dans une écriture ? se demande Klossowski qui ne cessera d’affirmer Sade comme écrivain. La perversion présentée dans la fiction ne peut être isolée du texte qui la consigne, de la fonction théorique qu’elle occupe dans le raisonnement. Klossowski ne commente pas les scènes sadiques en tant que telles. Son angle d’attaque est autre. Que devient la pensée lorsque la perversion n’est plus l’apanage d’un grand aristocrate au seuil de la Révolution, mais est établie comme concept ? Il y a une actualité de Sade que la pensée des Lumières a voulu rendre caduque - en vain.
En 1962, Jacques Lacan, écrira de Sade mon prochain qu’il n’était point entaché des « tics du bel esprit ». Le compliment est de taille. Lacan désigne le fait que Klossowski n’est pas obnubilé par les manies sexuelles singulières du marquis, mais interrogé par une pensée qui tente de communiquer, par le savoir et le raisonnement rationnels qui maintiennent la langue classique , l’incommunicable d’une anomalie - la perversion. Cette dernière n’est nullement moralisée, œdipianisée, réduite à la particularité anormale. Elle ne prend sens que rapportée aux normes de la Raison - celle que la pensée des Lumières et des révolutionnaires écrira sur ses étendards. Comment dire et écrire dans les termes de la raison - c’est le choix absolu de Sade - ce qui excède et transgresse cette même raison ? La perversion, à être posée comme objet de pensée par Sade, pousse la pensée de la raison à son point d’impossible qui la fait imploser. Qu’est ce qu’une pensée qui implose ? Que reste-t-il de la raison lorsqu’elle est démantibulée ? Voilà les questions qui fascinent notre commentateur qui a pris la peine de lire Sade - en entier.
La publication, en 1947, de Sade mon prochain a eu un effet dans la venue de l’œuvre sadienne au centre de la réflexion contemporaine. Le titre fait entendre que la question posée par l’écriture de Sade n’est pas éloignée, dépassée ou anachronique - elle nous est proche. C’est à ce titre que Sade est son prochain. En mai 1966, à la demande des responsables de la revue Tel quel, notre auteur fait une conférence « Signe et perversion chez Sade ». Reprise et développée, elle sera publiée sous le titre Le philosophe scélérat, Dans son avertissement au livre qui paraît, Klossowski a des mots très durs pour ses travaux passés. D’une certaine façon, Le philosophe scélérat produit la critique de Sade mon prochain. Nous reviendrons sur ces critiques cruciales.
Sade mon prochain questionne la « pensée sadienne » ; par contre Le philosophe scélérat décrit la logique et les impasses du « sadisme sadien ».

La révolution impossible
Sade est inséparable de la Révolution historique dont il sera le témoin - plutôt que l’acteur. Cette Révolution résulte d’une « [...] vaste combinaison de revendications contradictoires [...] ». La remarque ne surprendra pas l’historien. Par contre ce qui étonne c’est, dès les premières lignes, la référence à des « forces psychiques » en présence. L’expression est peu expliquée, pourtant son importance est grande. C’est là où réside notamment l’originalité de notre auteur. Il y a des « forces psychiques » qui viennent s’inscrire dans un moment historique déterminé et y ont une place causale. La perversion est un opérateur privilégié pour produire et intensifier ces forces psychiques souterraines et silencieuses aux conséquences inouïes.
Klossowski pose Sade, en tant qu’aristocrate privilégié, dans une position subjective contradictoire avec celle de la « masse amorphe des hommes moyens ». Le peuple, lui, exige que « l’homme naturel » puisse faire ses preuves - l’homme naturel étant l’homme banal idéalisé. À rebours, Sade, qui a su développer, à la faveur de l’iniquité de son niveau de vie, « un suprême degré de lucidité », veut « faire admettre comme une nécessité universelle [...] [sa] propre structure problématique et [attend] de la Révolution qu’elle amène une refonte totale de la structure de l’homme ». D’un côté, l’homme naturel, de l’autre « l’image de l’homme intégral, de sensibilité polymorphe ». Ce qu’a cru Sade, c’est que l’aventure allait désormais être possible. Klossowski se plaît à imaginer cette euphorie faite d’espoir. Voilà l’erreur de Sade et de ses pairs. La Révolution rend ces grands seigneurs caduques, dépassés, finis parce que finissants. « Ils vont tomber parce qu’ils sont un terme, non pas un commencement, le terme d’une longue évolution ». Le monde qui se construit aussitôt les réduit à des fruits pourris. « Leur rêve de donner naissance à une humanité identique à eux-mêmes, est en contradiction avec le fond de leur maturité ou de leur lucidité ». Ces remarques vont à contre-courant d’une vision positive de Sade. L’immoralité des aristocrates se soutenait des valeurs : Le roi, la noblesse, etc. que la Révolution a jeté à terre. Symptômes de la désagrégation de la société historique, ils n’ont plus de place dans le nouvel agencement social où trônent le Peuple souverain, la volonté générale. La transgression d’un Sade était solidaire et inséparable de l’Ancien régime dont elle était le révélateur peut-être le plus accompli.
La contradiction entre Sade et la Révolution n’est pas relative ou contingente, mais structurale. Le problème est « insoluble ». Celui qui, individuellement, est parvenu à savoir l’enjeu de la Révolution se trouve coupé des forces sociales qui la réalisent. La masse ne sait pas ; elle est plutôt bornée et aveugle à ce qu’elle construit et élabore. L’ « homme privilégié », lui seul, est lucide, a une conscience aiguë de ce qui se trame. À ce titre, Sade fut un vrai danger pour la Révolution. Klossowski n’a guère de sympathie pour la masse amorphe, pour l’homme naturel voulu par les nouvelles forces sociales en effervescence. La Révolution est du côté de Sade - de son œuvre : « [il] fit de la criminalité virtuelle de ses contemporains son destin personnel [...] ». Sade réaliserait la Révolution - son impensé, son virtuel.
Devant le déchaînement révolutionnaire, Sade fut plutôt en retrait. Il écrivait : « Avec tout cela je ne me porte pas bien, ma détention nationale, la guillotine sous les yeux, m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient jamais fait toutes les Bastilles imaginables ». Ce qui lui fait mal ce n’est pas la Terreur avec ses exactions multiples et sanguinolentes, c’est le n’en rien vouloir savoir qui y préside - son aveuglement. Face à cette Terreur, il écrira sa Justine, c’est-à-dire poussera au plus loin les horreurs contenues dans ses analyses doctrinales. Il fallait qu’il nomme le ressort de « l’impulsion secrète de la masse révolutionnaire » . Or que faisait et disait la Terreur ? Elle proclamait que l’horreur qu’elle accomplissait procédait de la volonté du peuple souverain ! Le peuple souverain, la légalité révolutionnaire ou l’homme naturel ne sont que des concepts construits pour l’occasion pour ne pas dire ce qui est véritablement en jeu - le mal. De ce dernier, la Révolution et notamment la Terreur qui le concrétisent jour après jour n’en veulent rien savoir - elles le refoulent.
Se saisit une opposition radicale : L’État républicain veut le bien public. Sade, lui, posera « qu’en son fond il entretient les germes du mal ». Son action se réduit à empêcher ce mal d’éclore. Il y a une menace perpétuelle dans l’État républicain. Le mal « peut éclater à tout instant bien qu’il n’éclate jamais ». Le mal n’est pas en position d’extériorité à l’État républicain. Il est son centre. Voilà ce qui ronge Sade : Que ce mal-là enfin advienne ! « Il faut [...] que le mal éclate une fois pour toutes, il faut que l’ivraie foisonne afin que l’esprit l’arrache et le consume [...] il faut faire régner le mal une fois pour toutes dans le monde, afin qu’il se détruise lui-même et que l’esprit de Sade trouve enfin sa paix ». Fondamentalement Sade est antirépublicain. Il sait que la Liberté, proclamée par l’État républicain, « se refuse à reconnaître qu’elle ne vit que par le mal et prétend exister pour le bien ». La stratégie du marquis sera de révéler à l’État républicain sa cause inconnue. Le marquis traquera la cause de cette Terreur révolutionnaire en devenant le révélateur de l’œuvre du mal. Son travail sera double. Traquer ce mal, puis le présenter à la Révolution comme son visage.
Sade aspire au règne de l’homme intégral. D’où provient cet homme-là qui en aucun cas ne peut être l’homme naturel - celui d’un âge heureux où l’innocence naturelle serait retrouvée ? La réponse est précise : Un acte l’a produit. « [...] l’homme intégral porte le sceau du crime, du plus redoutable de tous les crimes : le régicide ». Tuer le roi, c’était tuer le représentant temporel de Dieu. Tuer le roi, tuer Dieu dans les consciences, est un acte incommensurable qui entraîne une conséquence incommensurable. Pour Sade, la « mise à mort du Roi par la Nation n’est donc que la phase suprême du processus dont la première phase est la mise à mort de Dieu par la révolte du grand seigneur libertin ». Sans ce meurtre, au-dedans de la conscience, pas de régicide possible. « L’exécution du Roi devient ainsi le simulacre de la mise à mort de Dieu ». La place que Sade attribue au grand seigneur - c’est-à-dire à lui-même - est elle d’une antériorité logique qui rend la Révolution possible. L’erreur des révolutionnaires est de ne point repérer qu’au moment où Louis XVI, sur l’échafaud, meurt, ce n’est pas le traître qui disparaît, le tyran que l’on punit, c’est le représentant de Dieu qui meurt. Par contre la République, elle, juge un ennemi qui a vendu son peuple aux despotes étrangers. Louis doit mourir parce qu’il a détruit le pacte social. Il doit donc être jugé d’abord, condamné ensuite pour sa haute trahison. Parce qu’il a rompu le pacte social, sa personne, jusqu’alors inviolable, ne l’est plus. Il peut être jugé et condamné comme quiconque. Robespierre livre cette logique en une véritable sentence - « Louis doit mourir pour que la patrie puisse vivre ». Le ciment de la République trouve sa base. Seul un Danton indique une autre logique lorsqu’il proclame : « Nous ne voulons pas condamner le Roi, nous voulons le tuer ».
La conséquence de ce régicide-parricide est l’homme intégral, criminel par excellence. Réaliser la Révolution n’est pas substituer le peuple à la classe aristocratique, c’est porter la « corruption monarchique [...] à son comble ». Perpétrer le régicide permet la construction d’un État républicain qui devrait devenir synonyme de « criminalité accrue ». En cela - voilà la thèse de Sade, terrible pour tout ordre, fut-il nouveau - : « La communauté révolutionnaire sera [...] en son fond secrètement mais intimement solidaire de la désagrégation morale de la société monarchique, puisque c’est grâce à cette désagrégation que les membres ont acquis la force et l’énergie nécessaires aux décisions sanglantes ». L’acte du régicide témoigne de la désagrégation morale de la société monarchique. Par sa réalisation effective, il ouvre une porte non point vers le futur mais sur la logique passée qui l’a rendu possible. Il révèle que la société était dans la criminalité encore limitée par l’idée de Dieu en chaque conscience. Réaliser le crime serait sortir de l’inertie monarchique, serait être républicain vraiment. Le régicide est le premier de ces crimes - le plus radical, le plus déterminant - qui rendra tous les autres possibles.
Dieu est la clef de voûte de tout ce système. Le régicide abat ce système hiérarchisé d’emboîtements réciproques. Le résultat pour la Révolution est un cercle vicieux. Une nation vieille et corrompue qui a secoué son joug monarchique ne peut se maintenir que par des crimes, parce qu’elle est déjà dans le crime. Pour Sade, la Révolution française - celle sous ses yeux - n’a jamais commencé. « La République, en somme, ne peut jamais commencer ». Pour advenir, il lui faudrait réaliser le crime absolument. L’homme intégral adviendrait. Mais, par principe, la République annule ce qu’elle découvre - elle prône le bien du peuple. À s’orienter ainsi, un tel État ne sera ni républicain ni révolutionnaire. « La République n’est vraiment la Révolution que pour autant qu’elle est la Monarchie en insurrection permanente. Une valeur sacrée ne peut être foulée au pied que tant qu’on l’a sous les pieds ». Klossowski excelle à isoler ce point de contradiction dans la pensée sadienne : À supprimer ce qui est transgressé, à anéantir ce qui est foulé au pied, la transgression, le blasphème, la provocation disparaissent aussitôt. Autrement, comme le dit Sade lui-même, la société « tomberait dans une inertie dont la ruine certaine serait bientôt le résultat » . Il s’agirait de maintenir la Monarchie pour ne cesser de la combattre. Le régicide doit continuellement être répété pour retrouver chaque fois sa puissance de relance. La République n’est pas l’après de la Monarchie, c’est la Monarchie bafouée en insurrection permanente. À procéder différemment, l’inertie guette.
Dans son opuscule « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », Sade aborde d’abord la religion, ensuite les mœurs. Dans la première partie, est posé que « le théisme ne convient nullement à un gouvernement républicain ». Pour poser cette affirmation, Sade en passe par « des arguments rationnels positifs ». Pour lui, le « christianisme doit être rejeté, parce que ses conséquences sociales sont immorales ». Il affirme, a contrario, l’athéisme. Voilà la forme de la morale athée. Ce qui surprend, c’est la seconde partie qui tire de nouvelles conséquences de cette morale : « Il ne s’agit pas d’aimer ses semblables comme soi-même ; cela est contre les lois de la nature [...] ». La mort de Dieu - et son simulacre réalisé : la mort du Roi - entraîne la « liberté de conscience » - une tyrannie est tombée. Mais cette liberté de conscience ne suffit pas à un État vraiment républicain. Agir, pour Sade, c’est commettre le crime. Lisons les termes du changement de morale voulu par lui : Oui à la communauté des femmes pour les hommes et à la communauté des hommes pour les femmes « mais que ce soit pour remplir les palais publics de la prostitution nationale », oui à la communauté des enfants mais pour les livrer à la « sodomie », oui à la suppression de la famille mais oui, aussi, à l’inceste, oui à la communauté des richesses mais avec le vol, etc. Dans un État républicain, «[...] la calomnie, le vol, le viol, l’inceste, l’adultère, la sodomie ne doivent pas connaître de sanctions [...] »
De même pour le crime par excellence, le meurtre : « Un gouvernement qui est né du meurtre de Dieu, qui ne subsiste que par le meurtre, ce gouvernement a perdu le droit d’infliger la peine capitale, et en conséquence ne saurait prononcer aucune sanction contre aucun délit ». Il s’agit de tirer toutes les conséquences du régicide-parricide qui a présidé à la constitution de l’État républicain. La notion sadienne d’insurrection permanente retrouve ses droits : « L’insurrection n’est point un état moral ; elle doit être pourtant l’état permanent d’une république [...] l’état moral d’un homme est un état de tranquillité et de paix; son état immoral un état de mouvement perpétuel qui le rapproche de l’insurrection nécessaire dans laquelle il faut que le républicain tienne toujours le gouvernement dont il est membre ». Appliquer les conséquences de l’athéisme, c’est précipiter la société dans le mouvement perpétuel. Chaque citoyen doit être immoral pour mettre en acte le mouvement, l’insurrection. Choisir l’immoralité permanente, pose la logique d’un système social jusqu’à sa destruction. Sade ne veut pas construire une nouvelle ancienne société, il veut tout détruire pour en construire une vraiment nouvelle. Sinon l’État républicain ne sera que le système monarchique replâtré aux idées du modernisme - un ravalement de façade.
L’immoralité permanente comme principe de base d’une société républicaine est une « utopie du mal ». Une nouvelle contradiction est isolée. Une telle utopie fait l’impasse sur ce qui, à être réalisé, ne manquerait pas de surgir - « l’ennui ». Commettre inlassablement des crimes entraînerait l’ennui. Comment en sortir ? « Il ne peut y avoir contre le dégoût et l’ennui d’autre remède qu’une surenchère de nouveaux crimes ad infinitum ». Mais à procéder ainsi, la sortie ne cesse d’être différée parce que toujours repoussée. Toujours plus de crimes, donc toujours plus d’ennui qui ouvre, pour le combattre, à la réalisation d’encore plus de crimes. L’utopie sadienne buterait sur cette contradiction qui paralyserait toute pratique.
Dans une note, datée de 1967, Klossowski revient sur cette analyse de 1947 pour en montrer les limites. Il parlera de la « déviation tendancieuse » de son raisonnement qui maintient le système de Sade dans une éternisation du même où le changement est impossible. Voilà l’erreur : L’utopie du mal fait abstraction non de l’ennui, mais du « caractère fonctionnel, soit utilitaire, que les institutions d’un milieu social déterminé donnent à l’exercice des forces impulsives ». Le dégoût et l’ennui ne succèdent au crime « que dans le monde institutionnel existant [...] (où) l’idée de pareil crime vient à naître ». Il faut supposer que l’état de mouvement perpétuel changerait le monde où il commencerait sa course destructrice. Les forces obscures seraient libérées. La criminalité permanente n’aurait plus rien à voir avec la société actuelle. Généraliser le crime ne serait pas simplement le multiplier - vision quantitative - mais, par lui, changer la société qui le promulgue - vision qualitative. C’est cette option sur le changement qualitatif obtenu par l’insurrection permanente que l’analyse de Klossowski, en 1947, fait passer à la trappe. La question qui se dessine est de savoir quelles formes prendraient les actes criminels dans un état insurrectionnel où les forces obscures occupent le terrain. Le philosophe scélérat est consacré à cette analyse.
Les rapports entre Sade et la Révolution sont ambigus et complexes. Notre marquis, quant à son objet de pensée, prend le masque d’une idée ou d’une doctrine pour en montrer les impasses, les contradictions et par là, de l’intérieur, en réaliser une critique radicale. Il fait sien le raisonnement qu’il combat pour le faire imploser. Notre auteur est un véritable agent double, un espion des raisonnements ennemis. D’où cette question : Sade « n’embrassa-t-il pas la philosophie des lumières à seule fin d’en révéler les ténébreux fondements » ? L’analyse de Klossowski répond positivement.
Il y a une double orientation pour saisir l’enjeu de la pensée de Sade :
· Sade est un « épiphénomène » particulièrement expressif et révélateur de la décomposition d’un ordre social. Il est un « exutoire » qui actualise les hésitations de la Révolution. Il est l’envers caché de la Révolution - son ange noir.
· Sade est un véritable acteur non pas de la Révolution mais des « forces obscures » dont il voue sa vie et son œuvre à dénoncer le camouflage en « valeurs sociales ». Ce camouflage est réalisé par la collectivité qui maintient sa propre survie. Le marquis le clame haut et fort : « J’atteste ici formellement n’avoir aucune de ces vues perverses ; j’expose les idées qui, depuis l’âge de raison, se sont identifiées en moi et au jet desquelles l’infâme despotisme des tyrans s’était opposé depuis tant de siècles ».

Le système du marquis
Klossowski traque chez le marquis les forces psychiques, obscures et impulsives. Elles se manifestent comme énergies diffuses, non centrées, non contraintes, toujours cachées parce qu’incompatibles avec toute organisation socio-politique. Pareilles forces apparaissent au sujet sous forme d’impulsions qui font son expérience singulière et unique. Sade s’y est trouvé affronté ; Il n’a accepté de ne pas taire. Fallait-il encore que Sade ait une structure problématique, qu’il soit d’une sensibilité polymorphe pour que ces forces obscures ne lui soient pas totalement étrangères. En ce point se noue l’histoire - celle de la Révolution et de la position sociale de Sade - et le destin personnel du sujet Sade. Assurément, la perversion libère ces forces psychiques - les réalise dans une manière d’agir et de penser où se spécifie le sujet pervers. Forces psychiques obscures et perversion sont indissolublement nouées. Ce rapport entre Sade et la Révolution ne doit pas faire oublier que la doctrine de Sade n’est pas une. Il y a un processus dialectique qui la structure.
Prendre Sade au mot, c’est repérer les termes qu’il emploie pour assurer ses démonstrations. Klossowski insiste sur son propre angle d’attaque comme commentateur : « Aimantées par les événements qui se préparent au dehors (assaut livré aux principes de l’autorité religieuse et sociale) des forces obscures se lèvent au dedans d’un homme, et voici qu’il se sent contraint de les déclarer à ses contemporains, sous peine de vivre parmi eux comme un contrebandier moral ». Mais comment faire pour exprimer ce témoignage ? Sade s’expliquera dans les termes de la terminologie reçue. L’originalité du marquis est de poser « que c’est le tempérament qui inspire le choix d’une philosophie et que la raison elle-même qu’invoquent les philosophes de son temps n’est qu’une forme de la passion ». Le texte d’un philosophe ne se réduit pas à une série d’énoncés déconnectés de celui qui énonce. Au contraire, le choix d’une idée se fait, mobilisé par la passion - même si le sujet concerné l’ignore. Ces forces psychiques conduisent le sujet et déterminent ses choix. Tel est le drame du marquis : Sade sera prisonnier « au nom de la raison et de la philosophie des lumières, parce qu’ayant voulu traduire dans les termes du sens commun ce que ce sens doit taire et abolir pour rester commun, sous peine d’en être lui-même aboli ». Sade, en montrant et démontrant par son œuvre et sa vie, que le tempérament, les forces obscures et non la toute puissante raison, gouvernent le sujet, s’attaque à la raison directement et à ceux qui la promeuvent. Il est un ennemi de la raison pour les révolutionnaires rationnels puisqu’il prétend révéler ce que la raison cache et annule - les forces psychiques qui sont à elles-mêmes leur propre but.
Sade ne fait pas preuve d’originalité théorique lorsqu’il constate que « la religion est une entreprise de mystification et que les actes humains n’ont d’autre mobile que l’intérêt ». Telles étaient les conclusions du matérialisme rationnel en place dans la philosophie - rationalisme de Voltaire et des Encyclopédistes, matérialisme de d’Holbach et de La Mettrie - qui aboutit à l’explication mécaniciste de l’homme et la nature. Sade n’ajoute rien à ce type de démonstrations. Il les reprend et les détourne de leur usage avoué. Par exemple à propos de la « suspicion », il énoncera : « On me trompe ? Par conséquent il faut tromper. On dissimule ? Il faut donc se dissimuler. On simule et l’on se masque ? À nous le simulacre et le masque. » Sade utilise le raisonnement et le langage de son interlocuteur pour aussitôt s’en servir contre lui avec surenchère et provocation. C’est pourquoi, il se plie à la terminologie en place et à ses formes logiques. Son but est simple : faire rendre au raisonnement langagier « tout ce qu’il est capable de rendre ». Ainsi, « il poussera l’explication mécaniciste de l’homme jusqu’au délire [...] ». Par un tel procédé, il vise à démontrer l’absurdité de son raisonnement. Dénoncer le mensonge, la tricherie de l’autre, est son but. En cela, Sade révèle les forces obscures présentes dans la philosophie matérialiste et mécaniciste de son temps.
Pour avancer dans cette voie de destruction, l’athéisme matérialiste de l’époque est réinterrogé. « La négation de Dieu n’entraînerait-elle pas la négation du prochain ? » La supposition est terrible, car si le prochain est nié, que deviennent la liberté, l’égalité et la fraternité des citoyens ? « Dès que Dieu est nié, soit le Juge, que devient le Coupable ? »
Klossowski insiste sur l’avancée dialectique de notre auteur. En 1782, Sade rédige le Dialogue entre un prêtre et un moribond où se lit qu’il « croit encore à la possibilité de maintenir les catégories morales sans tirer les conséquences qui peuvent résulter de l’inexistence de Dieu ». Cinq ans plus tard (1787), dans Les Infortunes de la vertu, le problème du mal prend une autre coloration. « Ouvrage dans un goût tout à fait nouveau. D’un bout à l’autre, le vice triomphe, et la vertu se trouve dans l’humiliation, le dénouement rend seul à la vertu tout le lustre qui lui est dû et il n’est aucun être qui en finissant cette lecture, n’abhorre le faux triomphe du crime et ne chérisse les humiliations de la vertu. »
C’est autour de la question du mal que se noue l’avancée de Sade - cette question faisant son drame subjectif. Il faudra néanmoins attendre sa première grande œuvre datée de 1785, Les 120 Journées de Sodome, en tant qu’elle développe une véritable « théorie des perversions », pour trouver une exacte définition du mal telle que la subjective la conscience sadiste - « le malheur d’être vertueux dans le crime et criminel dans la vertu. »
Sade ne se satisfait pas, à l’orée de son œuvre, de la négation du mal. C’est la présence du prochain qui complique son raisonnement : « Tant que le prochain existe pour l’ego, il lui révèle la présence de Dieu. » Comment résoudre cette nouvelle aporie ? Notre commentateur consigne trois phases dans cette liquidation de la notion de mal :
· la théologie destructrice [A]
· la théorie matérialiste du crime pur [B]
· l’ascèse de l’apathie [C]
Les reprendre une à une, c’est déplier le système de Sade.
A : Selon Klossowski, la théologie destructrice sadienne naît de la « mauvaise conscience du grand seigneur libertin ». C’est un « état d’esprit transitoire » entre deux moments clefs de la pensée du marquis : d’une part l’homme social, d’autre part la conscience athée de la philosophie de la Nature aboutissant à la morale du mouvement perpétuel.
Parce que c’est une théologie, elle pose, en son cœur, la question de Dieu. Mais c’est une théologie destructive, c’est-à-dire que son rapport à Dieu est négatif. Cette conscience n’est pas athée de sang froid. Elle est mue par le ressentiment. « Son athéisme n’est qu’une forme du sacrilège : la profanation des symboles de la religion peut seule convaincre de son athéisme apparent. » Cette théologie admet Dieu pour aussitôt l’annuler. Ce combat implique son maintien. Cet athéisme prend la forme d’une « provocation à l’adresse du Dieu absent, comme si le scandale était un moyen de forcer Dieu à manifester son existence ». Paradoxalement, cet athéisme fait consister ce qu’il prétend absent. Le Dieu de Sade, à ce moment de son avancée dialectique, consiste par son absence. C’est un Dieu imaginarisé comme adversaire qu’il s’agit de faire sortir du bois où il se terre. « S’il y avait un Dieu, clame le marquis, [...] permettrait-il [...] que cette faible créature l’insultât, le bafouât, le défiât, le bravât et l’offensât comme je fais à plaisir à chaque instant de la journée. » C’est la stricte prise en compte de pareilles formulations qui pousse Klossowski à dégager une théologie chez Sade - effectivement destructrice soit négative, mais une théologie néanmoins.
Le débauché libertin n’est pas encore le philosophe athée des œuvres de la maturité. Le grand seigneur amateur du vice est fasciné par le mal en tant qu’il est moyen pour faire consister Dieu négativement. Or Dieu ne répond pas. Le crime libertin reste impuni par Lui. L’effet de cette impunité est immédiat. Les crimes doivent être multipliés frénétiquement. Sade l’avoue : « Ce n’est pas l’objet du libertinage, qui nous anime, c’est l’idée du mal. » Faire le mal sous le regard de Dieu pour immédiatement le Lui adresser en guise de provocation. Toute l’action du libertin se fait sous ce regard de l’Autre divin sans cesse convoqué, sans cesse contraint à être témoin de son envers radical supposé - le mal ! Cette théologie conserve les catégories classiques de la morale chrétienne. Dans un tel raisonnement, la possibilité de faire le bien n’est pas exclue. Au contraire, c’est par rapport au bien que pratiquer le mal prend toute va valeur négative. Cette théologie maintient le libre arbitre. Le sujet peut choisir le bien ou le mal. Une telle position est en contradiction avec l’athéisme. Elle maintient Dieu pour choisir contre.
Ce point est particulièrement important. C’est en référence à cette théologie destructrice que peut se comprendre cette contradiction souvent repérée chez Sade - affirmation de l’athéisme d’un côté, élaboration de l’Être suprême en méchanceté de l’autre. « Cette religion du mal ne consiste pas encore à nier le crime comme la philosophie du mouvement perpétuel, mais à l’admettre comme découverte de l’existence d’un Dieu infernal. » Que découvre Sade ? Non pas l’inexistence recherchée de Dieu, mais sa présence comme Dieu infernal, réalisation absolue du mal. La relation entre le libertin et Dieu se construit en miroir sur l’axe duel de la rivalité imaginaire. Dieu est le « coupable originel [...] qui aurait attaqué l’homme avant que l’homme ne l’attaquât [...] » Voilà l’apothéose de cette lutte à mort entre Dieu et le grand seigneur dépravé. Comment combattre effectivement ? De cette conception d’un Dieu coupable, Sade déduit une conséquence : « L’homme aurait acquis le droit et la force d’attaquer son semblable. Or, cette agression divine serait tellement incommensurable qu’elle légitimerait à jamais l’impunité du coupable et le sacrifice de l’innocent. » La boucle serait bouclée. Dieu et le semblable - le prochain - sont inséparablement noués. Attaquer l’un, c’est combattre l’autre. Sade insiste sur ce point : « [...] si je reçois du mal des autres, je jouis du droit de le leur rendre, de la facilité même de leur en faire le premier : voilà dès lors le mal un bien pour moi comme il l’est pour l’auteur de mes jours [...] je suis heureux du mal que je fais aux autres comme Dieu est heureux de celui qu’il me fait. » La logique duelle, symétrique et réciproque, ne saurait être plus claire, plus explicite que dans de telles formulations. Le mal est premier - il est la cause de tout. Dieu l’incarne c’est-à-dire le réalise : « [le mal est] [...] un être éternel et non pas périssable qui existait avant le monde, qui constituait l’être monstrueux, exécrable qui put créer un monde aussi bizarre. » La créature, elle-même, sauf à nier ce qui la constitue, vit de et par ce mal. Sade le martèle : « [...] Dieu qui n’est que le Mal, qui ne veut que le Mal, qui n’exige que le Mal »
Ce qui se déduit de ces affirmations est que le libertin admet Dieu - le reconnaît avec tous ses vices, avec toutes ses horreurs comme le mal absolu. Au sens strict, Sade n’est ni athée ni déiste dans la forme courante. C’est néanmoins un déiste, certes bien singulier, qui hait le coupable originel, qui vomit le criminel éternel.
Précisons les conséquences pour le rapport au prochain. Évidemment, Sade reprend la formule chrétienne : « Aimer son prochain comme soi-même » pour la réduire à néant en en saisissant l’envers. Le rapport au prochain est calqué sur celui à Dieu - il est négatif. La catégorie du semblable, de l’alter ego est parfaitement maintenue. En disant « je suis heureux du mal que je fais aux autres comme Dieu est heureux du mal qu’il me fait », le débauché libertin maintient les catégories morales en les inversant quant à leur valeur. Klossowski insiste sur cette logique purement imaginaire : « En comparant sa situation à celle du malheureux, l’homme fortuné s’identifie fatalement à lui. En suppliciant l’objet de sa luxure pour jouir de sa douleur, le débauché se représentera sa propre douleur et, en se représentant ainsi son propre supplice, il se représentera aussi sa propre punition. » Cette bascule du moi de l’un dans le moi de l’autre, la réversibilité qui en résulte, est déterminante pour aborder la logique subjective à l’œuvre. C’est l’intersubjectivité imaginaire intensifiée - celle-là même dont Lacan nous rappelle, dès son premier séminaire dans les leçons de juin 1954, qu’elle spécifie la structure perverse et rend compte de ses manifestation phénoménologiques concrètes. Klossowski revient sur cet exemple de Saint-Fond qui après son agression d’une pauvre famille se fait lui-même agressé, sur son ordre, par deux voyous. Pourquoi ? Il répond : « [...] j’aime à leur faire éprouver l’espèce de chose qui trouble et bouleverse si cruellement mon existence [...] » La réciproque est totalement vérifiée. L’éternité est engagée dans un pareil dispositif. L’identification imaginaire au partenaire est cruciale pour saisir cette intersubjectivité.
La référence à l’enfer ou à la possibilité d’un tourment infligé éternellement à la victime, qui surprend sous la plume de Sade, résulte de cette place accordée au prochain dans cette logique intersubjective. La conscience du libertin « ne peut renoncer à l’espoir singulier d’une vie future, infernale, c’est-à-dire qu’elle ne peut consentir à l’anéantissement de son « corps de péché », et cela même par son désir insensé de s’acharner éternellement sur la même victime ». Au Mal qui caractérise Dieu correspond la pratique du mal chez le libertin, à son éternité fait pendant l’éternisation du mal accompli et ainsi de suite.
Le mérite de Klossowski est d’avoir isolé cette véritable position théologique de Sade - position qui n’est pas sans recouper l’analyse du Mal pour le Mal de saint Augustin. Notre commentateur ne s’est pas laissé fasciner par les proclamations athéistes du marquis. Il a su repérer des moments théologiques dans cette pensée - notamment ce moment où elle renverse toutes les valeurs morales établies par la religion sous la royauté - dont il dit qu’ils sont inséparables de celui qui les énonce. Ce moment est celui, subjectif, où notre marquis fait l’expérience qu’il y a un exercice du « droit aux expériences défendues ». C’est dans sa propre conscience que Sade éprouve cette possibilité de la pensée. C’est le Sade libertin, pas encore le Sade sadiste. Mais sans le Sade libertin, sans le Sade débauché, le Sade sadiste n’aurait pu advenir.

B : Dix ans après avoir rédigé son Dialogue entre un prêtre et un moribond - dans les années 1792 -, Sade opère un renversement. Il prend à son compte la thèse des matérialistes de son temps - La Mettrie, Helvétius, d’Holbach notamment - : L’agent universel qui fait tourner le monde matériel et social est l’état de mouvement perpétuel. Une telle thèse exclut, parce qu’elle construit une cause universelle, la nécessité [logique] de l’existence d’un Dieu. Pour ces matérialistes et les Encyclopédistes, la thèse du mouvement perpétuel signifie la mise en place d’une humanité plus heureuse. Sade reprend donc cette thèse, mais, pour lui, elle actualise, dans ses conséquences, bien autre chose : « [...] le commencement de la tragédie, [...] son acceptation consciente et volontaire [...] » L’athéisme du marquis est profondément différend de celui de ses contemporains : « Admettre la matière à l’état de mouvement perpétuel comme seul et unique agent universel équivaut à consentir à vivre comme individu dans un état de mouvement perpétuel. » Or ce mouvement incessant, appliqué à une vie, est l’opposé de la pastorale du bonheur retrouvé après la parenthèse de la tyrannie des maîtres et des prêtres. Sade anticipe des formulations dignes de Nietzsche - le Nietzsche du Cercle vicieux et de la glorification des changements de l’éternel retour, : « [...] la dissolution est un très grand état de mouvement [...] Il n’existe donc aucun instant où le corps de l’animal soit dans le repos : il ne meurt donc jamais : et parce qu’il n’existe plus pour nous, nous croyons qu’il n’existe plus en effet : voilà l’erreur. Les corps se transmutent [...] se métamorphosent : mais ils ne sont jamais dans l’état d’inertie. Cet état est absolument impossible à la matière, qu’elle soit organisée ou non. Que l’on pèse bien ces vérités, l’on verra où elles conduisent, et quelle entorse elles donnent à la morale des hommes. »
À lire ces phrases, se repère un enjeu dramatique : affirmation par une pensée, qui est une puisqu’elle elle se pense comme pensée, de ce qui la nie - la dissolution et la destruction. D’où cette question de Sade : Ce mouvement est-il vraiment sans but, ou est-il ordonné ? Sade se trouve insulter et bafouer la Nature, en tant que le mouvement la spécifie, comme auparavant il insultait et bafouait Dieu. « Sa main barbare [celle de la Nature] ne sait donc pétrir que le mal : le mal la divertit donc: et j’aimerai une mère semblable ! Non : je l’imiterai, mais en la détestant : je la copierai, elle le veut, mais ce ne sera qu’en la maudissant [...] » Sade retrouve le mal. C’est lui qui ordonne le mouvement, oriente et contraint la matière. Le matérialisme sadien est inséparable de ce vecteur du mal. La Nature est le mal, comme Dieu était le Mal.
Cette référence à la Nature sera constante. Ses lois doivent constituer les seuls principes auxquels chacun doit se soumettre et auxquels un État doit uniquement se référer. La Nature veut, exige, commande : « Un seul moteur agit dans l’univers, et ce moteur, c’est nature. » La perversion elle-même n’est plus anomalie. Elle procède de la nature - elle est la nature réalisée. Elle devient une vertu puisque désormais il n’y a plus que des vertus naturelles.
De cette nouvelle conception de la Nature, Klossowski dégage deux conséquences :
Premièrement, insulter la nature limite l’action du libertin à la « révolte ». Évidemment, la Nature est pur silence ; elle ne répond à aucune provocation ou blasphème. À la différence de Dieu, elle ne peut, en retour, se venger. L’anéantir, en la combattant, n’a aucun sens puisque « la notion de mouvement » perpétuel absorbe « toute idée d’anéantissement qui n’est plus qu’une modification des formes de la matière [...] ». Détruire la Nature la réaliserait puisqu’elle-même est destruction incessante, transmutation, métamorphose.
Deuxièmement, il y a, dans la description de Sade, une dimension dynamique. « [...] instruit de ses affreux secrets, je me suis replié sur moi-même, et j’ai senti [...] j’ai éprouvé une sorte de plaisir à copier ses noirceurs. » La Nature est posée comme savoir déjà constitué (= « affreux secrets ») à partir duquel, par imitation, une connaissance est possible. L’esprit, en tant qu’il est partie intégrante de le la Nature, pourrait trouver dans les lois, aveugles et nécessaires, de la Nature la logique de ses propres suggestions. Crime et connaissance deviennent inséparables. Or ces nouvelles connaissances auront un pouvoir bien supérieur aux connaissances d’aujourd’hui.
Klossowski va continuer à traquer cette pensée jusqu’à y isoler des positions qui recoupent celles de Nietzsche et qui sont celles que lui-même mettra en scène pour les interroger grâce à la fiction. Au travers de Sade, c’est sa propre question que pose Klossowski. C’est à partir de son obsession privée et fantasmatique : Qu’est-ce qu’une individualité, qu’en est-il de l’être et de sa pensée ? que notre commentateur lit l’œuvre sadienne. Jusqu’où pousse-t-il sa lecture ? Il y a chez le marquis un « fatalisme transcendantal ». Sade admet une « nature originelle et éternelle » indépendante de ses effets concrets - les trois règnes des espèces et des créatures. Les êtres humains ne sont que le résultat de « lois aveugles ». L’homme ne sert à rien, il est profondément inutile dans le cadre de l’univers. Sade en vient alors à affirmer que « le plus grand scélérat de la terre, le meurtrier le plus abominable, le plus féroce, le plus barbare, n’est donc que l’organe de ses lois [...] que le mobile de ses volontés, et le plus sûr agent de ses caprices ».
Klossowski insiste sur l’évolution dialectique de la conception sadienne. D’abord, il y a l’affirmation de la théologie de l’Être suprême en méchanceté. Dieu est le mal, il est coupable éternel. Ensuite, ce Dieu se réduit à la Nature toute aussi maléfique. C’est la « satanisation de la Nature ». Enfin, la Nature est pur mouvement ; elle est vidée de toute humanité et se construit comme métaphysique. Ce troisième temps est essentiel. L’homme est soumis à « l’impératif catégorique d’une instance cosmique exigeant l’anéantissement de tout ce qui est humain ». Sade parlera des maladies, des cataclysmes, des guerres, des discordes et bien entendu des crimes des scélérats : « Le crime est donc nécessaire dans le monde; mais les plus utiles sans doute sont ceux qui troublent le plus, tels que le refus de propagation ou la destruction [...] voilà donc ces crimes essentiels à la Nature [...] » En ce point, se loge la position transcendantale de Sade. Par la cruauté intégrale, l’individu réalise non point un destin singulier - il satisfait une aspiration qui dépasse son individualité. Il réalise la loi de la Nature. Il n’y a, pour Sade, qu’un seul principe : « Le principe de vie dans tous les êtres n’est autre que celui de la mort ; nous les recevons et les nourrissons, dans nous, tous deux à la fois. À cet instant que nous appelons mort tout paraît se dissoudre; nous le croyons [...] mais cette mort n’est qu’imaginaire, elle n’existe que figurativement et sans aucune réalité. La matière [...] ne fait que changer de forme, elle se corrompt, et voilà déjà une preuve du mouvement qu’elle conserve : elle fournit des sucs à la terre, la fertilise [...] » Que déduire d’un tel propos ? La Nature sadienne est un jeu de forces obscures, impulsives, énergétiques ; les créatures humaines ne sont que moments particuliers où ces différentes forces, grâce à un suppôt, s’incarnent. Les créatures ne sont que « phases changeantes ». Retenons ce point qui fascine notre commentateur chez le marquis. Seul le mouvement en tant que forces est réel. C’est le mouvement qui est déterminant en dernière instance - qui est cause absolue. Les créatures ne sont qu’accidents, conséquences de ces flux réalisés.

C : Sade introduit la question de l’apathie à partir du rapport au prochain - rapport modifié par sa nouvelle conceptualisation du mouvement éternel de la Nature sans but.
Renaturaliser la cruauté, c’est-à-dire la réarticuler dans le système de l’univers vidé de toute présence divine, aboutit « à nier la réalité du prochain [...] (à) vider la notion du prochain de son contenu ». L’erreur de Sade théologien était de convertir en son contraire l’amour du prochain. Il affirmait la haine de ce même prochain - une haine qui procédait de celle adressée à Dieu. La haine du prochain - son amour inversé donc ambivalent - maintenait la réalité d’autrui et de soi-même pris, tous deux, dans une dialectique imaginaire. D’où cette question : Comment, pour affirmer un strict matérialisme, en finir avec la catégorie [morale] du prochain et donc avec son moi ? Sade commence - c’est une étape de sa pensée - par établir « entre le moi et l’autre une réciprocité négative ». Dans les termes du miroir, il s’agit de rompre les effets de miroir : « Que sont, je vous le demande, toutes les créatures de la terre vis-à-vis d’un seul de nos désirs ? et par quelle raison me priverais-je du plus léger de ces désirs pour plaire à une créature qui ne m’est rien et qui ne m’intéresse en rien [...] » L’autre ne doit plus être un frein, une entité qui arrête et limite. Face au désir, il n’est rien. « De là résulte que si l’autre n’est rien pour moi, non seulement je ne suis plus rien pour lui, mais rien non plus à l’égard de ma propre conscience, et tant s’en faut que la conscience soit encore mienne. » Il fallait parvenir à détruire la propriété du moi sur sa conscience - « [...] si je romps avec autrui sur le plan moral, j’aurai rompu sur le plan de l’existence même avec ma propriété [...] »
La négation de Dieu, en tant que garant du moi responsable et du prochain à respecter voire à aimer, ne suffit pas. C’est le moi - et le prochain - qu’il faut détruire radicalement. Sade ira jusqu’à mettre en cause le principe normatif de l’individuation pour donner libre carrières aux forces dissolvantes [...] ». Les forces ne sont plus seulement obscures et impulsives, elles aussi une fonction de dissolution. Et que dissolvent-elles ? Le lieu même où elles s’exercent, puisqu’elles sont forces psychiques, soit le moi en tant que siège explicite de la conscience réflexive et de la pensée. Opter pour ces forces - mouvement éternel dans la vie psychique du sujet -, c’est choisir « les perversions, les anomalies, donc les émergences, dans l’individu, de la polymorphie sensible, aux dépens de laquelle l’individuation consciente s’est effectuée dans les êtres ». Voilà pourquoi la perversion - l’anomalie par rapport à la norme de la raison - intéresse autant Klossowski dans sa lecture de Sade. Le commentateur trouve chez le marquis la place de la perversion. Elle réalise, au cas par cas, l’affirmation de la « polymorphie sensible » soit la présence incarnée des forces impulsives lorsqu’elles ne sont plus centrées, élaborées, ficelées par le moi de la conscience. La perversion est le nom des forces individuées qui mettent en cause l’unité du moi rationnel dont Dieu était le garant et le prochain le double imaginaire. La perversion, à ce titre, fait exploser Dieu, le prochain et le moi - les fait exploser non plus grâce à l’idée, mais par la pratique privée. La perversion est le surgissement du mouvement éternel de destruction « dans l’individu » - en son cœur.
La perversion chez Sade est avant tout une écriture qui l’énonce en la décrivant dans ses postures commentées par ses propres agents de réalisation. Il y a cette coprésence des postures décrites et des raisonnements argumentés qui, tout à la fois, les légitiment en doctrine et les trouent comme images closes et réflexives. D’où cette contradiction que le texte du marquis, pris à lettre, consigne : La perversion n’est une anomalie que pour le discours de la raison. C’est pourquoi Sade maintient, dans ses textes, la logique rationnelle d’exposition et la langue classique du XVIIIè. La perversion en tant qu’anomalie de la raison sera toujours posée comme négative. La raison ne saurait rendre compte du contenu positif des perversions. Le paradoxe est là. La perversion est pure positivité puisqu’elle réalise le surgissement des forces impulsives, mais, à être dite, elle prend statut négatif dans la parole de raison. C’est le drame du sujet Sade - son rapport à la pensée rationnelle : Les « forces hostiles à l’individuation », à être énoncées, se trouvent « inversées dans le discours qui requiert le suppôt ». Le drame de Sade est cette contradiction entre la raison universalisante par définition et le cas particulier de l’anomalie. Comment traduire dans les termes de la communication universelle et dûment partagée ce qui détruit, de fait, toute unité - y compris le moi de la pensée qui réalise, pour un individu, la raison commune partagée ?
Ce malentendu, les personnages de la fiction - en tant qu’ils présentifient les contradictions du marquis - ne cessent de le proclamer dans leurs dialogues et échanges. Le libertin qui clame : « Que sont toutes les créatures de la terre vis-à-vis d’un seul de nos désirs ? », s’interroge sur le désir comme celui d’une entité individuée, alors qu’à se manifester il détruirait cette unité du moi. Il est d’emblée « le jouet d’une impulsion ». Comme le note Klossowski, « l’impulsion du désir peut prêter son caractère absolu à l’individu qui à son tour prête son langage au désir sans parole ». Reprenons les termes et notamment le chiasme qui les articule : le désir est sans parole, il est le nom de ce qui se manifeste pour le sujet comme forces; en retour le langage, lui, exclut ces mêmes forces. Le désir fait taire, il surgit comme l’impossible de la parole articulée - il est son envers sans forme ni nom ayant valence de réel.
Et l’apathie ? La morale de l’apathie est une « thérapeutique » qui doit « obtenir ce renoncement à la réalité de soi-même ». L’apathie est moyen pour en finir avec le moi comme instance de limitation et d’enfermement des forces obscures. Le moi filtre les impulsions. Mais comment se manifeste le surgissement des forces dans le moi ? « Par les images, préalables aux actes, qui nous incitent à agir ou à subir, comme par les images des actes commis qui nous reviennent et font se remordre la conscience tant que les impulsions oisives la reconstituent. » D’où la nécessité de substituer les actes aux images : c’est l’acte de sang-froid - « faire à l’instant de sang-froid, la même chose qui, faite dans l’ivresse a pu nous donner du remords » dit Sade. Une difficulté surgit. Si le crime de sang-froid est accompli, il nécessite la présence d’autrui sur lequel il s’exerce ; or autrui et le moi doivent être détruits. « Si l’autre n’est plus rien pour moi, ni moi-même rien pour l’autre, comment s’exerceront ces actes à partir d’un rien sur un autre rien ? Pour que ce rien ne soit jamais à nouveau rempli par la réalité de l’autre et de moi-même, ni par la jouissance ni par le remords, il me faut disparaître dans une réitération sans fin d’actes [...] » Si l’acte est suspendu, la réalité de l’autre fait retour en ceci que c’est l’image préalable qui reprend ses droits. Il y a chez Sade une opposition entre l’acte et la pensée, entre le crime actif et l’image passive. Le crime, l’acte purs réaliseraient le jeu des forces impulsives alors que l’image et la pensée iraient en sens contraire. Par l’acte, il s’agit de court-circuiter tout retour possible de l’image en tant que chiffrage soit comme remords soit comme jouissance voluptueuse éprouvée. Sade ne résout pas cette contradiction. Son mérite exceptionnel est de l’avoir isolée et mise en scène. Cette contradiction est le point ultime de l’avancée de sa pensée - son point de réel indépassable.
Notre commentateur résume ce cheminement : « Pour dépasser la notion du mal, conditionnée par le degré de réalité accordée à autrui, nous l’avons vu porter l’exaltation du moi à son comble [le modèle en étant l’empathie négative de Saint-Fond]; mais le comble de cette exaltation devait être dans l’apathie où le moi s’abolit en même temps que l’autre, où la jouissance se dissocie de la destruction, où enfin la destruction s’identifie à la pureté du désir. » Virtuellement la boucle serait bouclée. Le libertin reproduirait dans sa pratique même les lois de la Nature. Il se réaliserait en détruisant ses propres œuvres. Le libertin s’annulerait, grâce à l’apathie, comme unité. Le rêve - ou mieux le mythe - de Sade trouve là son coup de butoir le plus vif contre les formes de la raison et de la conscience qui doit la réaliser : Produire un sujet sans affect, sans remords ou plaisir - un sujet qui n’éprouverait plus rien et qui se réduirait au réel d’un acte sans cesse réitéré. Le crime pur, l’acte pur désignent un crime ou un acte hors signifiant. Le héros apathique n’est plus un parlêtre, mais un sujet parvenu à s’abolir, à se déconnecter du signifiant qui en sa logique le détermine comme effet. Le libertin apathique serait pur réel - absolu être pur vidé désormais de toute pensée ou raison. Le matérialisme trouverait son point de réalisation. Aucun sujet ne peut porter subjectivement témoignage de ce point. Tout au plus peut-il en construire un mythe.

La place du sujet Sade
Quelle place occupe le sujet Sade dans ce qui fait son système de pensée ? L’œuvre fictionnelle a cette fonction « de rendre d’intelligible manière ce qu’il vivait inexorablement ». La fonction de l’œuvre est de mettre des mots là où s’éprouve un vécu silencieux - un pathos. Ce que vivait inexorablement Sade est le « mystère de l’être : la possibilité du mal et du néant ». Son expérience singulière est le « pathos de l’emprisonnement et de l’impuissance [...] car c’est bien l’être ici qui est éprouvé comme la prison ultime, l’enceinte la plus extérieure ». Il y a une problématique de la chute de l’esprit. Cette position va contre toute idée de progrès comme l’entendaient les Lumières. L’opération de création, d’écriture, d’élaboration philosophique est inséparable de ce contexte : « L’acte de créer étant une conséquence même de la chute parce qu’elle n’est que la révolte d’un démiurge contre le Dieu pur des esprits, c’est la création tout entière qui porte le sceau de la malédiction [...] » La création a une fonction positive d’exorcisme, mais en aucun cas elle résout ou supprime la malédiction associée à la créature. Elle l’extériorise. Créer devient la marque de cette impuissance originelle qui fait le pathos de la créature.
Cette pureté devenue inaccessible hante le sujet Sade. Effectivement il fait cette expérience singulière que le langage pervertit ce dont il parle - le référent est perdu et l’être est frappé d’une contamination qui le rend non superposable à lui-même - l’être ne se conjugue que comme manque à être. Cet avant du langage - avant la chute, la malédiction, la déchéance - se marque par la « hantise de la virginité ». Cette hantise ne prend cette place que parce qu’elle est « l’expérience de base du tempérament [...] » de notre marquis. La pureté du crime rapprocherait le sujet qui le réalise de cette pureté d’avant la chute, de cet être d’avant le signifiant qui le décomplète.
Une figure vient incarner cette conjonction de la destruction et de la pureté - la vierge. Il y a contradiction : « La pureté est une qualité absolue que la conscience sadiste a dissociée du Dieu créateur» . Une pensée matérialiste se voit, par sa référence à la pureté, revenir aux catégories théologiques combattues. «Image de la pureté de Dieu, la vierge est soustraite à la possession de l’homme qui ne peut oublier qu’elle peut être possédée. Elle devient chez Sade un motif d’exaspération de la virilité en même temps que sa prohibition. » Vouloir posséder la vierge la rend aussitôt corrompue. La vierge, par définition, est impossédable. La perte est double. Dans l’acte sacrilège de possession, la vierge est corrompue et le libertin qui la prend perd cette pureté devenant impur et cruel. La virilité est maudite et s’exaspère devant son impossible réalisation : « Toute l’œuvre de Sade paraît bien n’être qu’un seul cri désespéré, lancé à l’image de la virginité inaccessible, cri enveloppé et comme enchâssé dans un cantique de blasphèmes. Je suis exclu de la pureté, parce que je veux posséder celle qui est pure. Je ne puis ne pas désirer la pureté, mais du même coup je suis impur parce que je veux jouir de l’injouissable pureté . »
La pureté inateignable constitue, chez les personnages féminins, le secret absolu. Ainsi celui de Justine, que les libertins veulent lui arracher, demeurera inviolable. Sa sœur, Juliette, son envers négativé, aura besoin de s’acharner dans le vice pour faire pendant à la pureté de Justine. Son secret, à elle aussi, demeure : « Un crime ne suffit pas, ni dix, ni cent pour révéler ce secret, il la faut pousser à des délits toujours plus énormes [...] . » Ce que traque Sade ce n’est pas le secret de telle héroïne, c’est le secret de la pureté chez telle femme. Que l’on pense à un autre personnage de la fiction sadienne - la belle Florville. Klossowski remarque que « Florville est à elle-même une énigme comme l’âme humaine l’est au début de son itinéraire avant de pouvoir se connaître comme Dieu seul la connaît ». Posséder Florville serait connaître ce secret du mal - son surgissement dans un îlot de pureté initiale. « Pourquoi faut-il que la malheureuse Florville, que l’être le plus vertueux, le plus aimable et le plus sensible, se trouve par un inconvenable enchaînement de fatalité, le monstre le plus abominable qu’ait pu créer la nature ? » Le surgissement du mal chez un suppôt vertueux constitue assurément la question-clef de Klossowski - celle qu’il interroge dans ses commentaires et qu’il mettra en scène à propos de Roberte, inlassablement. Que démontre le dénouement de Florville ? La jeune femme se tue devant la monstruosité de ses forfaits. « C’est, dit notre commentateur, la solution d’une énigme. Les péripéties ont révélé une âme coupable avant ses actes. » Pointons ce terme : avant [ses actes]. Au commencement est le mal. Le trajet d’une âme est de se trouver en face d’elle-même où se lit la réalisation du mal. Que l’on songe à Eugènie de Franval où s’accomplit l’inceste du père sur sa fille. C’est une cascade d’horreurs qui se succèdent. De même dans Justine et Juliette, il y a un véritablement acharnement sur chaque victime. Ce n’est qu’à contre-cœur que les libertins en changent.
Comment expliquer cette surenchère dans le crime eu égard à cette question de la pureté de la vierge ? Les criminels sadiens n’atteignent pas leur but. Pourquoi ? Parce que ce qu’ils traquent est immortel : C’est l’âme elle-même. Il y a paradoxe. L’athée matérialiste échoue, dans sa pratique, sur l’immortalité de l’âme de ses victimes. « L’âme détruit le corps parce qu’elle n’arrive pas à se détruire elle-même. » Les personnages sadiens passent leur temps à vouloir tuer l’âme et ils échouent. Le suicide des personnages à la fin des histoires prend toute sa valeur : l’âme n’a pu mourir - ne reste que le « simulacre de l’âme qu’est le suicide ».
L’âme inviolable des vierges impossédables est l’expression absolue et ultime du secret de l’être. Cette âme est ce qui s’est dissocié du Dieu créateur. Elle est éternelle parce d’essence divine. Prise dans une problématique de la déchéance, du malheur et de la malédiction, l’âme des créatures est utilisée par Dieu « pour sa propre rédemption, sa propre délivrance ; c’est l’économie inverse du salut; les souffrances humaines rachètent un esprit déchu en lui permettant de se purifier ». C’est Dieu qui est le mal. Voilà le secret de la vierge. Voilà ce qui déchaîne le libertin dans ses crimes. Mais la démonstration est impossible. L’âme, comme Dieu, ne peut être détruite. Restent le simulacre de cette mort, la parodie de la résolution de cette contradiction interne à la position matérialiste du marquis - le suicide. Ce n’est plus le corps, la chair, qui corrompt, c’est Dieu lui-même !
L’apathie est donc l’affect par excellence - celui qui, non sans paradoxe, signe la neutralisation des affects passionnels de colère, rage, émoi, embarras, angoisse, etc. Klossowski isole son pendant dans la conscience perverse - la delectatio morosa. Le terme a été introduit par les docteurs médiévaux de l’Église. Il désigne non pas une délectation triste, morne bref morose mais une délectation de quelque durée [c’est le premier sens du latin mora = délai, retard]. La delectatio morosa nomme un rapport particulier à l’écoulement du temps. Dans la réitération apathique du crime, le héros fait l’expérience « de la déficience de l’être et du temps sans éternité ». La delectatio morosa est une réponse à cet ennui de l’âme coupée de Dieu gardant néanmoins son immortalité. Elle est une pratique qui n’est pas sans rappeler celle du religieux contemplatif. « La délectation morose consiste dans ce mouvement de l’âme par lequel elle se porte volontairement vers les images d’actes charnels ou spirituels prohibés pour s’attarder à leur contemplation [...] l’âme s’applique à fixer ces images lorsqu’elles se présentent au gré de la rêverie [...] » Là est le péché. L’apparition de la rêverie pornographique prohibée en tant que telle n’est pas peccamineuse, elle le devient lorsque le rêveur, grand yeux ouverts, s’applique à son maintien, lorsqu’il la fait durer (= mora). Pour Sade, lu par Klossowski, faire durer la rêverie c’est accepter que les forces obscures psychiques adviennent et commencent leur lent travail de dissolution de l’unité de la conscience. Le libertin athée se rend explicitement complice de cette déconstruction active : « [...] le rêveur se jette dans le temps comme l’homme désespéré qui, sans avoir pu se résoudre au suicide, décide au moins de se jeter dans un Océan démonté laissant à l’élément la liberté de l’engloutir [...] la conscience de Sade assiste à son invasion progressive par les puissances de l’âme avec tous les objets qui les ont affectées. » Le résultat est une âme exaspérée qui « ne se sent vivre que dans l’exaspération » de sa césure avec la contemplation-fusion avec Dieu. L’âme de la délectation morose est celle de la chute, de la déchéance. La délectation morose est un véritable culte de l’absence par lequel elle trouve son point d’ancrage où s’exaspère, pour le libertin, sa virilité impuissante. Comment oublier à ce propos les très longues années passées par le marquis en prison. La délectation morose est avant tout son expérience privée, intime - celle à partir de laquelle une écriture, pour en rendre compte, s’enclenche : « J’existe pour n’exister point. » Cette delectatio morosa, en tant que jouissance de l’absence, envahit le champ mental et effectif du libertin. Cette passion ira jusqu’à rendre insatisfaisante absolument toute réalisation concrète. L’absence doit être éternisée - c’est « l’attente destructrice du présent ».
La délectation a néanmoins une fonction active. Elle ne contre pas le surgissement des forces dissolvantes dans la conscience. À ce titre, elle s’affronte aux possibilités perdues de l’âme. Où se retrouve Dieu : « L’outrage à infliger à Dieu, ce serait de cesser d’être cette âme qu’il a tirée du néant, pour revenir immédiatement à toutes les éventualités que contient le néant, préalables à la vocation de l’âme, à une pseudo-éternité, à l’existence atemporelle de la polymorphie perverse. » C’est la porte ouverte à la possibilité de la monstruosité intégrale.
Par cette imagination qui fait sa vie mentale, Sade tente « de revenir à la condition atemporelle où la possession de tout le possible excluait encore la possibilité de la douloureuse expérience de la perte ». La perte irrémédiablement a eu lieu et c’est, à partir d’elle, régressivement, que se suppose d’en revenir à ce point, atemporel, où tout aurait été possible parce que rien encore n’a eu lieu. La congruence entre l’athéisme matérialiste, l’apathie ascétique et la délectation morose trouve sa justification la plus affirmée, mais aussi la plus contradictoire. Cette congruence est le visage du drame subjectif du marquis dont son œuvre témoigne.
Telles sont les principales avancées de Klossowski dans sa lecture de Sade de 1933 à 1947. Pour lui, l’œuvre sadienne n’est pas une œuvre parmi d’autres. Elle lui est essentielle pour dire son propre drame à partir duquel son œuvre d’écrivain sera possible. Se profile l’image, peu connue, d’un Sade théologien. L’exceptionnel mérite est de démontrer que la pornographie perverse et la monstruosité intégrale sadiste ne sont que l’envers du discours religieux et théologique ou mieux la vérité de la théologie dogmatique. On admirait, le Sade théoricien et écrivain, voici le Sade théologien à part entière.

Le geste pervers
En 1967, l’angle d’attaque de Klossowski s’est modifié. Sade n’est plus questionné au nom du discours théologique, mais par l’acte singulier pervers. En 1947 : Sade et la théologie ; en 1967 : Sade et l’acte pervers.
Notre commentateur part d’une question qui touche à l’écriture : « [...] que signifie pour Sade le fait de penser et d’écrire relativement au fait de sentir ou d’agir ? » Dans les fictions, les personnages inventés philosophent avant, pendant ou après leurs forfaits. Dans les ouvrages que Sade accepte de signer de son nom, les philosophes sont des « honnêtes gens ». Par contre, dans les textes non reconnus, ils sont des « scélérats ». Pourquoi cette différence ? Le philosophe honnête homme pose la pensée comme son domaine. Le scélérat, lui, vise à obtenir « l’activité de la passion la plus forte » - le cas échéant grâce à l’appoint de la pensée. Le scélérat veut plus en démontrant, par le jeu de ses sophismes, que la pensée de l’honnête homme n’est que le « déguisement d’une passion impuissante ». La passion est posée comme originelle et causale. La pensée n’est qu’un travestissement, un ordonnancement rationnel des forces dissolvantes et impulsionnelles. Voilà la question que pose l’écriture de Sade : Qu’en est-il du « parti de penser et d’écrire, et particulièrement de penser et de décrire un acte, au lieu de le commettre » ? La « sensibilité irréductible » d’un sujet - ici le grand seigneur libertin - ne se peut manifester que par des actes. Quelle place pour la philosophie qui voit ces actes toujours en position d’extériorité par rapport à elle, en tant que pensée et écriture ? « Dilemme » dit très justement Klossowski.
Le fait d’écrire suppose l’appartenance à une généralité. En parlant, en écrivant un sujet singulier entre dans la généralité qui fait lien social parce qu’elle est commune et do
En haut En bas