H. CASTANET: Max Charvolen, la réalité et le signifiant


Une mouche du coche
— Alors, s’exclame le lecteur, vous revoilà à écrire sur un peintre, aujourd’hui Max Charvolen !
— Déjà, vous semblez excédé par ma présence.
— Oui, je le concède. J’ai mes raisons : vous partez de la peinture pour parler de psychanalyse — à moins que ce ne soit l’inverse. Vous brouillez les cartes, on se sait plus où vous êtes. Psychanalyste ? Esthéticien ? Les deux ? Ni l’un, ni l’autre. Oui, effectivement vous m’excédez ! Dans cette même collection, Iconotexte, vous n’avez pas craint d’associer la jouissance féminine à un imposant tableau de Picasso, visible au Musée d’Antibes, Ulysse et les Sirènes. On croit rêver !
— Ce n’est pas tout à fait cela. J’ai interrogé, à partir de la fiction antique, la place des Sirènes qui, de leurs chants, font périr les mortels.
— Non, vous avez parlé de la jouissance féminine, opaque et sans nom.
— Oui, les Sirènes ne sont-elles pas femmes ? Et leurs chants, dans le texte d’Homère, ne métaphorisent-ils pas, n’indexent-ils pas ce qui fait trou dans le signifiant (on ne sait rien de ce que disent les chants prononcés), ce qui y demeure en place d’au-delà, d’excès, soit pour la psychanalyse : la jouissance féminine ? Homère le dit explicitement : un chant qui tue porté par des femmes ; bref, un nouage se dessine : mort, féminité, voix sans contenu (sans signifié connu). Je l’ai démontré (un peu) texte en main, citations à l’appui.
— Et vous trouvez que c’est une façon judicieuse de parler de la peinture ?
— À vous d’en juger.
— Donc, à vous entendre, Picasso ferait volontairement un tableau sur la jouissance opaque d’une femme !
— Je n’ai nullement dit cela.
— Expliquez-vous, bon sang !
— Picasso peint un tableau, plutôt médiocre me semble-t-il (mais c’est secondaire). Une piste se dégage : quel type de questions pose ce tableau à la psychanalyse ? La question n’est pas celle de la jouissance féminine, le “continent noir de la féminité” dont parlait Freud. Le tableau donne à voir, fait voir, montre. Il actualise, son titre l’indique, dans le champ explicite du visible l’effet des voix des Sirènes sur ceux qui les rencontrent et périssent. Tous, sauf Ulysse. Le tableau met en scène — ce qui en fait une réponse — ce passage de l’objet voix (c’est le thème iconographique de la toile consigné par le titre) à l’objet regard (sollicitant le spectateur face au tableau exposé). Dans les deux cas, la saloperie n’est pas bien loin (à se laisser conduire par les chants, les hommes finissent en petits tas d’ossements et de chairs pourries). Cette saloperie que l’objet indexe comme déchet, structuralement.
— Je veux bien, quoique vous employiez des mots courants (objet, jouissance, regard, voix, etc.) pour leur donner des acceptions propres qui ne trouvent leur légitimité conceptuelle et clinique que dans le champ analytique.
— Je vous concède cette difficulté : l’ « objet » pour la psychanalyse, toujours manquant, sans cesse recherché, n’est pas celui des philosophes ou de l’historien d’art. Donc, si vous butez sur les paroles, entendez au moins la musique. C’est elle qui compte, in fine.
— Et dans un autre article, vous avez saisi une sculpture du même Picasso, La Chèvre, pour élucubrer sur la présence de l’analyste.
— J’ai relevé ceci : une psychanalyse se fait corps présents, la « présence » de l’analyste y est indispensable ; elle est moteur, agent.
— Mais pourquoi avoir besoin d’œuvres d’art pour parler de psychanalyse?
— Je vous répondrai par l’exemple. Jugez sur les résultats.
· Et pour Max Charvolen, qu’allez-vous dire ? Allez-vous reprendre votre façon de procéder ?
Mon titre vous donne une réponse, ce sera l’orientation choisie impliquant une démonstration. L’œuvre de Charvolen interroge le concept de « réalité », ce concept qui fait couler tant d’encre chez les philosophes et les théoriciens, ce concept qui semble désigner l’évidence concrète de ce qui fait « mon monde ».
· Comment cela ? Vous inventez !
— Je tire des conséquences des œuvres de Charvolen et je le lis. Max écrit dans des Notes de travail : « La peinture ne cesse de montrer … Dans sa montée, le rapport au modèle se transforme … quand on pèle le modèle et que l’on déploie ce modelage, que l’on porte son aplatissement, éclatement à la verticale, il en ressort un rapport de représentation voire d’identification différent du modèle où l’écart de reconnaissance devient producteur d’interrogation. » Cet « écart » a toute son importance. Il est faille entre le modèle (la chose placée dans le monde) et sa représentation qui, à ce titre, en produit une déconstruction radicale. Max y insiste comme conséquence de son travail : « Le résultat de représentation comme outil de transformation du modèle initial. »
— Effectivement, je vous concède ce point.
— Ouvrez les oreilles. Désormais, je dirai « nous » et non plus « je » pour démontrer ce qui est en cause.

L’apparence
Partons d’une thèse que nous ne partageons pas, une thèse à laquelle donc, il faudra en substituer une autre issue strictement du champ psychanalytique. Cette thèse non partagée, souvent implicite, porte sur la réalité, sur ce qui, dans l’apparence (nous insistons sur ce mot : l’apparence, le hic et nunc de l’action, visible, repérable, le dasein de ce qui est vraiment là), se présente sous le sceau de l’évidence : Il y a le monde et le sujet qui le perçoit et se le représente. Ces sensations-perceptions et ces représentations, le sujet qui les éprouve dans son corps et sa pensée les dit siennes. Voilà « mes » perceptions, voilà « mes » sensations qui y font réponse, voilà enfin « mes » représentations qui pensent et ordonnent en mots le monde, au-dehors. Il y a l’au-dedans (moi), et au-dehors le monde (lui). Ce sont les « facultés du sujet » comme l’on s’exprime. Ainsi cette tradition, qui a ses lettres de noblesses dans la philosophie (sensualiste, par exemple), fait de celui qui perçoit, ressent et pense, le propriétaire (parfois imbu de lui-même, toujours sûr de ses prérogatives) de ces perceptions, sensations et pensées. Ce qui m’arrive du dehors, au-dedans est mien ! Le champ scopique particulièrement porte à une telle réflexivité où le sujet se constitue comme unité : ce que j’ai sous la vue est à moi, je me l’approprie par la vision et ses diverses mises au point. Le célèbre poème de Paul Valéry, La Jeune Parque, l’illustre à merveille. Y prime le Je me vois me voir.
· C’est par ce biais, par exemple, qu’un critique, Christian Arthaud, peut aborder une rencontre avec l’œuvre de Charvolen. « Je descends dans la rue, écrit-il. À l’origine de la perception, il y a la cage d’escalier, l’ascenseur, la minuterie, les poubelles, la porte, l’immersion dans la foule, le bruit grandissant, le mouvement des yeux, le roulage des voitures, la poussière, le commerce, l’huile, l’essence, la crotte, la pisse, les papiers, les mégots, les parfums, les visages. Tout cela constitue le vêtement des choses. » L’apparence du monde, dite joliment « le vêtement des choses », s’impose, elle oblige et contraint le sujet qui la rencontre parce qu’elle est « l’origine de la perception ». Ce n’est pas hasard si le critique suit, dans son texte, une description métonymique des choses du monde qui double le trajet lui-même qui conduit, pas après pas dans la ville, vers l’atelier de l’artiste. Dans une telle série, apparaît ce qui du monde ordonné laisse des traces informes, sales, des déchets, des restes : poussière, crotte, pisse, mégots, papiers, etc. Le monde au-dehors se dégrade, subit les effets d’usure du temps. C’est précisément, à ce joint du monde et du sujet, que Ch. Arthaud situe l’enjeu du travail de Charvolen : « La genèse d’une œuvre de Max Charvolen dévoile le théâtre permanent qui se joue dans ma perception des choses.
Autrement dit, entre ma perception et le monde des choses il y a une conjonction dont le théâtre peut être dévoilé. Le travail de Charvolen fait surgir la mise en scène parce qu’il répondrait à « l’injonction de tout montrer ». Le théâtre a ses coulisses, sa machinerie, ses coins sombres. Le théâtre est montré dans sa scène et dans sa non-scène (l’envers et l’endroit en quelque sorte).
Ce joint, cette conjonction sont repris par Raphaël Monticelli, le plus fin connaisseur de Max Charvolen, pour y introduire une cassure. Entre le monde et le sujet, ça ne tient plus — le théâtre n’est pas dévoilé, il part en morceaux : « Le monde a fait un jour défaut à Charvolen : quelque chose s’est inexplicablement brisé. Définitivement. Le tragique est là : quand seule, subsiste cette certitude que, irrémédiablement, dans le défaut du monde s’inscrit notre propre défaut … C’est cette double plaie-là que soigne Charvolen : celle qui s’ouvre entre soi et le dehors du monde, celle qui s’ouvre entre le monde et le dedans de soi [...] » Faut-il opposer l’approche d’Arthaud à celle de Monticelli. Pas forcément. Certes, le premier insiste sur le théâtre, l’unité du décor (où se joue la représentation classique inauguralement mise en forme par la perspective à la Renaissance) et de son envers (d’où l’importance des déchets non plus exclus mais dûment récupérés et montrés), le second sur le perçoit, le sens et le pense ? La clinique psychanalytique désormais sollicitée sera notre unique balise. Le concept de réalité volera en éclats. Elle sera construite autrement dans son concept. Percipiens, perceptum et autres sensoriums trouveront une autre place où se nouer.

Une algarade
— Quoi dit notre lecteur qui attend des éclairages sur l’œuvre déjà mature de Charvolen, vous allez appliquer tout de go la clinique psychanalytique aux travaux récents de Max et notamment à cette œuvre-ci qui fait l’objet de ce livre ?
— Non. Vous n’avez pas saisi.
— Cela suffit. Ne retirez pas si vite votre affirmation. Expliquez-vous !
— Holà, comme vous y allez. Voici néanmoins mon explication : l’œuvre de Max, si bien décrite et analysée dans ses moments et ses scansions (Raphaël Monticelli en particulier fait cette analyse avec une pertinence princeps), ne pose pas une question à la psychanalyse, mais, en l’occurrence, lui apporte une réponse.
— Et sur quoi Charvolen ferait-il la leçon au psychanalyste ?
— Je n’ai pas parlé du psychanalyste mais de la psychanalyse. Je ne parle pas de leçon, mais l’enseignement est du côté de l’œuvre, effectivement.
— Je ne saisis pas. Quelle relation entre Max et la psychanalyse ?
— Je n’ai nullement parlé de Charvolen en tant que sujet. J’ai nommé son œuvre, son travail. En tant que peintre, il est moins la cause que l’effet de ce qu’il donne à voir au Musée, à la galerie ou sur telle cimaise.
— Je reviens à ma question. Oui, elle se veut vive. Quelle relation entre, comme vous dites, cette œuvre-ci et cette psychanalyse-là ?
— Écoutez un peu. Charvolen recouvre de petites pièces de toile des espaces physiques dans des contextes d’architecturel’inadéquation du monde et de son théâtre, le vêtement des choses recouvre un corps désormais absent, mais tous deux sont d’accord sur un point : il y a le monde et il y a le sujet, il y a, comme le dit la philosophie, phénoménologique notamment, le perçu (perceptum) et le percipiens (l’appareil percevant grâce aux divers sensoriums). Et puis, le théâtre d’Arthaud n’est peut-être que le décor qui tente de recouvrir le défaut du monde et celui du sujet lui-même sur lesquels insiste Monticelli.
Précisément notre thèse sera autre. Oui, selon la belle formule de Monticelli, « le monde a fait un jour défaut [...] quelque chose s’est inexplicablement brisé. Définitivement. » Mais comment cela a-t-il pu être possible ? Comment, après l’avoir constaté, saisir le ressort de ce défaut du monde pour celui qui le rencontrele perçoit, le sens et le pense ? La clinique psychanalytique désormais sollicitée sera notre unique balise. Le concept de réalité volera en éclats. Elle sera construite autrement dans son concept. Percipiens, perceptum et autres sensoriums trouveront une autre place où se nouer.
— Mais avant, une petite remarque. Si je comprends bien, vous n’allez plus parler de Charvolen, mais de la clinique psychanalytique ?
— C’est tout à fait cela.
— Et Max dans toute cette affaire ? Vous l’oubliez ?
— Nullement. Je vais vous dire ce que vous ignorez. C’est Max (que j’ai connu, il y a 25 ans) qui m’a demandé, à partir de mon champ, de parler de son travail.
— Donc, vous faites ce qu’il vous dit ?
— Pas tout à fait.
— Vous avouez !
— J’avoue, si vous voulez. Je ne parlerai pas de Charvolen, de son œuvre comme objet, à partir de la psychanalyse. Je parlerai de psychanalyse à partir de son œuvre et de ce qu’elle apporte sur ce nouage sujet-monde, sur cette question : qu’est-ce que la réalité ?
— Vous allez donc interroger le rapport de Max à la réalité dans l’effectuation concrète de son travail en six scansions (selon Monticelli) : 1°. Le choix du lieu. 2°. Le moulage et le recouvrement des choses. 3°. La coloration. 4°. L’arrachage. 5°. La mise à plat. 6°. La présentation. Quel moment allez-vous choisir ?
— Non, vous ne comprenez pas et reprenez les vieilles erreurs que vous sembliez avoir dépassé. Je reprends : je vais interroger ce que l’œuvre de Charvolen apporte au concept de réalité. Les six scansions que vous citez précisément sont autant de modalités où progressivement et logiquement la réalité est défaite comme déjà là, la perception elle-même prenant un autre statut. Je pose une question : quelle conséquence tirer pour la clinique de cetteopération réalisée explicitement dans le champ de l’art ? Ce qui peut se dire, si vous préférez : en quoi l’art (ici cette œuvre de Charvolen produite hors toute clinique ou pathologie subjective) regarde-t-il la psychanalyse ?
— Oui, je vois un peu. Du reste, Jean Petitot, dans son article, suggère lui aussi l’utilité de la psychanalyse pour ajouter un grain de sel. N’écrit-il pas à propos des opérations (ouvertures, coupures, griffures, arrachages, pliures, étirements, etc.) faites sur la toile par l’artiste : « [...] un psychanalyste y verrait sans doute quelque régression vers la relation pulsionnelle primitive au corps de la mère. »
— Voilà très concrètement ce dont je ne parlerai pas. De cela, soyez certain.
— Et pourquoi donc ? Vous dites que vous parlez à partir de la psychanalyse et, au moment de donner des résultats, vous reculez.
— Justement la psychanalyse n’est pas une machine à ajouter du sens, à voir dans une griffure une activité pulsionnelle et dans la toile une métaphore du corps maternel. La psychanalyse n’a pas à passer à la Moulinette de l’explication sans faille ce que l’artiste fait. Pratiquer ainsi vire rapidement à l’obscène. Le sujet (= l’artiste) est convoqué sur la scène et déshabillé au nom de Freud. Je répète : ce que l’art enseigne et non pas ce que l’artiste illustre pour le clinicien.
— Vous contestez la formule de Petitot.
· Je ne crois pas. Lui-même semble septique sur une telle orientation. Il le dit explicitement lorsqu’il traite ce type de propos soi-disant psychanalytiques de « provocations souvent simplistes et superficielles » laissant le « problème majeur » en rade. Je l’approuve.
· Où allez-vous, cher sophiste ?
— Pour la dernière fois, je vous le dis : en quoi la rigoureuse (et logique) leçon de Charvolen sur la réalité, leçon dûment commentée par critiques et théoriciens, intéresse-t-elle la psychanalyse ? M’entendez-vous, enfin ?
— Je suis dubitatif, mais bon je vous écoute— Oui, faites-le en silence. Je n’accepterai plus aucune question ou interruption. À nouveau, le « nous » s’impose.
— Allez-y.

La réalité et le signifiant
Pour interroger la « réalité », nous partirons du phénomène, caractéristique dans la folie, de l’hallucination, de ce moment où la réalité se met à parler toute seule. La place et la fonction de l’hallucination, comme phénomène élémentaire, dans la psychanalyse d’orientation lacanienne, dépendent d’une thèse précise et claire. Une thèse que Lacan construit, à partir de l’hallucination du doigt coupé repérée par Freud (1918), dans le récit de son patient L’homme-aux-loups, dès les premières leçons de son séminaire III consacré aux psychoses en 1955-1956. Cette thèse la voici : « le sujet psychotique ignore la langue qu’il parle. »
Pourquoi ? Dans le champ structural de la clinique psychanalytique, le psychotique est un sujet et la psychose résulte, comme structure, d’une modalité de dire non à la castration, soit d’une modalité qui articule le sujet à l’ordre symbolique (l’Autre avec un grand A) d’où il procède comme sujet parlant justement. Il y a dans la psychose, c’est la thèse de Jacques Lacan au milieu de ces années 1950, un trou dans le symbolique, un défaut de symbolisation. En termes freudiens, « [...] une Bejahung primordiale, une admission dans le sens du symbolique, [...] peut faire défaut ». Ce défaut, Lacan lui donne son nom de concept en reprenant le mot freudien de Verwerfung, la forclusion. C’est la forclusion du signifiant du Nom-du-Père qui spécifie la psychose en tant que ce signifiant est le signifiant, dans l’Autre du langage, de la Loi. Le refoulement (Verdrangung), dans la névrose, est aussi une modalité de dire non à la castration, mais la Bejahung primordiale est inscrite. L’inconscient inscrit le refoulé insistant désormais à être. Un signifiant refoulé et un signifiant forclos n’ont pas, cliniquement, le même statut. Refoulement et retour du refoulé, sous forme des formations de l’inconscient ou des symptômes, sont les deux faces d’un même processus. « Le refoulé est toujours là[...] ». Bien différente est la forclusion : ce qui est refusé dans le symbolique et donc ne s’y inscrit pas, ne laisse pas tranquille pour autant le sujet : il fait retour dans le réel (dans ces années-là, « réel » désigne chez Lacan la réalité hic et nunc du sujet). Autrement dit « [...] toute assomption de la castration par un je (est) devenue impossible. » Le forclos n’est plus articulé dans la réalité psychique. Comme le disait Freud : « ce qui est rejeté [...] revient de l’extérieur. » Des prothèses imaginaires, plus ou moins stables, viennent recouvrir ce trou qui demeure.
Tel est le statut clinique de l’hallucination : elle marque une réapparition dans le monde de ce qui a été forclos symboliquement. À ce titre, structuralement, toute hallucination est verbale dans son ressort explicatif même si son point d’impact peut varier : audition, vision, olfaction, cœnesthésie, etc.
Voilà la thèse générale valable pour tout phénomène élémentaire comme modalité propre de ce qui reparaît dans la réalité effective de par la forclusion du Nom-du-Père. Mais que dire de plus à propos de l’hallucination cliniquement repérée dans la pratique avec des sujets psychotiques ?

Prenons l’hallucination auditive, verbale par structure. Le sujet entend des voix (ou des bruits, des sons). Est-ce que le mécanisme classique de la projection permet d’en rendre compte comme le croit toute une orientation en psychopathologie ? Autrement dit, est-ce que la réalité au-dehors n’est que le décor construit par ce qui est sorti du dedans, par projection justement ? Il faut répondre par la négative. Par exemple, il ne faut pas confondre la crise de jalousie dite projective où le sujet attribue à son partenaire ses propres infidélités dont il est imaginairement coupable et le délire de persécution qui se marque par des intuitions interprétatives dans le réel. Ainsi ce sujet, une jeune femme paranoïaque vue lors d’une présentation de malades par Lacan, et qui livre le mot qu’elle a entendu, de la bouche de l’amant de sa voisine dont elle se croit persécutée : le mot truie, donc. Doit-on appliquer à cette hallucination, la fameuse thèse de Lacan sur la communication intersubjective où le sujet reçoit son propre message, de l’Autre, sous une forme inversée ? Et ce, d’autant plus que cette patiente, lors de la rencontre avec le malotru, lui a dit : je viens de chez le charcutier. Voilà l’erreur, nous dit Lacan, à ne pas commettre. La psychose n’est pas la névrose (ni la perversion) et dans la première, justement, le sujet ne reçoit pas de l’Autre son propre message. Puisque truie est une hallucination, c’est la réalité concrète qui parle. Ce mot fait retour dans le réel. C’est sa propre parole qui résonne dans cet autre, le monsieur rencontré, qui est elle-même, son reflet dans son miroir, son semblable. L’autre est réduit à une marionnette. « Que la parole s’exprime, dit Lacan, dans le réel veut dire qu’elle s’exprime dans la marionnette. L’Autre dont il s’agit dans cette situation n’est pas au-delà du partenaire, il est au-delà du sujet lui-même — c’est la structure de l’allusion — elle s’indique elle-même dans un au-delà de ce qu’elle dit. » Il faut saisir que cette hallucination, truie, ne surgit pas, par hasard. Le mot qui se manifeste dans la réalité extérieure a son poids. Comme y insiste Lacan : « cet autre à qui elle parle, elle lui dit d’elle-même — Moi la truie, je viens de chez le charcutier, je suis déjà disjointe, corps morcelé, membra disjecta, délirante, et mon monde s’en va en morceaux, comme moi-même. »

Une autre distinction, chère à la psychiatrie phénoménologique, pour penser l’hallucination est la distinction fameuse du percipiens et du perceptum. Lacan récuse toutes les théories qui, à partir de ce binôme, prétendent penser la réalité. Lacan ne dit pas qu’il récuse telle ou telle approche, il les conteste toutes : « Nous osons en effet mettre dans le même sac [...] toutes les positions qu’elles soient mécanistes ou dynamistes en la matière, que la genèse y soit de l’organisme ou du psychisme, et la structure de la désintégration ou du conflit, oui, toutes, si ingénieuses qu’elles se montrent [...] » L’hallucination est un perceptum sans objet, y lit-on. Interrogeons ce binôme avec Lacan à l’orée de son article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1957-5). Toute une tradition psychopathologique, légitimée par une philosophie phénoménologique notamment, prétend demander au percipiens (= le percevant) raison de son perceptum (= le perçu). Le sujet de la perception est convoqué au tribunal du psychologue pour expliquer l’importance de cette perception. Il y aurait, à pratiquer ainsi, une espèce d’évidence empirique. Le percipiens se tiendrait au niveau de la réalité concrète. Il se trouve impliqué dans le perceptum et il saisit la réalité à partir des sens (= le sensorium). La rencontre de ce percipiens ainsi conçu et de la réalité constitue le perceptum. Lacan prend le contre-pied de cette thèse : Le perceptum a une structure qui lui est propre : il est structuré par le langage. Il s’agit donc cliniquement, dans l’hallucination, de demander raison au perceptum lui-même et d’accorder une dimension de vérité au sujet qui, dans ses dits, témoigne de son perceptum. Que le perceptum soit ordonné par le signifiant se vérifie, par exemple, dans ces moments subjectifs d’entrée dans la schizophrénie où le sujet témoigne du monde qui se retire, s’éloigne et se désinvestit au point même où son corps lui devient énigme et où son sentiment de vie est envahi d’une perplexité. Le président Schreber, paranoïaque, parlera de ce moment où, pour lui, le monde a disparu et s’est vidé de toute présence humaine. Ses semblables sont réduits, pour lui, à des « hommes bâclés à la six-quatre-deux ». Accorder du prix au témoignage du sujet, c’est affirmer la présence d’un sujet relatif à ce perceptum. Il y a donc une primarité, une antériorité logique du perceptum qui n’est rien d’autre que la primarité du signifiant d’où procède le sujet. Il y a d’abord l’Autre, puis le sujet. Dans une telle optique, le clinicien ne met plus en cause le perceptum, il lui reconnaît une objectivité tissée dans le témoignage du sujet psychotique. Une conséquence, cruciale, s’en déduit. Poser la primarité du perceptum structuré par le signifiant implique que le sujet du percipiens n’est plus une unité, autonome et stable. Un sujet invariable posé de toute éternité est un préjugé aux implications cliniques fausses martèle Lacan. Le sujet percevant se trouve subverti, il est sujet divisé, refendu, et il subit les effets signifiants de la structure du perceptum pour reprendre un commentaire de Jacques-Alain Miller. L’hallucination n’est pas un mirage, une illusion. Il faut repérer les effets subjectifs qu’elle produit pour le sujet halluciné. L’hallucination truie, pour revenir à l’exemple passé, produit ces effets subjectifs où la patiente, on l’a dit, se désigne allusivement comme membra disjecta, folle, son monde en morceaux.
Le sujet n’est plus l’instance qui réalise (= la normalité) ou pas (= la folie) une synthèse de la perception, il est devenu sujet de l’inconscient, non superposable à lui-même, divisé par la parole qu’il énonce ou qui lui vient dans la réalité comme hallucination. Comme le dit J. A. Miller : « Lacan passe du sujet constituant de la parole, au sujet divisé du signifiant ». Là le psychanalyste est interpellé. Là se situe l’enjeu de sa clinique du sujet halluciné.

· Je vous ai écouté sagement.
· C’est exact.
· Vous citez les cas de J. Lacan. Et vous, dans votre pratique, que rencontrez-vous ? Quelles vignettes pouvez-vous nous amener ?
· Il s’agit d’un jeune homme de 19 ans. Je le recevais, il y a des années. Il me rapporte ceci juste quelques heures après en avoir fait l’expérience : il est Place Castellane, à Marseille, entre midi et deux heures. Il vient d’acheter un sandwich, se prépare à le manger, puis à regagner rapidement son école. Il porte le morceau de pain vers sa bouche, s’arrête avant de l’avoir atteinte. Il ne bouge plus, comme pétrifié. La place est animée. Il fait très beau, les couleurs du monde sont vives. Il y a des bruits forts et insistants : les cris des personnes présentes, les klaxons des autos, les jets d’eau de la fontaine. Bref, la vie grouille autour de lui, au-dehors. Il ne bougetoujours pas et lentement le monde se retire. La réalité de ce qui faisait son monde, au-dehors, ne tient plus, se craquelle. Les couleurs s’assombrissent, les gens autour s’éloignent (comme dans un travelling), les bruits s’estompent. Progressivement, il est plongé dans une espèce de désert qui concentriquement autour de lui s’agrandit. Bientôt, le monde est devenu, gris, les sons sont à peine perceptibles. D’une certaine façon, il est seul au monde. Le monde ayant foutu le camp proprement dit. Voilà pour le dehors. Et au-dedans ? Progressivement, il a senti son corps lui devenir étranger, son être-là ne trouve plus ses bases. Son unité corporelle, dans sa présence, sa concrétude, son évidence, n’est plus « lui ». Son corps le laisse perplexe non dans son image, sa surface, mais, il faut insister, sa présence même. La vie de son corps disparaît. Il me dira qu’il se sent transformé en une cuirasse de boîte de sardine en mauvais métal. Son corps vidé n’est plus le sien. La boîte de sardines qu’il est devenu est vide. Ce jeune homme entre dans la schizophrénie.
· Impressionnant ! Donc, la réalité du monde peut partir et cela ne tient pas au percipiens « détraqué », mais au perceptum lui-même ?
· Parfaitement. Le perceptum vole en éclats parce que les signifiants qui l’agençaient se démantibulent. Le sujet en témoigne dans ses dits.
· Un autre exemple ?
· C’est une jeune femme de près de 30 ans. Elle me décrit ces instants, vraiment terribles, affolants pour elle, où elle ne sent plus certaines parties de son corps. Elle est là vivante. Elle sent son corps, elle peut bouger ses membres, puis une partie commence à lui faire défaut. Elle ne sent plus le bout de ses pieds. À partir de ses chevilles (le phénomène ne touche qu’une seule extrémité de ses jambes), comme elle dit « ça devient flou ». Elle ne sait plus très bien où son corps s’arrête, elle ne peut plus ni sentir, ni subjectiver une de ses extrémités C’est un trou qui se creuse et elle craint d’être envahie et de disparaître complètement. Le bout de ses pieds n’est plus à elle, le monde fuit. Ici également, cette jeune fille est entrée dans la schizophrénie.
· C’est à partir de telles « vignettes cliniques » comme vous dites que vous en déduisez la structure signifiante de la réalité perçue ?La réalité n’est pas déjà là immuable, tenace, identique à elle-même. Lacan l’écrit en une phrase forte : « Mais on pourrait prétendre réduire cette différence à un niveau d’objectivation dans le percipiens (telle est la thèse commune et classique). Or il n’en est rien, répond Lacan. Car c’est au niveau où la « synthèse » subjective confère son plein sens à la parole, que le sujet montre tous les paradoxes dont il est le patient dans cette perception singulière. » Saisissez le bougé conceptuel introduit : le monde n’est plus l’origine de la perception. C’est le sujet lui-même qui est l’effet de ce qu’il rencontre dans le perceptum et dont il témoigne : il n’est pas le sujet (unifié) de sa perception, mais le « patient » (divisé) de la perception. Le percipiens est désormais « équivoque » selon le beau mot de Lacan.
· Et l’œuvre de Max Charvolen que vous deviez commenter ?
· J’ai trouvé ce qu’elle montre à son spectateur : que le sujet percevant est « équivoque » justement, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de réalité pré-discursive, que toute réalité est tissée de langage.
· Vous allez trop vite. Comment pouvez-vous affirmer qu’il n’y a pas de « réalité pré-discursive » ?
· Je vais vous expliquer, pour conclure. Dans l’un de ses derniers Séminaires, Lacan note « [...] le signifiant commande. Le signifiant est d’abord impératif. » Une conséquence aussitôt s’en déduit : « Comment retourner, si ce n’est d’un discours spécial, à une réalité pré-discursive ? C’est là qu’est le rêve [...] Il n’y a aucune réalité pré-discursive. Chaque réalité se fonde et se définit d’un discours. » Homme et femmes, par exemples, sont des signifiants., et Lacan d’ajouter : « Il n’y a pas la moindre réalité pré-discursive, pour la bonne raison que ce qui fait collectivité [...] les hommes, les femmes et les enfants, ça ne veut rien dire comme réalité pré-discursive. Les hommes, les femmes et les enfants, ce ne sont que des signifiants. »
· Et alors ?
· Ce que donne à voir Max dans son travail et dans cette œuvre-ci précisément est une mise en cause, d’une très grande rigueur logique et picturale, et de la réalité comme unité fixe, immuable, éternisée et du sujet qui s’y affronte. À ce titre, Max enseigne le clinicien, hors toute clinique ou pathologie.
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