H .CASTANET:ROUAN ou "le banc d'essai des idées troubles"


La formule est simple et peut avoir valeur de thèse : François Rouan est un grand peintre. Aussitôt la formule se dédouble en deux questions : En quoi F. R. est-il peintre ? En quoi est-il grand ? Il faut pour y répondre refuser l’empirisme pragmatique ambiant qui énoncerait sûr de lui : F.R est peintre… parce qu’il peint. Ce n’est pas le fait, concret, évident, indubitable, de peindre (le châssis, la toile, les couleurs et pigments, les pinceaux, les brosses, mais aussi les gestes, les mélanges, les reprises, etc.) qui fait le peintre. F.R. est peintre parce que ses tableaux, explicitement, posent une question à la peinture et y apportent des réponses. C’est-à-dire que Rouan construit la peinture comme champ et de la pratique et du concept. Il n’y a pas d’un côté les concepts (F.R. comme peintre lettré) et de l’autre, l’effectuation pratique (répondant à la question du Comment vous y prenez-vous ?). Il y a le nouage des deux. F.R. le martèle : « Au risque d’être grandiloquent […], je n’hésite pas à dire que la peinture comporte une dimension philosophique, contre le modèle grec (construction, proportion, concept). » Il précise : « Pour le dire vite avec les guillemets nécessaires, je rappelle que je suis un peintre abstrait et que la seule vraie question qui m’importe, c’est la définition d’une certaine tactilité de la surface qui puisse faire jouer les symptômes d’une expérience des disjonctions les plus intimes, la trace des hétérogénéités du corps, dans la logique du cadre accepté : le tableau. » La question (la peinture comme cosa mentale) est celle du passage de la toile au tableau ou, autrement dit, comment la peinture prend-elle corps ? L’abstraction est souvent pensée en termes négatifs : le tableau abstrait s’affranchirait de la reproduction de la réalité extérieure. Il ne serait plus fenêtre ouverte sur le monde désormais enchâssé dans le cadre. Pour F.R., au contraire, l’abstraction en peinture oblige à changer nos concepts de la réalité. D’où cette définition qu’il donne de ce qui est (fait) tableau – du pictural en somme : « Moi, du tableau, je n’attends pas autre chose que des procédures d’écoute de ce monde sourd des entrailles, tout l’envers noir du corps que tapissent de « longs rêves sans yeux » (Foucault) […] : moment du non-géométrisable, du non-théorique qui travaille sous mes pieds. » A une autre occasion : « le corps est tapissé d’empreintes. » Pour répondre à ces questions, F.R. fait appel à J. Lacan. D’abord à la tache, puis à la position (au placement) du sujet qui regarde, enfin à l’objet (a).
La tache. « Avez-vous essayé de scanériser une tache ? Vous obtiendrez une abstraction pas très photogénique qui épuise la mémoire pour arracher des contours vides, comme réalisés à l’emporte-pièce. […] Moi, j’irais jusqu’à dire que ce qui fait signe dans l’œil du pinceau, c’est cette capacité joyeuse de la tache qui colore jusqu’à l’excès les attraits qui vous pressent, capacité symbolique qui ne devient picturale que dans la mesure où est acceptée l’épreuve de tension intense entre plaisir et crainte. » La forme n’est pas première. Elle est le reste, le produit, le traitement du sans forme qu’est la tache. F.R. citant Liu An : « Qui donc a jamais compris que ce qui donne forme aux formes n’a pas de forme ? »
Le sujet. La question de F.R. est sans ambages : « Qu’est-ce qui se dépose dans le tableau de la complexité du sujet ? » La référence est de Lacan en 1964 : « la fonction où il appartient au sujet de se repérer comme tel » ou « la fonction où il faut audit sujet trouver à s’insérer, à s’inscrire. » L’enjeu du tableau est en ce point : découvre-t-il ou refoule-t-il cette question du sujet (je est un autre aime à répéter F.R) ? « Mais je veux indiquer que la question qui m’importe au tableau […], c’est de savoir si cette surface m’enveloppe dans l’illusion d’une continuité idyllique ou si elle me permet d’échapper quelque peu aux intériorisations de la surveillance. » Bref, « est-ce que le tableau me conduit vers un peu de nudité ou bien n’est-il qu’un recouvrement : un voile de grandiloquence, fut-il minimaliste ? » F. R. ira jusqu’à parler de « lutte des classes, celle entre soi et soi ». il dira encore : « La finalité, c’est la beauté, pas le masque ». Bref, affirmer le sujet contre le refoulement, contre la somme des je n’en veux rien savoir. Le tableau est producteur d’un savoir nouveau avec émergence d’un nouveau sujet .
L’objet (a) enfin. F.R. parle de « défection » et ajoute en critiquant Daniel Buren, tenant de l’abstraction dure, mécanique : « Buren opère dans un espace de maîtrise, là où la peinture c’est au contraire le lâcher prise, l’objet (a), pour parler comme Lacan, auquel on est confronté du matin au soir. » La tresse, à laquelle F.R. s’est longtemps astreint pour l’intégrer comme pratique dans la peinture, aura cette fonction tout à la fois de faire voler en éclat la fiction de l’image et de présentifier un (ou des) effet(s) de l’objet (a) – effets de corps. « Paradoxalement, ce qui m’aura soutenu tout au long de cette entreprise, c’est la prise de conscience que cette procédure pouvait aboutir à un dévoilement. » F.R. parlera alors du « dévoilement du non-superposable ». Admirables (osons le mot) sont et les descriptions et les tableaux de Rouan qui traduisent ces « effets de présence » - « C’est ici et c’est là, ça tourne et ça disparaît ; c’est un flou dans l’espace qui scintille et se réenroule comme pour rejoindre le miroir des limbes. » Oui, F.R. comme peintre, comme grand peintre y compris du siècle à venir : « une peinture fin de siècle – le vingt et unième est là. »



Note : Les citations sont extraites de : F. Rouan « La tâche de l’empreinte » (1996), Balthus ou son ombre (2001), Le petit objet (film – 2004). H. Damisch, Voyage à Laversine, 2004.
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