M. GRANGAUD-GUERIN: Une psychose très ordinaire


UNE PSYCHOSE TRÈS ORDINAIRE


Monique Grangaud- Guérin


Si on se place au plan de l¹adaptation d¹un sujet à la réalité, rien ne permet, à première vue, de distinguer, dans le travail entrepris avec un psychotique, une approche psychanalytique.

Mais ce n¹est qu¹une apparence car nous ne nous avançons pas du tout avec le même bagage théorique qu¹un psychologue, voire un psychiatre. Prendre en compte le rapport d¹un sujet au réel est d¹une toute autre veine que de considérer son rapport à la réalité même si, comme dans l¹exemple que je vais prendre, ce qui est sans cesse remis sur le tapis, pour être étayé, pour être authentifié, c¹est bien le rapport du sujet à la réalité.

Si j¹ai donné pour titre ³une psychose très ordinaire² c¹est, vous allez le voir, parceque rien ne signale cette jeune femme que j¹appellerai Nathalie, comme non névrosée.

Pris un à un bien des éléments qu¹elle amène pourraient tout fait être ceux d¹une névrose hystérique.

Cependant, depuis maintenant trois ans environ que je la reçois, je crois pouvoir dire qu¹il s¹agit là d¹un sujet psychotique. Mais c¹est d¹avantage la façon dont est construite sa vie, ainsi que la marge de man¦uvre possible dans cette cure, qui me permet de l¹avancer;

Heureusement que je ne l¹ai pas allongée, que je ne lui ai pas demandé d¹associer, que je n¹ai pas interprété, que je ne lui ai pas demandé de parler de sa sexualité au cours des premiers entretiens.

J¹ai été marquée un jour par la remarque d¹un contrôleur qui me disait ³il faut que quelqu¹un vous apporte la preuve de sa névrose pour que vous l¹invitiez à commencer une analyse.² Je venais de rapporter le rêve d¹une patiente pour laquelle j'avais un doute sur la structure, et il m¹avait demandé si elle avait subjective ce rêve, ce qui était le cas.

Aussi lorsque Nathalie vint me voir, adressée par une collègue qui recevait de son côté l¹homme avec qui elle vit, c¹était pour faire comme lui me dit-elle. Ca aurait pu s¹interpréter comme une mesure prophylactique concernant le couple, ça y ressemblait. Mais il fallait attendre pour en savoir un peu plus sur la nature de cette demande.
Cette jeune femme ne se plaignait pas de grand chose, ne revendiquai pas tant que ça à l¹égard d¹un autre ou d¹autres. Ses griefs étaient et sont encore assez mineurs : son compagnon ne l¹aide pas assez dans les tâches ménagères, son directeur n¹est pas toujours à la hauteur, ce qui l¹amuse, une collègue empiète sur son espace..., on ne peut pas dire que ce soit ce qui l¹empêche de vivre.

Dans ce tableau assez insipide et qui l¹est demeuré il y a cependant un trait étrange. Chaque fois que je lui ouvre la porte, que je l¹ai devant moi, je la trouve pathétique. Héroïquement pathétique. Il y a dans son aspect quelque chose que j¹ai mis longtemps à pouvoir cerner. Comme une disjonction. J¹ai cherché ce qui dans la manière dont elle est habillée pouvait me procurer cette impression. Rien. Rien n¹attire lŒattention dans ce domaine, elle est bien habillée. Dans sa posture, dans la façon dont elle se tient? Non plus.

C¹est plutôt qu¹elle semble contenir une frayeur qu¹elle cherche à dissimuler justement par tant de normalité.

Mais c¹est ténu. C¹est presque imperceptible. Le maquillage est presque tout à fait réussi. Cependant je ne l¹ai jamais vue fluctuer, être différente. Qu¹elle rit, qu¹elle raconte quelque bonne anecdote qui lui est arrivée, qu¹elle se moque d¹une collègue de travail... il y a toujours, insidieusement présent, cet élément qui donne à penser que ce qu¹elle amène là joyeusement ne fait qu¹appartenir à un édifice qu¹elle s¹emploie à maintenir debout. De façon héroïque, c¹est à dire sans l¹aide du fantasme pour cimenter, pour structurer lŒaffaire mais bien par une juxtaposition qui rend son rapport au monde terriblement vulnérable.

Et ça, le sujet psychotique n¹est pas sans le savoir. Sans en éprouver une souffrance aussi . Je pense à une autre patiente, un peu du même genre, qui dans un moment de vacillement m¹avait dit avec une montée d¹émotion inquiétante ³ma s¦ur elle, n¹est pas comme moi.²

Nathalie parle peu de son enfance, de ses parents. Elle l¹a vécue très solitaire, sa compagne a été la lecture à laquelle elle s¹adonnait sans limite. A l¹adolescence elle a souffert d¹un physique ingrat, elle portait des lunettes, elle avait peur que les autres se moquent d¹elle. Cependant elle était bonne élève, travaillait beaucoup, aimait l¹apprentissage des langues.
De son père elle m¹apprend très peu de choses. De lui personnellement mais aussi du rapport qu¹elle entretenait avec lui. Ce dont elle parle c¹est en bloc de la famille de son père, famille qui a tendance à l¹aglutinement. Sur ce point elle témoigne d¹une souffrance. Elle craignait le tohu-bohu de ces réunions familiales où elle s¹ennuyait. Elle mettait les moins sur ses oreilles pour mieux s¹extraire de ce contexte en général dominical. D¹autre part c¹est une famille où il y a eu des morts violentes.

De sa mère elle en dit un peu plus, mais vous allez l¹apercevoir sur un plan très précis. Elle en parle comme d¹une femme très peu féminine, c¹est à dire qui ne sait pas s¹habiller ou se coiffer. Aussi c¹est elle, Nathalie, qui fait l¹éducation de sa mère dans ce domaine, l¹emmenant chez le coiffeur ou l¹esthéticienne. Elle essaie d¹éveiller ce qui pour elle est la féminité c¹est à dire son apparence vestimentaire, ses atours.

Cependant elle reconnaît que ses parents qui avaient de très petits moyens matériels ont veillés à ce qu¹elle et son frère ne manquent pas de ce qui est vital. De ce frère non plus elle ne parle pas.

Dans l¹ensemble les séances sont employées à parler de son activité professionnelle ou de ses projets de villa, un peu aussi de ce qui se passe avec son ami. C¹est assez répétitif mais témoigne de la capacité qu¹elle a à faire face aux chamailleries dans le travail, à la gestion matérielle de sa vie, à l¹accomodement nécessaire pour vivre en couple dont elle fait preuve.

Chaque fois j¹entérine, j¹acquiesse, j¹en rajoute un peu : alors qu¹elle arrive bousculée par l¹horaire, évoquant les embouteillages ³vous allez travailler en car? Vous faites bien, cette autoroute est dangereuse, en car on est tranquille.²

C¹est à dire que je vais dans le sens qu¹elle m¹indique : il s¹agit de s¹écarter de là où il y a danger. Et je lui dis qu¹elle fait bien.

Comme le disait François Leguil au cours de la précédente après-midi clinique, le psychanalyste peut se permettre beaucoup de choses, sauf la familiarité. Ce propos familier n¹est pas de familiarité. C¹est que ce dont il s¹agit c¹est de l¹accompagner dans cette démarche qui consiste à s¹éloigner du trou dans le symbolique, trou qui représente pour elle un réel danger.

Le trou n¹est pas le manque.

Et d¹un manque elle n¹articule rien et pour cause. Elle est au contraire prise dans du trop. Et c¹est de ce trop qu¹elle se défend. D¹un envahissement. Elle a avec la nourriture la même conduite, surveillant très attentivement l¹équilibre nutritionnel de ce qu¹elle mange.

Sa vie est de précaution et elle a raison.

Elle a un très mauvais sommeil et elle a à plusieurs reprises perçu une présence inexplicable mais certaine dans sa chambre. D¹ailleurs elle dort mieux lorsqu¹elle s¹éloigne de ce qui est le c¦ur de sa vie, sa maison, son couple, son foyer. Lorsqu¹elle part, seule, à l¹autre bout du monde pour une semaine en bateau, elle dort mieux, l¹éloignement lui sied.

Elle est très à l¹aise avec les clients auquel elle a affaire, dans les relations ponctuelles elle excelle. Mais elle n¹a pas d¹ami proche, elle ne s¹en fait pas, n¹y tient pas.

Elle redoute la grand-mère de son compagnon qui est envahissante, près de chez qui elle habitait, et elle a su déménager et mettre une distance qui lui va. Cette grand-mère lui rappelle trop la famille paternelle ou chacun considère que chez l¹autre c¹est chez lui.

Ce sont des choses bien ordinaire pourrait-on dire à l¹écoute de ces événements courants pour tout un chacun. Et pourtant j¹y repère au contraire le signe d¹une immense énergie, d¹une grande intelligence. Ca n¹est pas savoir y faire avec le symptôme, mais savoir se débrouiller en terrain miné.

Elle dit qu¹elle sait s¹adapter, c¹est à dire précise t-elle se couler dans le moule, elle parlait là d¹un changement dans sa vie professionnelle qui ne lui faisait pas particulièrement peur. Elle a appris à faire ³comme si² et on peut penser que par certain côté c¹est bien plus reposant que la quête de reconnaissance du névrosé. Ce qui ne l¹empêche pas de repérer losqu¹elle est appréciée dans son travail et d¹en être heureuse. Tout ça est en nuance. Ca n¹est pas pour autant secondaire. C¹est ce qui enseigne.

Il y a aussi le rapport, et c¹est là un point important, le rapport qu¹elle entretient avec son corps. Elle parle d¹elle comme de quelqu¹un à qui il peut arriver à tout moment un événement majeur, déstructurant.

Ainsi elle évoque une radiculoalgie cervicobrachiale comme une menace imminente de paralysie, alors que les spécialistes l¹ont rassurée. Et divers autres troubles dont la gravité menaçante dont elle se sent atteinte n¹ont pas de fondement organiques avérés.

Mais surtout, lorsqu¹elle est trop fatiguée, elle n¹y voit plus. Les spécialistes consultés lui ont assuré que sa vision est intacte. Par exemple, elle dit que lorsqu¹elle est fatiguée, sur l¹autoroute elle ne peut plus lire les panneaux. Évidemment rien n¹évoque plus un trouble hystérique. Mais dans ce quelle en dit aucune métaphore n¹apparait comme ayant un sens sous-jacent. L¹excès de fatigue met en veilleuse son extrême vigilance rendant la réalité environnante floue. Aucun sens à délivrer ne s¹abrite dans le phénomène.

Dans la Revue n°44, page 96, dans un article d¹Alfredo Zenoni intitulé ³Un regard absent², il dit ³ Or, lorsque l¹objet immanent au champ scopique n¹est pas extrait, perdu, élidé, il fait retour dans la vision, la rendant floue, indistincte, sans investissement perceptif...²
Ce sont ses investissements perceptifs qui tombent, rendant la vision très indistincte, du fait que pour elle, l¹objet regard ne s¹appréhende pas au champ de l¹Autre parcequ¹il est impossible à extraire.

Enfin il y a un autre élément important qui montre comment est construite sa vie. Elle lit beaucoup et lorsqu¹elle commence un roman, elle devient le ou les personnages du livre. Plus rien d¹autre n¹existe. La réalité autour d¹elle s¹efface. Elle entre dans le livre et ne peut en sortir. Cette flambée imaginaire lui procure une véritable évasion, hors de son personnage. Elle y trouve une jouissance bornée heureusement par le livre lui-même. Et elle se l¹accorde.

Je pense avoir apporté là à peu près la totalité des éléments marquants de cette construction psychique. Vous constatez qu¹il y a peu de phénomènes élémentaires, peut-être la cécité, pas de néologismes, en tous cas je ne les ai pas repérés, des éléments somatiques objectivement mineurs.

Mais alors que je lui demandais si elle était gênée par la lumière, car elle plissait sans arrêt les yeux, et je me rendais bien compte qu¹elle essayait d¹endiguer quelque chose mais je voulais obtenir un peu de précision, elle a réagi assez fort ³qu¹est-ce qu¹ils ont mes yeux. Qu¹est-ce qu¹on voit de mes yeux². Et brusquement elle est devenue très méfiante.

Mais c¹est la seule fois car je veille vraiment beaucoup à être très prudente.

Il y a une question qui ramasse l¹ensemble de ces éléments disparates comme ayant une même source, un même objectif : pourquoi Nathalie vient-elle avec cette extrême ponctualité, depuis trois ans, à des séances, où elle ne dit pas plus que ce qu¹elle pourrait rapporter à quelqu¹un de son entourage?

C¹est, je dirai, pour faire valider les solutions qu¹elle trouve, la tactique qu¹elle a mise en place. Et cela a pour effet de consolider un peu ce qui la fait tenir dans la vie : donner l¹apparence de la normalité.

Elle souhaite avoir un enfant. Nous pouvons gager que ce projet peut être une bonne chose pour elle, à condition qu¹elle ne rencontre pas à cette occasion une question qu¹elle ne peut aborder : qu¹est-ce qu¹une femme? Ou tout au moins qu¹elle écarte en la réduisant à son versant imaginaire.

Pour le 14 mai
Monique Grangaud-Guérin
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