F. BIASOTTO: Joan, un petit garçon bruyant


Je vais vous parler d’un petit garçon Joan, âgé de 5 ans à l’heure actuelle. Il avait 3 ans et demi quand je l’ai rencontré pour la première fois, dans un C.M.P. Le suivi s’est effectué sur deux périodes. Dans un premier temps, je l’ai rencontré à quatre reprises sur deux mois. Puis il y a eut une interruption de 10 mois, sur l’initiative de la mère qui pensait que son fils avait plutôt besoin d’une prise en charge orthophonique pour son retard de langage. Les parents ont repris contact avec moi encouragés pour cela par l’orthophoniste et le psychologue scolaire. Le travail a donc repris régulièrement depuis 9 mois.

J’ai choisi de parler de Joan pour construire un peu plus son cas afin de mettre un peu d’ordre dans le matériel clinique recueilli. Je me posais des questions sur sa structure. En effet, le repérage de la structure doit permettre de trouver un positionnement pour diriger le travail. En retravaillant les notes que j’avais prises au cours de ce suivi, j’ai pu me rendre compte que ce sujet est au travail et que les choses avancent vraiment pour lui. Les petits détails sont là pour l’attester, pour peu qu’on en fasse cas. Ce travail m’a permis de sortir d’une impression générale de désordre et de répétition du même d’où avait émergé malgré tout quelque chose qui faisait symptôme dans la relation clinique avec Joan : il est bruyant et surtout il produit des bruits forts et soudains qui me font sursauter.

Donc partons du début. Dans la 1ère période quand Joan a 3 ans et ½, ses parents consultent à la demande de l’école. Ils disent qu’ils veulent savoir pourquoi leur fils ne prononce aucun mot correctement, il ne prononce pas les « r ». En classe, il ne joue pas avec les autres élèves, il n’écoute pas la maîtresse. La mère se plaint de sa désobéissance, et du fait qu’il parle si mal au point qu’elle « ne peut pas avoir de dialogue avec lui », elle voudrait qu’il lui raconte ce qui s’est passé à l’école dans sa journée et surtout qu’il réponde à ses questions. Elle m’explique aussi que jusqu’à ses 2 ans et ½ - 3 ans, elle l’a considéré comme un bébé et qu’elle parlait son langage. Elle ne lui demandait pas de corriger quand il prononçait mal les mots. Et quand elle a voulu mettre en place cette rééducation, il a refusé. Manifestement, Joan ne donne pas satisfaction à sa mère à la différence de sa petite soeur qui vient de naître et à propos de laquelle elle dit : « avec Juliette, c’est le jour et la nuit ! elle est beaucoup plus calme que Joan ». Elle me dira rapidement au bout de quelques séances qu’elle pense que son fils a besoin d’une rééducation orthophonique.

Le père tient un autre discours sur son fils. Tout d’abord, il n’est pas inquiet par rapport à son retard de langage car son propre frère a parlé à 4 ans. Par ailleurs, il le trouve éveillé, équilibré, content de se lever le matin. Il se retrouve dans son fils quand celui-ci passe d’un jeu à l’autre sans s’attarder, ni se concentrer dessus, il dit : « il est comme moi, il s’intéresse à ce qui est dehors, nous allons promener dans la colline, je l’ai emmené camper une semaine ». Il précise aussi qu’il a toujours été révolté par rapport aux adultes et par rapport à l’école, il restait lui aussi tout seul dans son coin. Sa demande est différente de celle de sa femme : il attend d’une psychologue qu’elle soit rassurante pour son fils et qu’elle lui redonne confiance en lui, comme cela fut son cas quand il était enfant. Il avait un père très sévère qui le battait. Il avait rencontré beaucoup de psychologues et l’une d’elle l’avait beaucoup aidé.

Joan était un enfant désiré. Ses parents se sont mariés quand ils ont appris la grossesse de Mme D. L’accouchement s’est très mal passé, du moins elle l’a très mal vécu. Il a fallu utiliser les forceps . Dans les premiers mois de la vie de Joan, ils n’avaient pas de logement à eux. Ils décrivent une certaine agitation autour d’eux, car ils ont vécu notamment chez les parents de M. D, chez la soeur de Mme. et chez des amis. Il y a eu des conflits avec cette soeur . Mme D. dit qu’elle n’était pas toujours présente pour son fils, car il y avait constamment du monde autour d’eux et en même temps, elle a été très peu séparée de lui. Quand ils ont eu leur appartement, la mère a été perturbée par les bruits des voisins et des jeunes, il a fallu à nouveau déménager. Depuis cela va mieux.

Quand je rencontre Joan seul, il me montre son genou écorché et dit : « é tombé, rouge », « fais-mal, rouge ». Il ne réagit pas à la séparation d’avec ses parents et se met à explorer les jouets dans le bureau et il s’intéresse à ceux qui sont cassés : « cassé », « é cassé », « bonhomme cassé », « bébé cassé ». On peut se demander qu’est-ce qui est cassé pour lui ?

Il est dans une agitation bruyante et une certaine excitation passant d’un jouet à l’autre sans se fixer sur aucun, il sollicite constamment mon attention en m’appelant : « eh ! egade ». Sa demande est impérative, il n’est pas question que je ne le regarde pas. Il s’intéresse plus longuement à ce qui se mange : « les foui » ( les fruits) dit-il. Et il se met à les nommer en me les montrant ce qui facilite grandement la compréhension : « mage la cayotte », « nane » ( banane), « a pomme ».

Son rapport à la parole en est à son début, il semble que son activité de nomination des objets oraux, son jeu qui consiste à envoyer une balle à travers la pièce et à la chercher, pour la retrouver et recommencer, témoigne , d’une mise en place de la fonction symbolique. Quand je vais le chercher pour sa séance, manifestement il m’attend, il salue mon arrivée avec un grand sourire et avec ces paroles : « là, voilà ! » ou encore « a madame ! » Il est content de me retrouver. A propos d’une boite vide, il dira : « a pas plu », à propos d’une boite pleine : « a plu ». Il introduit une opposition signifiante. Bien sûr, il aime beaucoup allumer et éteindre la lumière et accompagne son geste de ces paroles : « Elle m’ache, elle ma’che pas ».

Cela me fait penser à l’observation que nous rapporte Freud de son petit fils, âgé de 18 mois, faisant alterner la présence et l’absence d’une bobine de fil, en accompagnant sa disparition loin de son regard d’un « fort » ( loin en allemand) et sa réapparition d’un « da » ( voilà en allemand). Freud remarque aussi qu’il joue à ce jeu quand sa mère est absente. Ce jeu lui permet de rejouer l’absence de sa mère, en s’en rendant maître. Voilà pour la première période qui s’arrête là.

Quand je le revois 10 mois plus tard, il est âgé de 4 ans et ½, ses parents le ramènent car il n’a pas rattrapé son retard de langage, à l’école, il n’écoute toujours pas la maîtresse, il préfère jouer. Ils sont inquiets pour le C.P. Même le père paraît plus inquiet cette fois, il le décrit : brutal, violent dans ses gestes, désordonné. La mère se plaint toujours de sa désobéissance.

Au cours des séances, je peux constater que son vocabulaire s’est enrichi mais qu’il prononce toujours aussi mal les mots. Il fait des phrases dans le désordre. Il est toujours aussi agité, bruyant, mais le contenu de ce qu’il dit est plus riche. Le « je » est apparu : « y’ai fais un rond », « main’nant, y’e fais un solej », il m’explique : « c’est des crabouillages pou’ fai’ beau ». Il interroge le manque : « y ma’che pas », « y arrive pas pou’ ma’cher , pou’quoi, y a’ive pas ? ». Il se met à m’agresser imaginairement : « y te mange le c’oc’odile, la tête et les mains, vite, rega’d, c’est un c’oc’odile, y te mange ». A propos d’un serpent qu’il a trouvé : « y est méchant, tssi, ap’és, y te mange ». L’agression se fait sur le mode oral, il s’agit de dévorer l’Autre.

A la deuxième séance, il me raconte un cauchemar : « c’était l’o’age ( orage), toute la nuit, c’étaient des cauchemars, y’avait du feu su’ la maison, ap’ès, moi j’avais un cauchema’, j’avais peu’, j’avais peu’ du serpent aussi, tssi, tssi, toi aussi t’as fait dodo, tout à l’heure, toi aussi t’a fait des cauchemars ? » Puis il me parle d’une sorcière qui griffe, il fait s’affronter un tigre et un dinosaure avec des bruitages forts à l’appui. Manifestement, il s’est construit un monde angoissant où il s’agit de se battre, de dévorer. Il est très angoissé pendant cette séance qu’il a commencé en se cachant sous la table : « caché sous la tab’e, on voit pas moi ».

La séance d’après il décide de manger le serpent, le dinosaure mange l’avion. Et il poursuit ses scénarii où le bruit et l’agitation sont au premier plan, il fait le bruit de deux monstres qui se battent, il envoie des voitures heurter réellement et bruyamment des obstacles, il prend un marteau et tape avec sur la paroi d’une armoire métallique (je vous laisse imaginer le bruit que cela peut faire). Quand il fait trop de bruit, je lui demande d’en faire moins. Je pense que ce bruit et cette agitation sont l’effet d’une certaine angoisse qu’il parvient à me communiquer comme il le fait avec sa mère. C’est du coté du réel. S’agit-il de passage à l’acte ou d’acting out ? Il y aurait quelque chose à lui dire autre chose qu’un interdit pour que ça se dialectise un peu.

A coté de cela, il est toujours au travail de symbolisation et d’interrogation de l’absence et la présence : il continue de se cacher sous le bureau quand la séance commence et il veut que je le cherche : « on y’oue à cass cass ». Il n’est pas content si les craies ne sont pas à leur place habituelle et me dit avec une certaine impatience : « Où va-t-elle les crayons petites ? Où va-t-elle ? Pourquoi tu as mis là, toi ? Faut pas mis là ! » Et il remet les craies dans leur boîte habituelle. A propos d’une petite valise qu’il n’arrive pas à ouvrir : « eh on peut ouvrir ?on peut l’ouv’ir ? c’est toi de l’ouvrir ! » Comme elle est vide : « pou’quoi l’a pas ? Pou’quoi l’a pas ? Pou’quoi l’a pas ? » Tant que je n’accuse pas réception de sa demande, il insiste ou il se met à reposer sa question en criant.

Quatre mois après le redémarrage du travail, son père m’annonce qu’il se sépare de sa femme. Il vient me parler des raisons de cette séparation. Il se plaint de la sévérité de sa femme avec Joan : elle le frapperait sur la tête, l’insulterait et lui hurlerait dessus. Elle est différente avec leur fille. Ils se disputaient souvent à cause de Joan. Elle lui reprochait de ne pas être assez sévère avec lui. Il me parle des scènes de violence qu’il y avait entre eux vers la fin, auxquelles Joan a assisté.

Quand je revois Joan, je lui parle de la séparation de ses parents et des disputes. Il fait le commentaire suivant : « papa il a f’appé maman et maman elle embête papa, papa il est fo’t, il est fo’t, papa, il est t’és fo’t, il f’appe ! », il dit cela avec une certaine admiration. Le fait de lui faire une offre de parole sur cet évènement important dans sa vie, va avoir des effets sur la suite du travail. Quelque chose de la fonction phallique fait son apparition. Il dessine 2 bonhommes têtards, avec chacun un trait qui figue le pénis : « c’est un pitit bonhomme et un g’and bonhomme, c’est le tutute ça et il a fait pipi, c’est moi le grand », « le chevalier, c’est moi, c’est le couteau ».

Il décide que je suis la maîtresse et veut prendre ma place sur mon fauteuil, en disant : « je veux transformé en maîtresse » . Cette place semble avoir une valeur phallique pour lui et lui permet de dérouler la chaîne signifiante suivante : « tu peux t’assoi’ su’ ta place et il s’y met en disant : « comme ça tu vas pas à ta place ! » Il m’inflige un manque . « Je joue pou’ de semblant à la maîtresse, c’est moi la maîtresse, c’est moi qui fait le travail ». Il joue avec le téléphone. Je lui demande à qui il téléphone. Il me fait la réponse suivante : « à papa, il est méchant ma’ame B’asotto, tu m’a crié les oreilles, à la maison tu fais tout le bazar dans ma chambre.... tu m’as pe’du mes jouets, les nounours ! » Toujours à propos de cette place il dira : « je veux t’assoir sur ta place, pousse-toi, ...comme ça je vais grandir ».

Donc il me met à la place de la méchante probablement en réponse aux limites que j’essaie de poser par rapport au bruit qu’il produit et que j’ai de plus en plus de mal à supporter. Sa mère m’apprend qu’il fait beaucoup de bruit à la maison et qu’il la fait sursauter sans que je lui ai dit quoique ce soit de ce qui se passe dans les séances. Mais des bruits arrivent jusqu’à ses oreilles pendant les séances car l’isolation sonore est mauvaise. Un jour il me dira : « Elle crie maman ».

Un jour il me fait particulièrement peur, ce jour là en y repensant j’étais moins présente que d’habitude dans la séance avec lui. Soudain, il fit un bruit encore plus fort que les autres et où je craignis que la vitre de la fenêtre se casse, je lui fis peur en retour, en me levant brusquement et en lui demandant ce qui se passe. Il avait provoqué de l’angoisse et de la colère chez moi. Tout ceci se passa très vite sans que j’ai le temps d’y penser et ma réaction m’échappa. Il se figea, sidéré, se mit à pleurer et alla se cacher sous le bureau, tout ceci sans bruit. Je m’approchais de lui et lui parlais à voix basse de ce qui venait de se passer: qu’il m’avait fait peur, qu’il m’avait mise en colère et qu’il avait eut peur lui aussi. Quand il se calma et qu’il sorti de sa cachette, je lui demandais s’il avait eu peur que je le frappe, il dit que oui. Je lui proposais alors de parler de ces bruits très forts qu’il fait. Il m’en voulait toujours et refusa. Et au bout d’un moment, il commença sans faire de bruit à donner des coups de pied dans un fauteuil en mousse, en le lançant loin devant lui, en découpant une feuille en tous petits morceaux, avec un air boudeur. Je lui demandais s’il était en colère, il me dit que oui. La séance suivante il m’annonça qu’il en avait marre de venir ici que ça le fatiguait. Je lui répondis que je souhaitais toujours le rencontrer. Et le travail continue.

Ce bruit soudain n’était ce pas une façon de m’obliger à faire attention à lui et à m’occuper de lui ?

Suite à cette séance, où le transfert négatif à mon endroit a été fortement mobilisé, les bruits sont devenus moins forts et plus supportables. Il me semble plus calme et peut passer plus de temps avec un même jouet. Peut-être suis-je plus attentive et à son écoute. Cette hypothèse pourrait trouver une confirmation dans le dernier fait suivant : j’ai reçu sa mère avec lui dernièrement pour faire le point, après sa séance. Et où nous avons eu beaucoup de mal à échanger car il se montra bruyant et se mit à répondre à sa mère quand elle lui demanda d’arrêter, dans une attitude provocatrice. Elle me dit que Joan a toujours ce comportement quand quelqu’un vient à la maison, ou quand les parents sont présents ensemble.

A partir de ces différents éléments, je dirai que ce petit garçon semble se structurer sur un mode névrotique. Mais cela n’est pas facile car sa mère le phallicise très peu, à la différence de la petite soeur. Il est insatisfaisant pour elle. Ils sont dans un rapport de force que Joan essaie d’instaurer avec les autres. Mais il n’est pas sans recours car il peut faire appel au père pour le défendre de la demande dévorante de la mère : elle veut qu’il réponde à ses questions, qu’il lui raconte ce qu’il a fait à l’école, qu’il lui obéisse. Il me semble qu’il en position de symptôme du couple parental. Il fait crier sa mère et reproduit une violence dans le rapport à l’Autre qui existe entre ses parents. Dans cette relation l’objet voix est au premier plan, comme avec le père qui se plaint aussi des disputes avec sa femme et qui s’est tu pendant 5 ans pour que la relation avec sa femme tienne.
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