A. REVEL: Les circuits de Pierre


Je vais parler d’un enfant que j’appellerais Pierre et du travail que j’ai fait avec lui. Cela se déroulera sur une période d’à peu prés dix mois.

Pierre avait 4 ans au début de cette histoire. Pierre ne parlait pas, ne se séparait jamais de sa tétine.
Ses intérêts, dans cet hôpital de jour où se situe cette histoire, étaient restreints : Les goûters, la balançoire et être pris au bras.
Au bras il cherchait dans le corps de l’adulte quelque chose à quoi s’accrocher : Un bout de peau, rappel sans doute d’une petite excroissance de chair sur le corps de sa mère qu’il aimait attraper.
Cet enfant dormait toujours entre ses parents, sa mère calquant son sommeil sur le sien. Elle ne trouvait d’ailleurs de solution à ses colères, à ses cris qui leurs causaient des soucis par rapport au voisinage, qu’en le prenant sur elle. Le père ne pouvait que dire sa blessure par rapport à cet enfant et son impuissance.

Dans l’institution Pierre réclamait sans cesse de la nourriture. L’arrêt de cela amenait une grande colère, mais la trop grande présence de celle ci aussi. Une fragmentation alors de la nourriture et la nécessité de venir réclamer la suite étendait ce moment de communication.


Il lui était arrivé, avec d’autres, d’aller se promener à l’extérieur.
Un moment où, avec lui, j’étais au prise avec une de ces situations en impasse auxquelles il nous amenait et qui le transformait en boule destructrice, il me pris par la main et m’amena à l’extérieur.
Ce fut le début de nos circuits.
Il me conduisit de manière précise, tantôt me tenant par la main, tantôt courrant d’une manière un peu bancale, au bord de la chute.
Il fit un circuit précis, pas de demi-tour possible. C’est un circuit qui vectorialise son corps à défaut que celui ci soit orienté dans l’espace, ce corps au bord de la chute.

La semaine suivante, après avoir réclamé quelques aliments sans trop s’y arrêter, Pierre se dirige vers le portail et reprend le même circuit.
Deux ruisseaux croisent notre chemin. Je savais que lors d’une sortie au bord d’un lac, il n’avait pas hésité à rentrer tout habillé dans l’eau. Je suis méfiant. Je le vois approcher de l’eau, reculer, hésiter, très excité, poussant des cris. Il tend son pied puis jette une fleur dans le ruisseau. Je saisis cette initiative pour jeter une pierre à l’eau. Il va prendre la suite et jeter des pierres avec des cris aigus de triomphe. Cela ne s’arrête plus. Je dois intervenir pour le décoller du bord de l’eau. Il reprend sa course, un peu déséquilibré, tournant parfois sur lui-même, au bord de la chute comme s’il avait du mal à réguler quelque chose dans son corps.
Sa course va l’amener hors de la semaine passée. Il trouve un passage à côté d’un portail fermé, et puis finalement, plus loin s’arrête au bord d’un grillage.
Là, il va d’abord jeter un bâton au-delà du grillage, puis la sucette suivra le même chemin. Il la réclame un peu puis s’en éloigne et se dirige vers d’où nous sommes venus. Dans ce retour, ce qui était franchit sans difficultés devient difficile. J’entends « maman » à plusieurs reprises. Il faut rentrer et vite. Cela est de plus en plus difficile dans les bras il cherche à m’arracher les bouts de peau qu’il saisit. Cela ne tient pas. Il tombe de mes bras, désespéré, inconsolable.
Que s’est il passé ? Pierre a utilisé sa trouvaille du bord du ruisseau pour faire de la tétine un objet qui manque. Lui-même était menacé de disparaître dans cette opération, lui-même et l’autre maternel dont il lui fallait attraper de toute urgence des débris de sa présence. A ce point : un désespoir, j’étais néanmoins témoin de sa construction.

Puis une grande partie de l’année, ce sera la répétition de ce circuit, sans la partie qui avait amené à la perte de la sucette.
Il y a des constantes, notamment que le circuit ne peut être pris à l’envers.
Les ruisseaux sont des lieux privilégiés. Quand il s’en approche il se munie de pierres. Mais ce jeu ne peut s’arrêter. Je dois le saisir à bras le corps pour le déplacer plus loin dans ce circuit, ne manquant pas de saluer le départ de ces pierres.
Nous avons lui et moi cet outil : la pierre jeté dans le ruisseau à sa place. Avec cet appui je peux intervenir pour que cesse cette répétition. Il repart alors.
Ces circuits sont souvent des explorations orales, d’autres objets se substituent à la sucette qu’il enlève : pierres, sable, fleurs etc. … Parfois la sucette se perd. Elle tombe quand son corps est le lieu de colère où de plaisir : Colére quand je l’enléve du bord de l’eau ou alors il l’oublie sur un tas de sable qui l’occupe beaucoup, ou bien elle tombe lors de rires au cours de jeux qui peuvent s’installer dans ces circuits. Plaisir ou colère, ce sont des moments où quelque chose vient se mettre entre la sucette et lui.
J’essayerais de l’intéresser à ce que font les autres en nous installant dans des ateliers. Si un bref instant il se laisse attirer, rapidement ces objets sont balayés. Il n’accepte pas de se laisser détourner de cette prise essentielle avec la sucette.

Dans des moments plus informels dans l’institution où beaucoup de monde circule il prenait indifféremment la main d’un adulte qui passait à sa portée pour le conduire vers le placard à gâteau ou bien cherchait à être pris au bras.
Un jour, je devais brièvement m’absenter de l’institution. Je pensais, à tord, que mon absence n’avais pas d’incidence à ce moment. Je le dis rapidement à l’éducatrice avec qui il était à ce moment. A mon retour elle me fait part de la terrible colère de Pierre à mon départ et surtout de son geste qui a été de jeter sa sucette et de ne plus vouloir la rependre !
Sa colère l’a orienté : Il s’est servi de sa sucette pour dire un « vas t en, parti ! »
Cette orientation à eut tout de suite des effets visibles sur son corps. Le circuit qui s’ensuivit ce jour là ne fut pas fait en trébuchant mais en maîtrisant bien son corps. Il était calme et avec une tonicité qui n’était pas sans évoquer la tenue de son père, ancien rugbyman.
Ce furent des babillages, des cris toniques jetés dans l’espace et un grand plaisir de disposer de tout cela.
Ce fut un moment où dans l’institution on l’a vu jouer sans se préoccuper de notre présence.

La semaine d’après, il sortit de son circuit habituel et alla à l’endroit où la tétine avait été perdu en début d’année, s’arrêta un moment. Je lui rappelle ce qu’il s’y était passé. Puis il repartit rejoindre son chemin habituel.Ce fut une sorte de cérémonie de souvenir.

Pierre quelque temps après a repris sa sucette, et tout n’a pas été stabilisé pour autant bien sur.

Ce que cet enfant a pu produire pour pallier à l’absence de la mère est précaire.
Il est toujours menacé par un laisser en plan radical et féroce.
La tétine était une tentative pour fixer ce qui risque de partir de lui avec le départ de l’Autre mais devenue trop réelle elle ne pouvait être absente.
Néanmoins la nécessité d’un autre ordre des choses, un ordre symbolique était là. Sa rage à voir la nourriture trop présent en témoignait.
C’est lui qui m’a indiqué la nécessité qu’il y avait de fabriquer un objet qui manque. Mais il fallait que je me mette dans cet appareillage pour que ne fasse pas retour ce qui ne cessait pas. Il fallait que je me fasse le partenaire actif de sa construction.
Quand il a put utiliser la tétine pour dire sa colère devant l’absence nous avons vu alors combien cela soutenait le corps. Le corps tient avec l’absence de l’objet. C’est à ce même moment qu’il va babiller, lancer ses cris joyeux dans l’espace.Il y a là l’utilisation de la langue dans un plaisir corporel, une lallation, cette rencontre des mots avec le corps dont parle Lacan Dans la conférence de Genève.
Pierre accepte bien là d’utiliser quelques débris de la mère ainsi que Lacan le dit dans cette même conférence, « quelque détritus que l’eau du langage a laissé avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille » (conférence de Genève.)
Détritus, débris qui restent après que l’Autre soit parti.

Analogue au « Tu l’as dit ! » d’une cure il fallait que je tienne un « Tu l’as fait , tu l’as fait cette trouvaille ! »

Comment tout cela concerne le travail en institution ?

D’abord cela suppose qu’est été vérifié que les initiatives aient leurs place dans l’institution mais aussi que les autres soient suffisamment informés pour que soit préservé cet espace.
La logique d’un travail bien souvent n’est saisie qu’après coup.Avec cet enfant nous laissions assez ouverts nos stratégies d’intervention. L’avantage d’une institution pour des sujets psychotiques c’est qu’en pluralisant les lieux d’adresse cela leur préserve la possibilité de mettre en place un transfert qui ne soit pas obturé par des présences trop persécutrices.Cela facilite la possibilité de choix pour de tel sujet.

A ce point du transfert, choisi par un sujet , il est à la charge de celui ou de ceux qui sont alors le lieu de cette adresse de s’engager ou pas dans cette invite, d’accepter ou pas, mais c’est à leur charge.
Le particulier de ce que j’appellerais là un désir décidé peut permettre de se faire partenaire de la construction de l’enfant.
J’en arrive à cette question d’une pratique en institution, qui laisse toute la place, notamment par l’élaboration clinique commune, au particulier pour que le transfert soit possible, particulier du sujet qu’on accueille, mais aussi particulier du désir engagé du côté du soignant en sens inverse de la massification par l’idéal du groupe.
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