J-L MORIZOT: Une forme particulière de délire, l'érotomanie


L'érotomanie, est une folie délirante. C’est la croyance pathologique d'être aimé, d’être aimé de quelqu’un et, en général c’est une croyance très actuelle, très intensément vécue par les patients, qui sont classiquement le plus souvent des patientes. Cette croyance en une idée de base entraîne des conséquences dans la vie des patients. Ce sont les "Fausses amoureuses de prêtres" des descriptions princeps de la psychiatrie qui ont typifié ces délires.

Céline B. est une jeune femme de 26 ans que j’ai rencontrée dans le cadre de la consultation psy d’un centre anti-douleur…..Hasard et contingence dans la modernité, elle était venue consulter pour des cervicalgies et mes collègues, médecins somaticiens d’alors, envoyaient systématiquement tous les primo consultants du centre chez le psy, pour une consultation systématique, au nom de ce qu’ils refusaient de choisir leurs indications. Je passe sur les qui pro quo et les malentendus que cela engendrait, Celine B. se plaignait d’un blocage cervical, un blocage des mouvements de rotation du cou, événement de corps sine materia, dont elle datait l’apparition avec précision, un soir d’avril 1998.
Ce n’est qu’en la questionnant qu’elle en vient à nous parler de “ mon ami Jean-Jacques ”, énoncé d’un nom, du nom de son ami dirait-on, mais qui s’entend d’une manière particulière. On y entend certes le prénom, prénom composé, composé des deux prénoms, Jean et Jacques, mais aussi , chez Céline B., au moins autant, mon ami l’un ou l’autre, Jean ou Jacques, qu'importe, n’importe lequel, soit ce qui s'entendrait comme le sans nom de son ami, une désignation de mon ami sans nom, mon ami x. Un énoncé qui interroge tout de suite sur la valeur de néologisme de ce prénom, au nom de cet usage privé d’un nom de la langue, indiqué de la vocalisation particulière qu’en fit cette jeune femme et qui nous interrogea….

C’est une jeune femme à l’allure de jeune fille, timide, réservée, modeste. Elle vit chez ses parents, père et mère où elle aide sa mère aux tâches ménagères et cherche du travail. Elle a un CAP de fleuriste, obtenu après une simple scolarité primaire. La fratrie se compose d’une sœur jumelle et d’un frère aîné, issu d’un premier lit de sa mère.


Céline B. a un secret, qu’elle ne livre qu’avec réticence et parcimonie, parce qu’elle se méfie. C’est un secret, c'est son secret, dont la divulgation peut être dangereuse, pour elle et pour d’autres personnes, parce qu’il touche à la défense nationale et parce qu’il y a des jaloux. Elle a un fiancé, un homme de 41 ans, “ le plus jeune colonel de France ”, rencontré lors d’une fête, dans sa ville natale, alors qu’elle assistait à la représentation d’un groupe folklorique polonais, à laquelle elle avait œuvré. De lui, elle sait peu de choses, “ il m’a prise à froid ” dit elle, mais elle ne le voit pas. "Il est au Centrafrique et nous n’avons pas de contact", "quand il vient en France, c’est pour remettre des papiers au ministre de la défense". Cependant elle annonce comme une évidence que "nous allons nous établir prochainement, en mars , avril 2000". "Je suis stressée par ce mariage, je dois acheter une robe importante ”….."Je cherche des textes pour la cérémonie" ; "il faut organiser les cortèges", "il y aura 400 invités au mariage, 50 pour moi, 350 pour lui, il a invité le ministre, Mr Alain Richard…" ;

Au fil des rendez-vous, il n’est plus guère question des douleurs cervicales et les mouvements du cou sont spontanés et sans restrictions. Elle ne voit toujours pas “ mon ami Jean-Jacques ”, mais il est en Afrique, en Guinée,….. Il ne donne pas de nouvelles, mais “ c’était prévu, c’est dans sa mission, c’est un peu de l’espionnage …. ”

Ainsi, Jean-Jacques apparaît aussi invisible pour elle qu’improbable puis inexistant pour nous, signant avec la conviction de son amour pour elle, le caractère tout a fait platonique d’une telle énamoration.
Par la suite, elle finit par nous dire, d’un air malheureux, que “ ça n’avait pas marché avec le militaire ”, que pour elle, cet échec, “ ça avait été un passage douloureux ”, mais “ sans plus ”, précisait elle, pour ajouter “ qu’elle vivait très bien en célibataire ”. Après un peu plus d'un an de rencontres régulières, Céline B. n’est plus revenue. Je n’ai pas cherché à la rappeler. Celine B., rencontrée sur indication médicale, ne demandait rien, elle me prenait à témoin de ses certitudes, que je n’ai jamais mises en doute….L’érotomanie si elle est illusion délirante d’être aimée, n’en est pas moins d’abord, dirais-je, hors toute référence au sens psychiatrique de ce terme, un “ délire de relation ”, c’est à dire une solution, trouvée par le sujet, pour dire que non au rapport sexuel qu’il n’y a pas…A ce titre, le délire en question mérite la considération du psychanalyste.

D’abord, et depuis Gaétan Gatien de Clérambault, l’érotomanie est un des tableaux typés par la psychiatrie comme “ délire passionnel ”, un délire qui se rencontre chez les paranoïaques.
Le génie clinique de De Clérambault a isolé ce qu’il appelle le “ postulat fondamental ”, soit la certitude du patient, certitude délirante, croyance pathologique, non obstant l’expérience, comme chez le délirant jaloux. Croyance ici en cet amour, cet autre qui aime, que De Clerambault appelait “ l’objet ”. C’est l’objet qui a commencé, c’est l’objet qui aime le sujet ! C’est “ l’objet ” qui est l’agent de cette affaire, qui concerne le sujet et l’affecte, mais où il est fondamentalement passif. Ca, c’est l’agencement du récit de ce délire.

Il faut ici saluer le génie clinique de cet auteur, de De Clerambault,
qui a isolé avec l’automatisme mental et le postulat fondamental du délirant jaloux et de l’érotomane, voire du revendiquant passionnel, les modalités du grand Autre auquel a affaire le sujet paranoïaque. Il y voyait une logique, neurologique à l’œuvre….mais neurologique ou pas la logique est d’abord de la langue pour les sujets parlant ! Lacan avait perçu cela et l’avait fait passer dans la publication de 1931 où, citant celui qu’il appellera plus tard “ son seul maître en psychiatrie ”, il provoqua sa colère et la brouille avec celui-ci. Qu’il ne soit pas séparé de ce grand Autre ne veut pas dire qu’il ne rêve pas, le paranoïaque, de s’en séparer !
Tout prouve qu’il ne fait que cela en tentant de logifier une relation
qui tienne à cet Autre. Ce qui prouve que les psy perdent leur temps à vouloir établir, chez les délirants, une séparation, là où elle est déjà là : une relation suppose une séparation antécédente, ce qui unit est aussi ce qui sépare ! C'est la fonction thérapeutique du délire sur laquelle insistait Freud….et les patients ont encore une fois raison de tenir à leur délire !….

La psychiatrie classique analyse le roman d'amour érotomaniaque, en termes d'un postulat fondamental et de thèmes dérivés. L'érotomanie repose sur le postulat fondamental, la certitude d'être aimé ou aimée - ce n'est pas un syndrome féminin ! - , qui génère des thèmes dérivés : c'est "l'objet" qui a commencé, c'est l'objet qui aime, et cet objet c'est une personne d'un rang supérieur, qui est libre malgré son mariage, qui manifeste sa puissance et un intérêt constant pour le sujet, car l'objet ne peux atteindre au bonheur sans le sujet, et ce malgré certaines apparences, car le monde entier s'intéresse à cette liaison….L'évolution dans le temps de l'histoire du "roman érotomaniaque" se déroule en trois phases, d'espoir, de dépit, et de rancune, avec une terminaison qui n'est pas toujours la résignation douloureuse de notre patiente, mais qui peut aller jusqu'au drame passionnel de la rupture et de la vengeance avec un passage à l'acte criminel.

Ce peuvent être de ces patients qui tuent leur psy, leur médecin ou leur prêtre !

Freud, dans son commentaire du délire du Président Schreber, donne avec aplomb, la formule générale de tous les délires.


Elle tient dans une phrase :"je l'aime", phrase qui désigne ce qu'ailleurs il appelle le transfert en tant que passion amoureuse, en tant que mode par quoi le sujet est affecté de sa relation à l'Autre. Dans la psychose paranoïaque, il s’agit de ce que Freud appelle, en 1911, avec la grande prudence qui accompagne ses intuitions les plus fécondes, “ fantasme de désir homosexuel ”. Les transformations, inconscientes, de cette phrase, dans les règles de la syntaxe, plus précisément les diverses façons de contredire cette proposition unique, seraient responsables des trois formes de délire chez les paranoïaques :

1°) Contredire le sujet, ce n'est pas moi qui aime, c'est l'autre, c’est elle, qui aime ( tous les hommes que moi j’aime), soit la formule du délire de jalousie;

2°) Contredire le verbe, je ne l'aime pas, mais "je le hais", formule du délire de persécution ;

3°) Contredire l’objet, ce n'est pas lui que j'aime, c'est elle que j’aime ( parce qu’elle m’aime) soit la formule du délire érotomaniaque.

4°) Enfin, la contradiction générale, l’énoncé “ Je n’aime personne , je n’aime pas du tout ”, serait la formule du délire des grandeurs.

Par cette assertion, d'une sûreté et d'une audace surprenante, Freud lie la libido, son devenir et son destin à des énoncés, à des formes littérales sémantiques et syntaxiques ! La libido n'est rien de moins que guidée, conduite, encadrée, canalisée par ces énoncés que la psychiatrie dit emporter la croyance du sujet, croyance en certitude contrairement à la croyance incertaine et non stable des schizophrènes dissociés. Freud donne là les formules qui règlent l’hydraulique de la libido sexualis !
Le lien du sujet à ses énoncés, c'est la libido, c'est son transfert à l'autre, cet autre soi-même porteur de la dimension de radicale altérité, l'autre-Autre, celle qui suscite l'angoisse, celle qui naît de l'expérience de la rencontre d'une absence de limite de soi à l’Autre auquel le sujet a affaire .
L'érotomanie délirante est bien à distinguer des autres formes de propos érotiques qui entrent dans les thèmes délirants des patients. C'est même un délire "presque exclusivement psychologique" disait De Clerambault, car il utilise des processus mentaux tout à fait normaux, il repose sur une pétition de principe en soi respectable, à savoir la conviction qu'a une personne d'être aimée par une autre. En ce sens, c'est un délire intelligible, plausible, qui peut passer inaperçu si certains caractères du roman amoureux ne viennent attirer l'attention du clinicien.


Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un délire, autrement dit qu'il y a erreur, dans la logique symbolique, du compte rendu aux faits que cet énoncé désigne, ou, comme on dit de l'hallucination ( la célèbre définition de Ball, une perception sans objet à percevoir), que cet énoncé est sans objet…..sinon sans cause.

La logique signifiante développée par Lacan permet de poser la question du sujet dans ses rapports aux embarras du sexe, soit la façon, la stylistique de chacun pour répondre à l'interrogation intimante de la perception du désir de l'Autre…..Pour en revenir à l'érotomanie, rien ne prouve qu'il s'agisse en l'occasion d'amour, fut-il originé de "l'objet" vers le sujet, rien ne prouve que de vivre cette passion réalisée avec l'objet aimant apaiserait la tension du sujet. Au contraire, Freud l'a montré, il ne s'agit pas de réalisation ni de passage à l'acte sexuel, mais de mettre en forme, de contenir, canaliser la libido, c'est à dire la jouissance pulsionnelle. Lacan a montré la valeur nodale du postulat érotomaniaque et de ce qui s'en déduit. De Clérambault avait auparavant, avec sa logique, rompu avec le vocabulaire psychologique de la croyance….Le postulat est le point fondateur, hors démonstration, transexpérimental de son rapport à l'Autre.

Dans notre exemple, Céline B. a fait un jour une rencontre, a eu un coup de foudre, le reste, c'est la déduction qu'elle fait et le roman qu'elle bâtit pour rendre compte de l'effet produit sur elle par cet événement, cette rencontre

Dans un article de 1986, Colette Soler , citée par François Leguil en 1993, dans sa brillante introduction à une réédition des articles de De Clerambault sur l'érotomanie, Colette Soler faisait le point sur ce qu'elle appelait "les phénomènes érotomaniaques de la psychose". Elle rend en particulier justice à la logique psychotique en pointant, qu'on voit bien, avec le postulat passionnel que le sujet psychotique n'est pas un sujet rebelle ou indifférent aux leçons de l'expérience. Ce n'est pas non plus un sujet qui pense faux et raisonne mal comme le dit un certain savoir psychiatrique, mais qu'au contraire, c'est un sujet qui s'emploie avec persévérance et logique à tenter de concilier les données de l'expérience et notamment les démentis qui lui viennent de l'objet, démentis qu'il constate fort bien, avec une prémisse invariable et constante, antérieure à toute expérience. La certitude du sujet psychotique, paranoïaque est plus que la croyance que la psychiatrie lui attribue. La croyance laisse la place au doute que la certitude élimine. L'amour est ici purement une manie, c'est à dire une folie, au sens où c'est le nom de ce qui vient typifier d'un terme appris dans la culture un lien, qui s'avère non stable, réversible en son contraire…. La métaphore délirante n'est pas une invention assurée car la lettre n'a guère, peu ou pas chez le psychotique la fonction de bord, de littoral qu'elle a pour un névrosé. Chez le psychotique, la fonction phallique, celle qui nomme, désigne et fait exister des êtres de langage, délimite la jouissance est forclose.

Chez le paranoïaque, c'est l'Autre, identifié au lieu de la jouissance, qui existe, a l'initiative, affecte le sujet qui lui est soumis dans un rapport totalitaire.

Appellerions nous Céline B. "Aimée" comme le fit Lacan pour Marguerite Anzieux dans sa thèse ? Est elle l' "Aimée" du "plus jeune colonel de France", que nous pourrions appeler, en jouant sur l'homophonie, "Jaime" ? Ce n'est pas sûr, car l'amour n'écrit pas le sujet pour notre patiente. "Aimée" n'est pas son nom de sinthome, l'amour ne la fait guère exister… Céline B. n'est manifestement pas la femme qui lui manque, elle se présente plutôt comme une malheureuse, affectée de la jouissance d'un Autre bien peu apte à l'amour, un Autre déjà bien suffisant, qui sans doute ne manque pas d'une femme, puisqu'il l'a déjà. Sa formule : "le plus jeune colonel de France" est-ce le nom de cet Autre jouisseur ? Ce n'est pas sûr, il n'apparaît pas comme jouisseur, comme l'homme qui aurait toutes les femmes. Est-ce alors le nom de l'exception à cette jouissance totalitaire ? C'est un amour qui la laisse bien peu existante…., bien peu parlante, bien mortifiée. Son roman amoureux n'est pas celui d'un amour heureux, d'un amour qui illumine les sujets. C'est un amour malheureux dans un roman qui finit mal. En attendant le prochain, ….?

Lui n'est pas "Jaime" mais "mon ami Jean-Jacques", un homme admirable, un homme des services secrets, un peu espion……Soit un homme un peu double. Est-il porteur de la castration ou est-ce un être plus complet que les autres, un être de jouissance qui échappe justement à l'universelle loi ? C'est en tous cas un être d'exception, un être porteur de la dimension de l'un, avec qui elle entretient une affinité élective. Serait-ce "ce plus jeune colonel de France", le nom de celui-là, seul capable d'aimer une femme en l'élevant au rang de la femme, exception à l'universel féminin ? Autant de questions qui restent sans réponses dans cette clinique et portent le mystère de la stylistique de Céline B. Pourquoi stylistique et pas style ? Si, selon Lacan, le style c'est l'homme, l'homme à qui s'adresse un auteur dans son rapport intime à l'objet qui le fait, il est sûr qu'il faut répondre qu'il n'y a pas de style chez le psychotique. Le psychotique étant celui qui ne rend pas compte dans sa langue d'un rapport à un objet qui le fonderait, il n'apparaît pas, dans son langage, séparé d'avec son objet, il n'apparaît pas divisé par cet objet. On parle alors d'un semblant de style, la stylistique. Freud parlait d'une dimension homosexuelle présente dans le délire des psychotiques….Ils ne rendent pas compte, dans leurs énoncés, dans la langue symbolique, de la sexuation, du rapport à l'Autre du sexe.
Le délire ici échoue à pacifier la relation de Céline B. à l'Autre et à la réalité. Il n'y a pas de stabilisation de la psychose, pas de tempérance de la jouissance de l'Autre. Ce qu'on observe alors, c'est la poursuite des remaniements signifiants, le délire évolue, se transforme, jusqu'à ce que la patiente trouve un énoncé, une forme qui tienne et assure la stabilisation, avec ou sans médicaments psychotropes.


A Lyon, en juin 2001,

J.L.Morizot
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