Ph. DE GEORGES: Principes pour une conversation


L’outil-psychanalyste

“ Nous essaierons d’établir les principes de la conversation avec le psychotique, et nous nous offrons à ce qu’il se serve de nous ”.
Cette formulation simple et légère est au départ des rencontres organisées en ce mois de mars dans toute la France par les collèges, antennes et sections cliniques du champ freudien. Partout, des groupes ont travaillé sur la séance avec le sujet psychotique avec comme perspective d’exposer le résultat de leurs réflexions.
Parler de séance avec le psychotique est une façon d’étendre à cette clinique particulière les réflexions récemment menées par l’Ecole sur la logique de la séance analytique. Ici autant que dans l’analyse pure – et plus encore peut-être – la question ne relève pas de ce qu’on appelle des standards. Elle suppose que ce soit la particularité du cas qui nous guide, mais aussi ce que nous savons de la structure psychotique.
Conversation avec le psychotique : voilà le nom apparemment modeste et discret que Jacques-Alain Miller donne à ces rencontres. Le terme semble en rabattre sur les prétentions ou les souhaits de ce qui pourrait être appelé “ cure ”, “ psychothérapie ” ou “ traitement ”. Lacan disait traitement, dans le titre de son écrit qui continue d’être la base à partir de laquelle nous interrogeons les conditions de notre action. Il s’agit bien de conditions en effet, c’est à dire de ce qui est requis, pour que la rencontre de ce sujet psychotique avec nous réponde à ce qu’on est en droit d’attendre d’un analyste.
Lacan nous éclaire sur ces conditions en énumérant les questions qui se posent au clinicien et qui doivent avoir une réponse – celle qu’il leur donne – comme préliminaire au travail qu’il qualifie de traitement. Traitement possible. Lorsque psychose il y a, franche, avérée, manifeste, ou lorsqu’elle paraît potentielle, susceptible de se déclencher, notre action obéit indéniablement à des principes qui diffèrent de ceux de l’analyse pure et qui ont valeur de nécessité. Le diagnostic est donc la première question préalable. Il conditionne la politique, la stratégie et la tactique qui seront les nôtres tout le long du travail auquel nous allons nous prêter. Car si le psychotique vient à la rencontre de l’analyste, c’est afin qu’il se serve de nous comme l’outil propice à la tâche qui est la sienne. Il est en droit d’attendre que nous contribuions ici à la limitation de la jouissance qui l’envahit, là à la construction de la néo-réalité que l’effondrement qu’il a connu rend indispensable pour lui. L’énigme qu’il a rencontré ou qu’il rencontre justifie un travail signifiant dont la fonction sera de limiter le trou ouvert, la déchirure du tissu symbolique. La perplexité anxieuse, si elle est encore présente, et le sentiment profond que la signification qui se dérobe lui est en même temps personnelle, justifient une construction – délirante – pour laquelle notre présence réelle et effective trouve sa nécessité. J’emploie ici les termes qui sont ceux de Lacan dès ses “ questions préliminaires ”. Ils constituent les repères à partir desquels nous avons à contribuer à l’ homéostase symptomatique qui devrait pouvoir résulter de notre conversation.
Chaque séance - son style, son déroulement, sa scansion - dépend de cette perspective. La fin du traitement, comme finalité, détermine la fin de la séance, comme temporalité. Chaque séance est donc réglée par cette perspective qui est la notre : contribuer à la création ou au fonctionnement optimum d’un symptôme qui apporte une homéostase.

Un drôle de paroissien

Un cas va me servir à donner un peu de chair à mon propos.
Nous l’appellerons Monsieur H, comme Homais. Lors de notre première rencontre, je pense en le voyant, qu’il a l’allure d’un apothicaire du XIX° siècle. Imposant, le gilet tendu par une confortable embonpoint, le crâne dégarni, des favoris encadrant son visage que barre une moustache aux extrémités frisées, la voix grave, solennelle et bien posée, il articule soigneusement ses phrases et s’attache à exprimer clairement sa pensée. Il me dirait lui-même après quelques rencontres qu’il a “ la mentalité d’un pharmacien du XIX° ”. Je lui ai été conseillé par son confesseur, qui m’a présenté comme “ le meilleur psychiatre catholique ”. Je reçois l’information en manifestant mon étonnement : “ Qu’en sait-il ? ”, dis-je, tout en notant dans un coin de ma tête ce trait sous lequel je suis rangé et dont je mesurerai bien plus tard les implications cachées. Lorsqu’il aborde un sujet qui lui semble délicat, il m’invite à pratiquer “ une analyse sémantique ” de son récit afin que je m’assure qu’il n’essaie pas de m’influencer par une version trop subjective. Je suis appelé d’emblée dans une position de rigueur et d’évaluation des faits. Il ne faut pas que mon jugement soit influencé, même si, “ avec bac plus 10 ou 15 ”, je suis supposé armé pour l’impartialité. Ses propos essaient d’être égaux à un idéal de clarté et de précision. L’objectif déclaré est celui d’une communication sans équivoque et sans malentendu. Il prend donc soin de me signaler les obstacles que nous pourrions rencontrer, parmi lesquels dominent la fausseté et l’incorrection. Depuis la première séance jusqu’à ce jour, il s’assure en me quittant de la bonne tenue de la séance : “ Ai-je été correct ? ”, “ Me suis-je bien présenté ? ”. Mr H se pense obsessionnel. Il prend soin de me demander à chaque occasion combien de fois par semaine, par mois ou par année il faut : changer de slip, laver les carreaux des fenêtres, faire réparer les robinets qui fuient, envoyer ses vœux. Est-il convenable de serrer la main à telle personne, selon la relation qu’on entretient ou les griefs qu’on nourrit envers elle ? Peut-on s’adresser à telle dame, lui faire porter des fleurs, enlever son chapeau en la voyant ? Si je suis supposé savoir quelque chose, c’est le savoir-vivre en société. D’autres personnes le conseillent : des prêtres qu’il fréquente assidûment, sœur Rose, religieuse qui l’accompagne dans les affres où le plonge ses relations avec les femmes. Ainsi en est-il avec la cadre du bureau voisin, célibataire de son âge qu’il pourrait envisager d’épouser. La dame finira par l’éconduire, mais ses émois auront été tout théoriques. Sœur Rose l’aide aussi, quand il surprend à l’improviste telle conversation entre jeunes employées. Une phrase anodine l’éclaire sans aucun doute : cette jeune fille est follement éprise de lui. Il a entendu l’une des jeunes femmes dire : “ La machine est en route ”. Les autres ont ri et la plus jeune semblait rougir, au moment de son entrée. Détournant la conversation, mais de façon allusive, il lance à la cantonade une phrase de Cyrano : “ Monter, mas très haut peut-être, mais tout seul ! ” Le message est allusif, mais clair. Sœur Rose encourage l’élégance du geste. J’admire à l’occasion la patience et le tact de la religieuse quand il avoue ses visites à la prostituée sa voisine. De même ses confidences sur “ l’onanisme non manuel ” auquel il est contraint quand une période de neurasthénie l’accable et que cette solution est la seule à le libérer de sa tension.
Malgré tous ses efforts, la pornographie s’impose à lui. Ca lui rentre à la base du crâne comme par un tuyau de poêle. Il est impossible de débrancher cet appareil par lequel il est envahi à son insu par des pensées qui le révulsent. Il faut dire que Papa était un pornographe, que le vice, la paresse et l’alcool était les maîtres de la maisonnée. Maman n’a pas mené une vie honnête, non plus.

Au travail

Il s’adresse à moi après avoir épuisé divers psychiatres. Il a eu un long arrêt de travail pour raisons de santé, suivi d’une mise en disponibilité pour études. Il a passé l’an dernier un diplôme universitaire de 3° cycle, alors qu’il est entré dans son administration sans le bac il y a une vingtaine d’année. Il sait devoir rencontrer un psychiatre régulièrement en raison de sa pathologie : outre la névrose obsessionnelle, il souffre d’anxiété. La reprise du travail le préoccupe beaucoup. Il a un grand souci de s’acquitter de sa tâche aussi parfaitement que possible. Je suis aussi supposé savoir ce que c’est qu’un anxieux, catégorie dont il est un spécimen, et connaître les conduites qui sont utiles à ceux-ci. Il a, à chaque séance, 2 ou 3 “ cas d’anxiogénése ” à me soumettre. Il sollicite que je lui dise la bonne conduite à adopter, ou pour le moins que je juge la solution qu’il y aura lui-même apportée. A côté de mon expertise en psychologie individuelle, je suis aussi concerné par les “ problèmes de psychologie sociale ”. Quelques mois de rencontres nous ont permis de faire le tour des situations qui se répètent et qui le confrontent à ses difficultés. Il a une aptitude certaine à susciter la suspicion et le rejet. Le domaine principal de ses difficultés est le travail. Monsieur H. est cadre dans une administration. Il occupe en fait des postes assez inférieurs à ses compétences et à son niveau d’étude. Un de ses confidents, prêtre, lui a confié que les plus grands parmi les jésuites acceptent des tâches humbles, voire un travail d’ouvrier, quand un intérêt supérieur le demande. C’est une comparaison qui rend supportable son déclassement forcé. En fait, il a eu de nombreux déboires dans des postes précédents. Son anxiété, bien réelle, lui rend impossible le contact avec clientèle et usagers. Certaines responsabilités entraînent chez lui des comportements qui semblent avoir été inadaptés. Le maniement d’argent (les sommes qui circulent dans son administration sont importantes) le met en transe. Il vit dans la terreur de l’erreur, de la faute accidentelle, qu’on lui imputera comme volontaire. Mais surtout, le mode de relation aux autres qu’il met en place aboutit régulièrement à des conflits violents. Au point où nous en sommes, il a un de ses supérieurs dans le collimateur. Celui-ci ne travaille jamais, impose son chien dans le bureau, parle du football club de Bastia aux heures de pointe, fait des jeux de mot salaces et diffuse de la pornographie. Il y a de bonnes raisons de pensée qu’il est pour quelque chose dans l’attentat du FLNC qui a visé une administration de la ville. Moi qui suis voltairien, je suis bien placé pour savoir que “ paresse est mère de tous les vices ”. Or la paresse est le problème de ce chef, Monsieur Colombani. Comme c’est souvent le cas des canailles, Colombani est un homme intelligent, comme Hitler, qui est certainement l’homme le plus doué – certes, dans le mal – du siècle passé. Colombani est au mieux comme Ponce Pilate. Pire, généralement, il ne se lave même pas les mains du sang de l’innocent : il prend le parti du voyou contre l’honnête homme. Les droits de l’homme sont ainsi régulièrement bafoués. Qu’en pense l’homme de gauche que je suis ? Quelle attitude est-il légitime d’adopter ? Comment défendre l’honnête homme et ses droits ? Où commence la démission, où le compromis devient-il compromission, la concession, trahison de la cause du juste et de la justice ?
Le problème auquel nous sommes confrontés est celui de la répétition d’un scénario que Monsieur H connaît bien : il se produit en effet à chaque fois, dans chaque service où il est nommé. Monsieur H est hanté par la crainte de mal faire. Il remplit ses fonctions avec zèle. Mais chaque jour est l’occasion de constater l’inconduite des chefs. Il y en a toujours au moins un qui s’avère incompétent, malhonnête ou stupide. Sa pente est à la dénonciation de la faute. Il voudrait que soient confondus les coupables et leurs complices. Mais l’ennemi est habile, sait jouer de ses propres points forts comme des faiblesses du juste. Les syndicats ne le soutiennent plus. L’alliance de Pilate et du voyou triomphe à chaque fois.
Dans les années 70, il a été incarcéré pour une histoire étrange. C’est le premier épisode d’une longue série. Il ne m’en parle que de façon indirecte. La presse de l’époque en a largement rendu compte. Dans le contexte post-68, un fort courant d’opinion semblerait s’être mobilisé en sa faveur. Il aurait subi des mauvais traitements policiers lors de son arrestation. Mais jamais on ne lui a vraiment rendu justice. Sa bonne foi ont été mis en cause ainsi que la véracité des faits dont il se plaignait.
“ Quand donc se manifestera la justice divine ? Si vous tenez vraiment votre rôle de psychiatre catholique, vous devez pouvoir me répondre sur ce point ! ”

Le signifiant du transfert

Cette interpellation directe change le cours de notre conversation. Nous ne sommes plus dans la chronique bi-hebdomadaire des bévues de Colombani ou dans la gestion de l’anxiogénèse et des soucis sexuels. Ce rythme habituel correspond à la difficulté de Monsieur H à mener sa vie sans l’étayage de directeurs de conscience. Ceux-ci sont recrutés dans deux champs : la religion et la psychiatrie. Les premiers sont sollicités en raison de la foi solidement ancrée de Monsieur H. Celle-ci s’est affirmée après l’épisode persécutif inaugural dans lequel une certaine dimension hallucinatoire semble avoir été présente. Monsieur H a sans doute trouvé auprès de l’église catholique les repères qui lui ont permis de donner sens après-coup aux épreuves connues lors de sa douloureuse période gauchiste. L’idée directrice est que le bien existe, qu’il est possible de calculer sa conduite sur des préceptes consistants et qu’enfin, un recours est possible. Les seconds répondent à une autre nécessité. Monsieur H les a rencontrés par contrainte. Mais il a trouvé de ce côté ci une certaine écoute. Il s’est forgé une certaine idée de l’humanisme scientifique des psychiatres. Leur savoir peut être convoqué pour gérer au cas par cas les difficultés rencontrées dans la relation avec autrui. Il semble avoir obtenu de certains d’entre- eux des conseils, des directives, des orientations. Combien doit-on boire de verres de vin dans un jour ; quelle limite à la consommation de tabac est compatible avec la santé ? comment rationaliser les conduites alimentaires ; il chiffre en francs, puis en euros : tant de sucreries par semaine, tant pour les loisirs. Il faut comptabiliser aussi les heures de sommeil, fixer les horaires de lever, de coucher et de repas…
J’ai dû l’habituer à ne pas répondre de la place où j’étais attendu : celle de la norme. Ce qu’il demande est en effet qu’un autre supporte la parole qui édicte le bien et le mal, au nom de dieu ou du savoir médical. Il cherche à ce que s’incarne chez autrui l’instance de la conscience morale. Dans sa demande massive qui porte sur les gestes de la vie quotidienne et sur tous ses détails pris indistinctement, il peut sembler possible de répondre au titre d’un maître bienveillant. C’est ce que réussisse les religieux qu’il harcèle et que les psychiatres semblent avoir assez bien imité au nom de leur religion laïque. Mais l’exercice rencontre une évidente limite : le représentant de la norme est tôt ou tard sommé de répondre du désordre du monde. S’il est sans cesse pris à témoin du tord qui est fait à Monsieur H, sa neutralité n’est pas indéfiniment possible : en effet, que fait la justice divine ?
Et le problème avec le dieu de Monsieur H est qu’on en attend le châtiment définitif.

A la fin de cette séance, j’ai donc conseillé à Monsieur H de demander une consultation théologique à son confesseur. Je ne dispose pas en effet du savoir nécessaire sur la conduite de dieu. Que dit l’Eglise catholique sur ce point ? Il ne me semble pas que le dieu des évangiles intervienne sur ce mode dans les affaires humaines. Peut-on décemment solliciter une sanction de l’au-delà ? N’est-ce pas ce qu’on appelle un péché d’orgueil ? Nous avons lui et moi besoin d’un avis éclairé.

Il sera répondu à la question que la justice divine n’est pas immanente. Il n’y a donc pas à susciter les foudres du Très-Haut, ni à les attendre en ce monde. C’est pour plus tard et au-delà. En attendant, nous devons vaquer à nos affaires.

Une ou deux choses…

Qu’ai-je voulu illustrer avec cette vignette clinique ? Une ou deux choses tout d’abord qui concernent les enjeux des entretiens préliminaires. Ceux-ci fonctionnent comme moment d’un calcul qui va conditionner la direction que l’on va pouvoir donner ensuite au travail. C’est le temps où se définissent les règles de la conversation qui va se dérouler avec le sujet qui franchit le seuil de notre porte. Instant de voir, donc, dont l’enjeu est de savoir quelles sont les cartes que chacun a en main. En ce sens, “ entretiens préliminaires ” consonne bien avec “ Questions préliminaires ”. J’ai dit en introduction que ce travail préalable au traitement se décrit selon deux axes : d’une part la connaissance de la structure, de l’autre la singularité du cas.

Le premier volet est celui pour lequel se justifie le terme de diagnostic. Le Dia-gnostic, c’est la traversée du savoir. C’est de ce côté que nous faisons passer le matériau que les séances amènent par le tamis du savoir constitué, de nos catégories préalables. Dans ce tamis, nous retenons quelques données essentielles qui nous permettent de nous orienter soit du côté de la psychose, soit du côté de la névrose. La nécessité de cette étape est que nous n’aurons pas les mêmes objectifs dans un cas et dans l’autre. Si nous évaluons la psychose, il ne sera pas question de faire chuter les identifications du sujet, mais de soutenir au contraire un minimum d’identification au semblable, c’est à dire à la communauté humaine. Il ne s’agirait pas de renvoyer le sujet à l’énigme, car celle-ci lui est plus que familière : elle est le gouffre que la régression spéculaire a ouvert devant lui, le vide de la signification dans lequel son être s’abîme. Nous allons nous prêter au contraire à border et limiter ce trou, à ravauder comme il se peut la trame signifiante. Autrement dit : si l’analyse évoque irrésistiblement (ana-luein) un travail de dissolution, il s’agit ici de donner au sujet les moyens qui lui sont nécessaires à construire. L’enjeu est de construire le symptôme qui n’est pas déjà là.

Le second volet, qui n’est pas vraiment une suite, mais un autre axe simultané, est donc celui de la singularité du cas. Nous cherchons les éléments propres au sujet avec lesquels il produira un bricolage lui aussi propre et singulier. Quelle est la forme particulière de l’énigme rencontrée, la modalité originale de rencontre avec le réel que le symbolique n’a pas su traiter ? Quel est le lieu où s’est fait le “ débranchement ” et où il sera souhaitable que quelque chose vienne faire rebranchement avec l’Autre ? Quel est l’Autre jouisseur auquel le sujet se confronte et qui est le partenaire de sa dramaturgie ? Autant de points qui doivent être l’objet d’un relevé topologique qui détermine les modalités de notre acte.

Dans le cas que j’ai évoqué, on voit se répéter des situations qui à chaque fois le confronte à la même figure de persécuteur : le chef paresseux, avatar de l’imposture paternelle. On voit aussi se profiler par le biais du transfert un Autre redoutable : le Dieu du châtiment, le Dieu obscur avide de sacrifice dont on doit se garder d’être le bras armé.

Au-delà de Freud

L’expérience clinique accumulée depuis que Lacan nous a donné son orientation initiale a permis de mettre à l’épreuve la fécondité de celle-ci. Sans doute est-il frappant de voir ce qui est au cœur de cette expérience, des comptes-rendus que nous en avons et des débats qu’ils suscitent : l’axe n’est-il pas en effet la question du transfert psychotique, de son accueil et de son maniement ? Or, c’est précisément sur ce point que Lacan conclue “ cette question préliminaire à tout traitement possible des psychoses ” : il note qu’elle introduit à “ la conception à se former de la manœuvre du transfert ”. Or en répondre lui semble alors prématuré, car ce serait, dit-il “ aller maintenant “ au-delà de Freud ”.
Le séminaire III et cet écrit qui en délivre la pointe indiquent de façon précieuse et précise quelques coordonnées du transfert psychotique dont on voit comment la pratique analytique est obligée de tenir compte. Schreber dans son rapport à Flechsig nous fait entrevoir le péril toujours là : que le soignant se trouve en place d’Autre persécuteur. Une position de maîtrise et les emblèmes du savoir sont propices à cette prise. Or la persécution est au moins potentiellement sinon même de façon asymptotique l’horizon de toute psychose. Voilà qui nous incite à veiller à tenir une place modeste, nous faisant plus prompt à accompagner la quête du sujet qui converse avec nous qu’à lui faire prendre le risque de l’appel du Nom-du-Père et de la carence du signifiant lui-même. L’être de néant de chaque homme est ici assez proche et sensible pour que la voie qui est la notre soit encore plus que dans la cure du névrosé de l’ordre de cette “ fraternité discrète ” à laquelle Lacan nous rappelle. Mais cette position même a ses risques : celui du double qui hante le semblable, propice à cette passion narcissique où l’image du petit autre se prête au déchaînement du sujet envers son kakon incarné. Lutte à mort où le même frappe le même. D’où l’indication que Lacan nous donne, quant à l’érotomanie mortifère que tout traitement de la psychose contient en germe et qu’il convient donc de manier : c’est ce qui lui fait dire que si la cure du névrosé correspond à une paranoïa dirigée, celle du psychotique relève d’une érotomanie dirigée.


Texte présenté à la section clinique le 11 Mars 2004
En haut En bas