J.RUFF:Retour sur un ego


Il a 60 ans et vient de faire la rencontre d’une femme qui a réveillé en lui une sexualité qui l’embarrasse. Un cancer de la prostate s’est déclaré autour de cette même date. Il vient donc me voir pour me parler du malaise qu’il ressent de l’effet conjugué de ces deux événements.
Quand je lui souligne l’étonnante conjonction de ces deux événements, il me rapporte avec une ironie déconcertante, la théorie, qu’il appelle de bas étage, sur le cancer. On a un cancer là où ça fait problème. Si c’est vrai, me dit-il alors, il en serait un exemple. Mais comme il n’a pas de problèmes sexuels, la théorie est donc fausse. Voilà pour le style.
Comment son corps a-t-il rencontré la sexualité ? Il s’est marié vers 28 ans après une très forte déception amoureuse. Ce mariage circonstanciel fut, comme il dit, une mise entre parenthèse de sa sexualité. Mais voilà, il retrouve un corps affecté par la sexualité !
Que s’était-il passé lors de cette première rencontre sexuelle ? Il s’était senti glorifié, sublimé, valorisé par une femme ambitieuse qui aurait par la suite particulièrement bien réussi dans la vie. Il s’était demandé, vis-à-vis de cette femme, « pourquoi moi », lui qui se sentait médiocre, insignifiant surtout par rapport à son manque d’ambition. Elle l’avait laissé tomber, puis contacté quelques années après pour reprendre un petit temps de relation. En somme, il était l’objet qu’on prend et qu’on jette. Elle était maîtresse du jeu. Mais, qu’elle ait pensé à lui pendant ce temps, l’avait aidé à traverser ce moment d’abandon.
Après-tout ce temps, il avait choisi de se risquer à nouveau dans une aventure amoureuse. Il voulait que, cette fois-ci, ça se passe bien. Mais la sexualité, mise entre parenthèse, fit retour dans des phénomènes de corps qui firent énigme pour lui. En faisant l’amour, il ressentait chaque fois un choc dans son corps et se retrouvait bouche béé. Sa partenaire, par ailleurs, lui signalait la souffrance qu’il avait sur le visage à ce moment-là. La première femme lui aurait déjà signalé le même phénomène. Par ailleurs, dans le quotidien, d’une minute à l’autre, il peut s’éloigner d’elle, se débrancher d’elle, brusquement, sans savoir pourquoi.
Ce n’est que lorsqu’il me parlera de son rapport très particulier à son corps que son embarras devant cette rencontre sexuelle prendra tout son relief. Son absence d’affect à l’égard de sa chimiothérapie avait en effet un caractère peu commun. Il m’évoquait le souci que ses proches se faisaient pour lui, alors que ça ne lui faisait ni chaud ni froid.
Il me relatera l’expérience fondamentale d’un événement de corps datant de ses 14 ans. Son père lui aurait infligé une telle raclée à coups de poing, qu’il en aurait été couvert de bleus, de la nuque à la taille. Il me dit qu’on irait à notre époque à l’hôpital. Ce père violent n’aurait pas su par la suite comment s’excuser. L’énigme de sa violence reste entière. Mais il n’en veut pas à son père. L’important réside dans sa manière d’avoir réagi. Il attendait que ça s’arrête et ceci sans affect, même pas de peur, comme il me le précise. Ce n’est donc pas seulement sa sexualité qui était entre parenthèse mais son corps. Il fut l’objet battu dans un temps suspendu, en attente de la fin des coups, sans corps. D’où le retour, dans le réel du corps, au moment de faire l’amour, des coups du père, dans la sensation d’un choc et du temps suspendu, dans le fait d’être bouche bée.
« Attendre que ça s’arrête » est depuis la tonalité de tout ce qu’il vit.
Quand il se couche, il n’a qu’une hâte, c’est de se réveiller. « Vivement demain ». C’est la parenthèse de l’affect de sommeil en attendant de retrouver son corps au réveil. De même à la fin sa chimiothérapie, son entourage lui propose de fêter ça. Ça n’a pas de sens pour lui. Il me dit avoir fait pareil pour son service militaire. S’il attend que ça s’arrête, il ne peut donc pas pour autant se réjouir que ça soit terminé. Ce serait en effet reconnaître qu’il y a eu quelque chose de désagréable pour son corps à quoi il aurait échappé
Cette tonalité d’être sans angoisse, pratiquement désaffecté, lui vaut d’ailleurs un réseau d’amis qui trouvent en lui un personnage plutôt apaisant.
C’est là que le recours au concept nouveau d’ego que Lacan introduit en 1976. peut faire entendre sa pertinence. Il implique une « idée de soi comme corps»(1) et une fonction réparatrice. .
L’ego comme« idée de soi comme corps» ne trouve pas son appui dans l’image narcissique mais dans un événement de corps où le « rapport du dire au corps » (2)engage une modalité de corporisation, un destin, un monde. Il a, lui, l’idée explicite qu’il peut mettre son corps entre parenthèse, en attente, comme à l’abri. Son idée du corps s’est construite sur un refus d’être affecté par les coups du père qui ne mordaient pas sa chair. Cet ego implique donc non seulement une conception du corps mais aussi du temps.
L’ego a d’autre part une fonction réparatrice, raboutable, correctrice « du rapport manquant » (3)à la fonction de nouage du Nom du père. Lacan fait de cet ego une père-version au sens d’un amour pour le père. L’amour pour le père porte, pour lui, au point précis où le corps du père défaillait. Son père tuberculeux changeait chaque fois de métier quand il devait se rendre à la visite médicale obligatoire. Le fils, à la suite du père, réussit à ne pas être un malade. En étant infirmier, il s’occupe de tous les malades sans en être un lui-même. Et il est très attaché à son métier. Il a su maintenir cette logique d’exception tout en évitant les débranchements dans sa vie sociale à la différence de son père. Mais le débranchement s’opère par contre dans la vie sexuelle quand il doit engager son corps, c’est-à-dire d’être affecté. Le sexuel implique la castration, soit l’inscription d’une perte de jouissance. Il a refusé d’être affecté, d’être un malade comme tout homme. Il ressent alors un trop de jouissance qui le laisse à nouveau sous le choc, bouche bée. L’ego, comme raboutage, n’est donc qu’une réparation imparfaite. Rappelons que Lacan à propos de l’ego de Joyce parle d’ailleurs d’un « raboutage si mal fait »(4).
Qu’attendait-il d’un analyste ?
Il a accepté notre travail de rigueur qui la reconduit à la logique de son ego. Même s’il veut revenir sur le moment logique qui a présidé à son choix, la même réponse lui revient : celle de la première insondable décision de son être. Il en retire la même disposition vis-à-vis de l’affect. Il attend que ça s’arrête et n’est pas un malade.
Les séances ont donc été marquées par ce style. Il ne s’est jamais engagé d’une séance à l’autre pour prendre rendez-vous. Il reprenait contact, quand il voulait, en s’excusant régulièrement, pour cette façon désinvolte de travailler. Le temps de notre rencontre, qui a duré trois mois, lui a permis d’attendre que son embarras s’arrête. En somme, sa vie a pu reprendre son cours normal avec le corps qu’il s’est choisi.
Jacques Ruff 1) S XXIII p. 150
2) JAM Pièces détaches p. 225 et Sinthome p. 17
3) Synthome p. 152
4) Séminaire XXIII p. 153
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