S. PERAZZI: Clinique du flou


Certains patients ont une façon de s’exprimer assez vague et qui est rapidement réajustée lorsqu’on les interroge ; de plus il semble qu’ils aient une notion de la limite elle-même peu assurée.

“ Quand j’avais 16-17 ans, j’ai été drogué ”, prétend ce patient. Il précise en fait qu’il a ramassé une barrette de shit sur le sol, qu’il l’a fumée, et qu’il a eu des hallucinations visuelles. – Mais qui vous a drogué ? – La société répond–il tout à trac ! Puis, il se reprend : En fait, non, c’est moi ; plus tard, il fera le lien avec le fait qu’il a lui-même versé des somnifères dans le verre de sa petite amie qui voulait le quitter.
Y a-t-il un lien entre le manque de repères dans son éducation et le flou de son discours ?
“ Je ne sais pas ce qui peut se faire ou pas entre des parents et des enfants ”, dit-il, alors que sa mère le faisait dormir entre son mari et elle et que, plus tard, il a assisté aux ébats de son père avec une de ses copines à lui.

Une patiente avoue avoir “ des difficultés avec la simplicité ” ; de fait, dans sa vie comme dans son discours, elle a bien du mal à mettre de l’ordre.

Lors des premiers rendez-vous chez le psychanalyste, l’anxiété du patient peut être telle qu’elle laissait planer sur tout son discours une impression d’inachevé, d’embrouillé ; ce brouillard, Hervé Castanet l’avait pointé comme phénomène élémentaire chez l’un de ses patients présenté à une réunion des sections cliniques.

Cette autre patiente présente un phénomène élémentaire plus répandu : elle ne finit aucune de ses phrases, laissant en suspens chaque terminaison ; au flou s’ajoute alors la perplexité inhérente à sa structure.

Cet autre encore tient un propos si allusif qu’il en devient difficile à suivre.

La clinique du flou semble donc se retrouver dans toutes les structures : flou de l’anxiété ou du trouble de la réminiscence névrotique, flou de l’allusion ou du suspens dans la psychose.

En 1963 naît à Berkeley la logique floue (“ fuzzy logic ”) créée par M. Lofti A. Zadeh, professeur d’informatique dans la célèbre université californienne. Cette invention répondait à l’infériorité de l’ordinateur face au raisonnement humain dans des taches simples, et ce malgré leur considérable différence de rapidité.

C’est en raison de la logique booléenne que l’ordinateur ne peut s’adapter à des tâches simples. Si dans le système binaire (que l’on peut assimiler à la logique du tout ou rien), les variables ne peuvent être que 0 ou 1, dans un système flou, toutes les variantes entre 0 et 1 sont possibles.
Dans la théorie classique des ensembles, un objet appartient ou n’appartient pas à un ensemble ; mais cette théorie ne peut résoudre certains paradoxes, tel celui d’Epiménide le menteur, alors qu’en logique floue, un objet peut appartenir à un ensemble ET EN MÊME TEMPS, à son complément.

La logique floue, passée plus ou moins inaperçue en Occident, connaît un énorme succès en Asie dans les années 85-90 ; sans doute les japonais, passés maître dans son application, sont-ils plus sensibilisés de part leur culture à l’approximation que les occidentaux, par trop “ cartésiens ”.
On a ainsi pu construire des machines dites “ intelligentes ” capables de prendre en compte des variables vagues : aspirateur modulant sa puissance en fonction de la quantité de poussière, lave-vaisselle déterminant le cycle le plus approprié selon le degré de saleté, voire même d’estimer l’humidité de la vaisselle en enregistrant l’heure de la dernière ouverture de la porte et le nombre de fois où elle a été ouverte !
Bart Kosko, professeur à l’université de Los Angeles, a écrit en 1994 un éloge du “ fuzzy thinking ” recommandant d’apprendre à penser flou, à penser plutôt les choses en termes de degré.
La bonne vieille logique du tout ou rien, chère à certaines patientes hystériques, est là bien mise à mal. Alors ne peut-on pas retrouver dans la clinique psychanalytique actuelle cette dimension du flou ?
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