S. GOUMET: Une mère une


A relire Freud, la femme aurait par nature « un défaut d’investissement d’objet ». « La formation des organes sexuels féminins … provoque une augmentation du narcissisme originaire, défavorable à un amour d’objet régulier… »
Il va même jusqu’à déterminer ce qu’il nomme « un type authentique de femme ». « Le type authentique de femme n’aime pas les hommes, mais s’est arrêté en général au stade du narcissisme […] La femme aime aussi son enfant de façon narcissique comme une partie d’elle-même. »
Soutenue par le désir de pénis, auquel elle substitue le désir d’avoir un enfant du père, la femme investit libidinalement cet objet narcissique :
« […] même pour les femmes narcissiques qui restent froides envers l’homme, il est une voie qui les mène au plein amour d’objet. Dans l’enfant qu’elles mettent au monde, c’est une partie de leur propre corps qui se présente à elles comme un objet étranger, auquel elles peuvent maintenant, en partant du narcissisme, vouer le plein amour d’objet. »
Qu’est-ce qu’un choix d’objet narcissique ? ce n’est pas le narcissisme de la libido, c’est-à-dire que ce n’est pas un investissement libidinal et exclusif du moi comme Freud en repère les effets dans les psychoses. La différence est d’importance : le choix d’objet narcissique permet une dialectique avec l’autre parce qu’il vise à obtenir en retour l’amour. Ceci n’exclut pas que dans l’amour « Y a d’l’Un » tout seul. « C ‘est de là que se saisit le nerf de […] l’amour. »
Ce retour théorique sur la femme et l’amour d’objet est une balise précieuse pour la clinique. Le cas exposé ci-après peut s’en éclairer.

La demande de Véra se formule en ces termes : « Je veux avoir un enfant… J’ai trouvé un père pour mes enfants et c’est important pour moi … Je n’ai pas su, pas pu élever F. »
Elle a rencontré un homme, un homme dont elle dit qu’il fait le père. F. c’est son premier enfant âgé de 7 ans auquel elle est très attachée.
Véra a 32 ans, elle a toujours travaillé bien que souffrant de troubles attribués par ses proches à la consommation d’alcool si bien que sa propre mère a élevé F., le soustrayant de la vie de Véra dans les périodes tourmentées.
« F. appelait ma mère maman … F. n’a pas eu de père … J’aurais voulu qu’il essaie de s’en occuper pour pouvoir lui dire qu’il n’avait pas de place … qu’on n’avait pas besoin de lui ». C’est d’ailleurs ce qu’elle fait les rares fois où celui-ci téléphone.
Elle souhaite « faire cet enfant » dans de bonnes conditions, se comporter en mère. La grossesse effective se trouve confirmée quelques jours plus tard.
Bien qu’interrogée sur ce qu’elle entend par « être un père », sa réponse témoigne de ce que la chose reste vague. Cet homme n’intervient qu’à sa demande et de manière assez désincarnée. Par exemple, elle lui demande : « Réponds à F., c’est un père qui doit le faire » pour tout ce qui a trait à la curiosité sexuelle de son fils. Au quotidien être père se résume à être là, surtout pas pour éduquer, surtout pas pour gronder.
A la question qui vise « ses tourments », il s’avère que les conditions sont plus graves qu’elle ne l’a jamais dit : elle raconte une expérience récente, celle qui l’a décidée à venir consulter. Cette expérience n’est que la partie émergée de l’iceberg, expérience paradigmatique qui s’appuie sur des troubles antérieurs qu’elle acceptera d’évoquer. Ce qu’elle décrit avec précision marque un moment de bascule déjà ressenti.
En résumé, elle dit : "Je ne sais pas comment dire les choses, j’ai vu une femme dans le miroir qui me parlait, c’était mon image mais ce n’était pas moi ; je ne sais pas qui c'était ; je voyais cette image qui parlait mais je ne sais pas qui c'était. C’est trop compliqué je ne sais pas si je dois dire je ou elle." Cette voix lui intimait d’appeler son mari pour lui annoncer qu’elle le quittait et qu’elle abandonnait son fils ; elle a obéi à la voix et ne s’est sentie redevenir présente que des heures plus tard.
Elle rapporte cela dans un état de grande détresse et de désarroi : « Je vais mourir ». Elle n'a aucune explication même irrationnelle pour donner un sens à cette expérience. La pauvreté des associations, c'est-à-dire l'incapacité à créer des liens de cause à effet, trouve ici son aspect paradigmatique.
En outre l’expérience présente des similitudes avec des choses ressenties auparavant. Elle s’est beaucoup alcoolisée dans les années qui ont précédé : elle certifie qu’elle n’aime pas l’alcool et son corps le confirme car lors de chaque alcoolisation, elle vomit. Chaque fois qu’elle s’est alcoolisée, chaque fois qu’elle « a pété les plombs », une voix lui commandait de boire, une présence lui soufflait des conduites insensées, incompatibles avec ce qu’elle s’efforce d’être au quotidien. Cette formulation a été confondue par son entourage avec « le déni de l’alcoolique », mais la séance donne une autre couleur à ce qu’il en est de cette expérience.

Cette grossesse qui s’annonce peu après apporte un point de certitude délirante. Elle dit grosso modo qu’il y a un autre en elle et donc plus de place pour l’émergence d’autre chose. L’enfant qu’elle porte n’est pas conçu comme un autre. Cela l’apaise provisoirement. La maternité lui donne consistance, la fait une.
Quant au père, elle ne lui laisse pas le choix : elle aura cet enfant avec ou sans lui. Interrogeons à nouveau la place qu’elle donne à ce père auquel elle refuse la parole concernant la grossesse.
Loin d’être divisée entre le désir que lui inspirerait cet homme et le désir d’être mère, elle le fait père ou rien (comme le père de son premier enfant d’ailleurs). Il se trouve que cet homme est père de deux enfants d’un premier mariage. Ceux-ci vont servir de support à un développement délirant. La fille, passe encore. Le fils par contre donne lieu à une véritable focalisation des affects. Tout ce qu’il est, lui est insupportable. Le voir est un supplice. En poussant un peu le questionnement, on obtient : « il est efféminé », elle ne le considère « pas comme un enfant, pas comme un homme, pas comme un être humain, il est comme un mort-vivant ».

Avoir un enfant, cela ne crée pas de l’Autre symbolique, là où il fait défaut, cela peut conforter l’idée d’un Autre imaginaire qui semble ici servir de déclenchement au délire. L’hypothèse que l’on peut poser, c’est que la maternité joue un rôle déterminant dans le déclenchement.
Véra n’est pas poussée par le manque, et ne se porte pas vers le réel pour y installer radicalement la métaphore paternelle comme Freud le démontre de la position sociale des femmes dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse en 1932.
Sa position subjective ne le lui permet pas car l’enfant, pour cette patiente, n’entre pas dans la logique substitutive développée par Freud. Dans ce processus délirant, Véra objecte à une possible division affective entre ses enfants biologiques de l’homme qui partage sa vie. Sa maternité exige de son compagnon une position qui échappe à la division.
D’ailleurs, dès le départ cette maternité visait l’Un puisqu’elle l’a protégée contre l’expérience du dédoublement.
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