F. HACCOUN: Un couteau dans la plaie


Mr B. : « Un couteau dans la plaie »

Apprenant qu’il existe un psychologue au sein de centre d’hébergement, Mr. B. demande à son éducateur un rendez-vous avec moi.
Mr. B. est reçu au foyer à sa sortie d’incarcération (de sept.02 àjanv.03). Il est sous conditionnelle et a une injonction de soins (pour son alcoolisme et pour une psychothérapie). Il expose dès le début de l’entretien son dilemme ; « c’est comme si j’avais un couteau dans la plaie si je parle, et si je ne parle pas, çà me ronge, c’est un abcès que j’ai…’
Entendons cela sans métaphore car, pour lui , « un chat est un chat », que je transcrirai par le mot c’est la chose.
Mr. B. a été incarcéré pour violences conjugales envers sa femme. Il l’a touchée d’un coup de couteau puis s’est retourné ce couteau contre lui. Il a été transporté d’urgence à l’hôpital où on lui a fait 5 points de suture. »C’est la côte qui m’a protégé « , dit-il.

Mr. B. a 48 ans, il a quitté l’Algérie depuis 97 pour fuir l’intégrisme musulman. Il a eu un accident de voiture à ce moment là alors qui’il tentait de s’échapper des terroristes.( Traumatisme crânien, fractures du fémur, un mois de coma ) Aujourd’hui, depuis cet accident , Mr. B. marche avec une béquille et se dit être « un miraculé » .
Arrivé en France avec sa femme et ses 3 enfants, il obtiendra un contrat de formateur en alphabétisation.
Mr. B. s’exprime plutôt bien, et dénote quelque peu par rapport aux autres résidents d’un niveau plus précaire. Lui se met en position d’exception, se montrant très proche de ses éducateurs qui lui témoignent une certaine reconnaissance.
Il m’a paru important de vérifier au plus près les coordonnées de cet événement que j’ai choisi comme point d’appui pur construire le cas. Je déplierai temporellement les trois temps successifs : avant l’événement, le passage à l’acte en tant que tel, la position de Mr. B. aujourd’hui.

I. Avant l’évènement qui a précédé son incarcération.

Mr. B., jusqu’à son arrivée en France a toujours vécu en Algérie. Sa mère est décédée de maladie en 96 mais il n’en dit rien. Il est le cadet de deux frères , les quatre autres sont des sœurs, son père décrit comme âgé, fatigué, fut un grand Imam en Algérie, et plutôt tolérant selon Mr. B.. Toute sa famille est restée en Algérie.
Je n’ai que très peu d’éléments de son histoire, Mr. B. ne se prêtant que peu aux associations mais répondant plutôt à mes questions lors de l’entretien. C’est comme si chaque parole était donnée au compte goutte…
Marié à 30 ans (il a toujours vécu chez ses parents, sortait, profitait de sa jeunesse) depuis une vingtaine d’années . il rencontra son épouse à des cours d’anglais. Ils se sont bien entendus et il a alors penser à se marier. Mr. B. était enseignant de français en collège. Trois enfants sont nés de ce mariage (une fille de 15 ans, deux garçons de 15 et 9 ans). Tout allait bien jusqu’à leur arrivée en France Mais petit à petit les choses se dégradaient progressivement, avec ses difficultés pour trouver un emploi notamment.
Mr. B. parle très peu de son alcoolisme, il reconnaît avoir toujours bu, mais soutient que ce n’est pas l’alcool qui l’a empêché d’assumer ses responsabilités. Bon mari, bon père…
« j’ai été surpris quand je me suis mis à boire… »
Madame a trouvé un emploi dans le social et s’est occupée de la misère du monde, recevant beaucoup de gens chez elle et cela, Mr B le supportait de moins en moins. Mme a demandé le divorce. C’est à ce moment là, semble t’il, l’arrivée en France, ses problèmes d’emploi, la demande de divorce, que le monde de Mr B s’est effondré. Il se dit alors « dépressif », passant ses journées, oisif, dans les jardins publics, buvait « bière sur bière », se sentait seul, « mal dans sa peau », « stressé ». Mr. B. ne sait pas bien pourquoi son contrat de travail a été interrompu avant la fin, il pense à « un manque de concentration ».
« Peut-être que l’alcool a joué un rôle, c’est dû au changement. Le stress, les angoisses, la vision d’un avenir incertain, çà a fait boule de neige… »

II.L’événement

Comment cela s’est-il passé ?
« J’étais dépressif, je venais d’être licencié. J’étais seul dans ma chambre, je lisais un livre. Elle criait J’ai entendu mon prénom…J’ai pris un couteau de cuisine, mes nerfs ont lâchés…puis je me suis retourné la lame contre moi-même… »
Une voisine aurait été présente mais Mr. B. n’a pas fait cas de son regard, il était « dans un aveuglement total »
« J’étais déprimé, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase…
C’est au moment où il aurait vu le sang couler sur la main de sa femme, qu’il a retourné le couteau contre lui.
« J’ai pas frappé dans l’intention de lui faire mal…J’ai pas frapper pour la tuer… »
Que dit Mr. B. de cet événement ? Peu de choses car il le présente comme totalement énigmatique. Il ne comprend pas. C’est comme s’il avait « un moi et un autre moi … chaque être humain a un vernis, ce vernis craque et une bête sort… »


III. Comment Mr. B. se présente-t-il à ce jour ?


Un traitement de Prozac, Atarax, Tertian lui est prescrit. Mr. B se présente comme abattu, écrasé, perdu, comme suspendu dans une sorte de perplexité. L’errance psychique où il se trouve semble redoubler son errance réelle. Mr B. ressasse sa solitude, sa déchéance, il se sent tel un « parasite », il a « 1000 ans », Mr. B. « tourne en rond ». Il tient un discours plaqué, désaffectivé, où le signifiant paraît vidé de sa signification, Mr. B. reste au plus près de son énoncé.
« Je n’arrive pas à supporter l’autre moi…c’est la première fois de ma vie que je le découvre…il est en moi, il est en train de m’empoisonner la vie, c’est une torture morale…de dire, c’est comme un couteau dans la plaie… »
Chaque début d’entretien, du reste, commence par la même chose : « c’est toujours pareil, je ne suis jamais tombé si bas… »
A ma question « comment tenez vous le coup ? »Mr. B. me répond que cela devient « animal , c’est comme un instinct de conservation, c’est comme la bête qui se défend pour survivre »
-« Oui mais vous vous parlez », lui dis-je.
-« Les bêtes parlent aussi leur propre langage, un langage qu’on ne peut pas comprendre »
Mr. B. semble vraiment se présenter comme totalement désubjectivé. Serait-il aliéné à une logique propre à lui, où l’Autre serait celui qui accuserait réception de sa déchéance et s’apitoierait sur son sort ? Enlisé dans sa propre jouissance, Mr. B. ne trouve pas le capitonnage nécessaire pour border cette jouissance et tempérer l’errance dans laquelle il se perd. Il a basculé dans le vide dpuis cet événement.


IV.Les écrits de prison.


Mr. B. a écrit son journal en prison. Je l’ai invité à me le monter et il l’a fait très spontanément
Je vais vous en livrer de brefs extraits..

« A la maison, rien n’allait plus, les cris n’arrêtaient pas jusqu’à ce que l’irréparable arriva, je lui portais quelques coups de couteau puis je le retournais contre moi et depuis j’ai vécu l’enfer de la police , des juges et de la prison. »

« A partir du mois de février la chance commença à tourner, les problèmes commencèrent à la maison, ce qui couvait voyait le jour, elle prit un avocat puis demanda le divorce. Elle ne ratait pas l’occasion de me faire entendre ce jargon que je déteste ; juge, justice…Je faisais la sourde oreille, mais cela me minait doucement et sûrement. Je buvais plus que d’habitude et je devins irritable car elle a atteint la provocation gratuite. »
24.12. « Réveil difficile…comme la veille c’est l’annonce d’une journée noire, journée où je revois tout le film au ralenti ce qui m’amène à penser à mon devenir, à ma sortie. »

26.12. Je me levais à 9 h passées et j’étais sonné malgré une dizaine d’heures de sommeil puisque c’est un sommeil artificiel dû aux cachets que je prends pour dormir. »

« Rien ne sera comme avant, c’est un autre moi qui sortira de cette maudite prison, brisé au fond de moi-même, comment ferai-je pour revenir avec ce poids ? Je sais que je serai toujours tourmenté par cette malheureuse expérience…J’ai basculé dans l’horreur et je finirai jamais de payer. Je finirai ma vie comme Sisyphe, avec plus de bas que de hauts parce qu’il m’arrive de m’illusionner et de me dire que je tourne une page noire mais je sais qu’il n’en sera rien et que je porterai le restant de mes jours le boulet de douleurs, de soifs inassouvies, de rêves inavoués, de remords et regrets inexprimés. »

« Son dépit a fait de moi un monstre, un monstre qui s’est conduit en monstre qui a piétiné l’innocente sensibilité de mes enfants. »

« Je suis seul dans ma cellule, je suis seul et j’écris. J’ai appris à faire ma lessive, j’ai appris la solitude, la solitude que j’appréhendais tant et qui m’a rendu fou et aveugle, je l’ai maintenant cette grande solitude qui me faisait peur, je sais qu’elle sera maintenant ma compagne. Revoir mes enfants, seul moment capable de m’exorciser, de chasser les démons qui m’habitent et qui me hantent. »

« Dans la cellule le démon de la captivité me reprend, je lui ai échappé toute la matinée. Maintenant il me reprend, malaxe mon moral et me foule aux pieds. En l’espace de quelques heures je lui ai échappé mais quand il me reprend ; il me le fait payer cher et je paye ces quelques instants de paix intérieure, un baume sur cette plaie que subit mon âme. Quand le couteau de la captivité retourne dans la plaie, il fait mal à crever. »

« Dieu fasse que j’arrive à combler un peu l’indifférence qui m’a rendu inconsciemment insensible, moi qui ai une sensibilité à fleur de peau, je suis l’éternel incompris. J’ai toujours été sur une autre fréquence. »

Lettre à mes fossoyeurs.
Je voudrais graver du feu chaque minute passée entre ces murs. Je commence le jour de mon anniversaire, je ne voudrais pas et ne devrais jamais oublier cet épisode d’une vie la plus souvent malmenée et malheureuse. On dit que chacun a une destinée de cette vie, pour les uns elle est sereine, calme et heureuse, et pour d’autres elle est en dents de scie.

Ces écrits sont plutôt descriptifs avec des détails à longueur de pages, telle une suite métonymique de signifiants qui filent sans qu’aucune signification ne fasse arrêt.
Café, cigarettes, lever, coucher, promenade…Pas d’émotions, pas d’affects, pas de culpabilité, une absence de subjectivation, plutôt un arrêt sur image de chaque moment.
La rencontre avec les instances de la loi, justice – police –avocat sont des figures qui le traquent et semblent déclencher, chez Mr. B. une forme de croyance délirante en un Autre persécuteur. Ce qui semble plutôt « accrocher » Mr. B., ce sont ses enfants dont il se dit très proche. La nomination « être père », là où la fonction paternelle symbolique lui fait défaut, le soutient et lui permet un arrimage symbolique précaire mais essentiel pour lui.


V. Discussion et repérages diagnostiques.


J’ai construit ce cas en repérant la psychose et il me semble que Mr. B. soit sur le versant de la paranoïa , c’est ce que je soumets à la discussion ainsi que d’autres points.

-L’événement qui l’a conduit en prison est-ce un passage à l’acte ? A l’isoler dans sa temporalité, il semblerait être, tel que Lacan nous l’indique dans le séminaire « l’angoisse » (23.01.63 ) une précipitation de là où il est, du lieu de la scène…moment où la chaîne symbolique s’interrompt.
Mais qu’est ce qui a déclenché ce passage à l’acte ? Que s’est-il produit en particulier par rapport à sa femme, telle une pure dépossession de lui-même ?
Mr. B. est dans une certitude paranoïaque, ce qu’il dit, il le sait, c’est la fracture familiale qui a généré sa violence.. Sa femme est en place d’objet persécuteur (c’est sa folie à elle, elle criait tout le temps, elle l’a rendu fou) C’est comme si sa femme répondait de son être à lui.

La relation de moi à moi, de moi à l’autre, prédominent chez lui sur un registre purement imaginaire, basé sur la projection et où le sujet prend son corps comme propre objet. Dans le sem. III , les psychoses, Lacan parle de dissolution imaginaire et nous indique la clé du mécanisme de la persécution qui, me semble-t-il pourrait correspondre à ce qui s’est produit pour Mr. B. :
« Le double renversement « je ne l’aime pas, je le hais, il me hait. » (p 104)
L’équilibre de Mr. B .était, semble-t-il, fondé sur un registre purement imaginaire à l’autre, sur des ancrages précaires qui lui ont servi de béquilles, à défaut de l’ordre symbolique défaillant chez lui.
Le rapport entre le moi et l’autre (le persécuteur) est déplié par Lacan (p 107, sem. III)
« Le moi est ce maître que le sujet trouve dans un autre, et qui s’instaure dans sa fonction de maîtrise au cœur de lui-même. Si dans tout rapport, même érotique, avec l’autre, il y a quelque écho de cette relation d’exclusion, c’est lui ou moi, c’est que, sur le plan imaginaire, le sujet humain est ainsi constitué que l’autre est toujours près de reprendre sa place de maîtrise par rapport à lui, qu’en lui il y a un moi qui lui est toujours en partie étranger, maître implanté en lui par –dessus l’ensemble de ses tendances, de ses comportements, de ses instincts, de ses pulsions… »

Mr B est en bord du trou. Il se demande s’il va pouvoir s’en sortir, confronté à se défaut fondamental qui existe depuis toujours chez lui, mais qu’il à pu boucher par un équilibre de vie, qui l’a fait tenir, mais que, pris dans la capture imaginaire avec l’autre (sa femme), désarrimé du lien social (sans emploi), exilé de son pays d’origine il voit tout son édifice vaciller…et c’est le passage à l’acte qui fait basculer sa vie.

Un autre point de son rapport à l’Autre dans le transfert me paraît important et montre la précarité de la signification phallique. Il me cherche dans la relation intersubjective. Il s’attendait plus à un « dialogue, à de la communication ». L’axe imaginaire avec l’autre son semblable prédomine chez lui à l’axe symbolique, l’Autre étant exclu en tant que lieu du signifiant.

Son père n’est pas au courant de son incarcération, tout le monde sait sauf son père, qui est vieux et ne le supporterait pas. La chaîne générationnelle est rompue. Comment dire à son père qu’il est lui-même père hors la loi ?

S’il est répertorié comme alcoolique ( il a une injonction de soins ), on peut entendre à travers ce cas, qu’il ne s’agit pas de traiter le comportement observable, ce qui serait du côté de la clinique du voir, mais de décliner comment ce sujet se présente dans la vie, avec l’absence de localisation de sa jouissance et que derrière un « je suis alcoolique, ou sortant de prison » l’orientation psychanalytique nous permet un autre repérage bien plus précieux pour la clinique .
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