F. HACCOUN: "Je suis un état limite"


Ce patient psychotique donne une véritable leçon sur la psychose et permet de valider la proposition de Lacan : « ne devient pas fou qui veut », c’est à dire que pour l’être « il faut quelque prédisposition, sinon quelque condition . » Le sujet psychotique travaille, dit, construit. Enoncé sans énonciation, signifiant tout seul se succédant sur le mode métonymique, tentative précaire pour se construire un corps.

Les conditions de la rencontre

J’ai rencontré M.P. dans le cadre de la structure où je travaille comme psychologue clinicienne. Elle accueille en entretiens des personnes reconnues travailleurs handicapés par la Cotorep rencontrant une « problématique psychique » au regard de leur insertion professionnelle. Je reçois M. P. pendant plus d’un an pour laisser parler le sujet en lui au delà de l’élaboration de son projet professionnel, qui selon moi, ne pouvait s’articuler sans saisir les composantes subjectives de son histoire. On pourrait dire que le symptôme de départ est un symptôme social au sens où, sans être subjectivé par lui, il est reconnu et accrédité par l’Autre social sous l’étiquette « exclusion professionnelle ». M.P. vient donc nous rencontrer pour « trouver un travail » avec son statut épinglé comme son nom, « travailleur handicapé psychique »
A 32 ans, M.P. n’a jamais vraiment travaillé. Il est suivi par un psychiatre depuis sept ans qui lui prescrit antidépresseurs et anxiolytiques. Celui-ci devient par moments son persécuteur.
Lacan a considéré le psychotique comme un homme libre par excellence. M.P. est d’une certaine façon libre de l’Autre. Il est totalement désœuvré, désocialisé, hors de tout lien social. Plusieurs tentatives d’insertion lui ont été proposés mais jamais M.P. n’a « accroché » . il s’est promené, tel le météore dont parle Lacan, de bilans en stages et petits contrats précaires, véritable errance dans le dispositif de la scène sociale.
Il vit chez ses parents, perçoit le RMI. Les acteurs sociaux sont à cours d’idées pour lui.
« C’est le statu quo… » Il vit comme dans un « faux rythme ». D’une certaine façon même il dérange. M.P. ne peut pas réellement pas occuper un emploi. Il est assimilé à un assisté, à quelqu’un qui ne veut rien faire …
Début septembre, je reçois une lettre où il m’adresse son souhait de « prendre du recul par rapport aux entretiens que nous avons » et me signifie qu’il ne viendra pas à son prochain rendez-vous. Ceci, écrit-il, est « nécessaire pour juger de ma situation actuelle, sans influence extérieure ». Il me demande de plus « d’accepter et d’entendre son besoin de travailler seul », mettant le mot travailler entre guillemets. Que faire de cela ? Je décide tout simplement de lui répondre, partant de l’idée basique que le signifiant est un traitement de la jouissance : « La parole peut permettre un allégement quand on est submergé par les idées… travailler seul c’est bien mais adresser ce travail à quelqu’un, c’est mieux. » Pour moi, il s’agissait avant tout de permettre à ce sujet, qui était d’une certaine façon au travail psychique, de sortir de l’autisme de sa jouissance pour s’engager dans un discours que Lacan a défini comme lien social, et de lui offrir ainsi la possibilité de s’orienter vers une élaboration de savoir. « La seule chose qui remet de l’ordre dans cette sémantique absolue, parallèle à la solitude de la jouissance, c’est d’être pris dans un discours c’est-à-dire, comme le dit Lacan, dans un lien social . » En effet, le psychotique, dont la valeur phallique n’est pas de mise, s’affronte au signifiant « sans le recours d’aucun discours établi « (l’étourdit p. 472)
Parce que M.P. « était trop loin de l’insertion » et que cela faisait près de deux ans déjà qu’il était reçu au sein de l’association, son « suivi » arrive à terme. En cela, la clinique est une voie différente de l’adaptation sociale à tout prix. Peu de temps après, il me téléphone et je lui donne rendez-vous à mon cabinet. Chose peu simple car il est au RMI et « aura du mal à payer ses séances ». Soutenu par son médecin psychiatre qui trouve « qu’une psychothérapie lui serait indispensable », il y consent . Je le reçois régulièrement depuis le mois d’ octobre. Dès la première rencontre à mon cabinet, M.P.me livre « si je ne suis pas suivi, je suis dans la béance, il me faut un repère pour ne pas sombrer… » M.P. dit vrai et je prends cette parole très au sérieux.

Eléments de vie

M.P. a une histoire « banale », « des parents banaux ». Rien d’exceptionnel ne s’est passé pour lui. Une enfance plutôt « heureuse », sans remous. Une scolarité réussie, un élève désigné « fort à l’école ». Son 2° prénom est celui du frère de sa mère, homosexuel et mort du sida, quand il avait 25 ans. Il s’identifie à lui. « c’est une injustice, je ne représentais pas la nouveauté, c’est comme si j’étais mort… » M. P. souhaite se décoller de ce prénom mortifère pour lui, prénom qui le laisse pendu au désir de sa mère.
Il a un frère, employé de bureau à la banque, plus âgé que lui mais qui le « dominait ».
Sa mère est décrite comme dépressive. Ils ont une relation très fusionnelle, « un rapport très fort ». M.P. parle de ce lien : « je vis pour ma mère…je suis la courbe de vie de ma mère… c’est comme si j’étais son valet… » Or, dans ce discours le père est hors jeu, il n’est pas intégré dans la scène œdipienne en tant que porteur de la loi symbolique. « Il n’y a pas de roi… », me dira-t-il.
C’est un père« froid » décrit comme père « législateur ». Père jouisseur, Il faisait du « dressage » en terme d’éducation. J-A Miller montre que dans la psychose, le désir de l’Autre, de la mère n’est pas symbolisé ; et c’est pour çà qu’il est dans le réel.
M. P. se demande ce qui lui est arrivé et quels évènements ont déclenché sa « maladie ». Il tente éperdument de se reconstruire en construisant son histoire, faisant défiler métonymiquement des bouts d’événements. La chaîne signifiante est comme brisée. Chaque signifiant reste isolé, un S1 n’amène pas de S2, son discours est dépourvu de toute dialectisation, ne produisant aucune signification pouvant traiter l’excès de jouissance..
Il écrit sur des feuilles de papier des réflexions, des listes d’idées, sans liens les unes aux autres, qu’il amène en séance, parfois qu’il me lit, qu’il me remet parfois à ma demande. Selon moi, ce travail laborieux (il y pense avant chaque séance, s’isole pour écrire ses pensées, ses souvenirs…) rend compte de sa position de sujet sans le recours au Nom-du-Père; scènes de vie, en vrac ou triées par colonne qu’il remplit, telles par exemple : les filles / le travail / la vie en général / le comportement. J’y relève la note suivante : « inconsciemment me bâtirai-je une vie de martyr à la J.C »
Aspiré par le trou de l’énigme et de son « en trop de jouissance », il tente inlassablement de la border par le langage et la valeur inédite qu’il fait du signifiant. Il se dit « isolé », « en décalage », je suis un mec à problèmes », je suis le fou de la famille », je me suis mis entre parenthèses », « je suis prisonnier de mon mental ». Il est « l’image de la sensibilité à l’état pur…telle une pellicule photo extra sensible ». C’est ainsi que défilent des signifiants sans la possibilité de se connecter à du savoir sur lui. M. P. cherche à « savoir la vérité ». Mais il ne s’agit pas de sa vérité de sujet qui viendrait dévoiler sa castration et son manque à être, vérité du névrosé. Sa vérité est tout autre. L’interrogeant sur « sa vérité », il me répond « ma vérité est que je cherche la vérité »

Eléments de « la cassure »

- Le départ de son frère a été pour lui particulièrement angoissant car il était très proche de lui. « quand il est parti, une partie de moi partait. ».
- « Ma fatigue, je la traîne depuis l’entrée en faculté ». M.P. a refait trois fois une 1° année de maths/physique. Il dit avoir le niveau bac + 0,5 ! Il se sentait « perdu », des questions métaphysiques le taraudaient et l’obsédaient. Pour lui, les maths c’était trop abstrait. « Cà a fait naître l’angoisse, cà n’avait aucun sens… »
- La rencontre avec une fille avec qui il a eu son 1° rapport sexuel. Il passait des journées à faire l’amour. Mais elle « l’étouffait, l’a épuisé » La séparation fut un effondrement.
- A 25 ans, à l’école de manipulateur, il ne parvenait plus soudain à coordonner ses gestes. Il sentait les gens le regarder. Une personne lui aurait dit « tu débloques » et là tout a lâché. C’est la dépression, il s’est allongé dans sa chambre, figé. « ma vie s’est arrêtée sur cette image ».Cet arrêt sur image constitue, semble-t-il, le débranchement réel de M.P, après quoi toute sa vie a complètement basculé dans le vide.

Les « préoccupations corporelles »

M.P. est en prise avec la nécessité de faire vivre son corps qui n’est pas pris dans la signification phallique, corps du côté de l’organisme car pour lui, le corps n’est pas décerné par le symbolique. Chez M. P., se succèdent les préoccupations corporelles. Il a pratiqué le judo. A 16 ans il était champion de Provence . A ce moment là, « il s’appropriait son corps »
- Sur son nez. A 13/14 ans, il trouvait son nez « trop grand » et subit 2 opérations. Aujourd’hui il n’aime toujours pas son nez, il a « comme un nez juif ! »
- La masturbation qu’il pratique souvent a la fonction de le maintenir en vie, de sentir son corps. « Je n’ai rien à faire de la journée…Je suis un O sur le plan sexuel, je suis centré sur mon corps…je vis comme un ado, je ne suis pas assez viril, parfois je me sens femme… »
- Le rapport au corps idéal, musclé et esthétique…M.P. est « attiré par la perfection…être beau comme un mannequin…je suis mignon… » Il se sent « envahi de sensations…ankylosé…fatigué tout le temps ». « je voudrais moins penser à mon corps, c’est le problème principal qui fait que je n’arrive pas à me tourner vers l’extérieur… », M.P. « perçoit le monde à travers son corps », « mens sane in corpore sano », « je me sens désarticulé ». Pour se donner la sensation de vie, M.P. cherche à se « purifier ».
Parfois aussi, il va prendre l’air sur son vélo où « son corps se relâche », où « il éprouve les sensations douces de l’air sur sa peau ». Parfois il marche dans la rue « pour faire passer l’air », « par hygiène ». « c’est comme si le corps me parle… je me sens peu énergique…je suis déchargé » « je me sens froid…sec…en arrêt…mes os craquent…j’ai une carapace…je me sens en vibration…c’est çà la psychose… » Les descriptions d’un corps se succèdent ainsi à plat, sans subjectivation. Pour M. P. ,le mot c’est la chose et la langue a une fonction de réel. J-A Miller, dans sa clinique ironique, nous dit du schizophrène « qu’il ne se défend pas du réel par le langage, parce que pour lui le symbolique est réel ». J’accueille les productions de ce sujet comme des inventions singulières permettant à sa jouissance l’accès à la parole, l’arrimage symbolique qui fait défaut chez lui, sans chercher à lui attribuer à tout prix du sens.

L’incroyance
(ce sujet m’a fait penser au cas de la dernière présentation de malades à Valvert )

Lacan a montré que le sujet psychotique est du côté de la certitude. Il ne croit que ce qu’il voit. La mort fascine M.P. elle est une préoccupation constante qui file tout au long de son discours. Elle est une énigme et le rend perplexe. Ses questionnements métaphysiques ont commencé très jeune. Depuis, cela l’obsède. Récemment, il se rend à l’enterrement de son arrière grand-mère et cela le bouscule et « le chamboule par le corps » car là, il est « confronté réellement à la mort ». C’est à ce moment particulier où la composante délirante est flagrante selon moi.
« l’esprit continue à vivre…La mort est la question universelle…On ne sait pas ce qu’il advient du corps…ce qu’on va ressentir dans une tombe… est-ce que je vais entrer en contact avec Dieu…En mourrant, on est encore vivant…il n’y a pas d’air dans un cercueil…L’organisme n’est qu’un corps qui se décompose… »
Ce même jour, il observe le caveau du mari de cette arrière grand-mère, mort depuis déjà longtemps. Il se demande pourquoi ce caveau est vieux et cassé, annulant par là les effets du temps. Les fissures sur le bois l’inquiètent, il veut voir « au delà du tissu qui apparaît, c’est sûrement un squelette, des os…peut-être rien…comment on peut devenir un objet… » M.P. manifeste là son incroyance par rapport à la mort, il ne croit pas à la fonction mortifère du signifiant (le mot est le meurtre de la chose), il ne croit pas au signifiant dans sa valeur de semblant, ce qui le propulse hors du discours qui l’établit, et il le dit d’une certaine façon : « dès que j’ai pressenti ce que c’était que la mort, çà n’allait plus… »

Faire limite au hors limite de sa structure

Son psychiatre lui a annoncé qu’il « était un état limite ». Pour lui, cela va avec sa tendance à vivre dans l’instant, avec son impulsivité… M.P. consulte tous les manuels de psychologie comme pour s’assurer de son être: Les victoires de la psychologie, le manuel de psycho-patho de Bergeret et autres… Il cherche à « se cerner » C’est en parlant de ce sujet en contrôle que j’ai saisi ce que le signifiant « limite » recouvrait chez M.P: ce sujet tente de faire limite à sa structure hors limite. La clinique des psychoses va au delà de la norme œdipienne. Il n’y a pas de bornage par la signification phallique en l’absence de l’opérateur du Nom-du-Père permettant d’ordonner l’ensemble.
M.P. tente de poser une limite dans ses choix. Il pose les choses ainsi : « soit je choisis les responsabilités, le travail, soit je reste dans l’irresponsabilité, la jouissance, la facilité… » N’est pas là un choix binaire entre signifiant ou jouissance ?
L’invention trouvée par M.P. est : « faire le psychologue de moi-même… » Laissons le faire. il est au travail… pour traiter son « déficit de place » et « chercher la combinaison de la porte blindée ».
« Je suis M.P. J’ai un temps de vie limité. Il faut le vivre Je me considère plus modestement…comme une matière organique périssable en temps limité…»
« Ma vie est une vie orientée par la mort…Je pense tous les jours à la mort. Je suis mort, je suis comme un arbre mort…J’ai l’impression de tout avoir vécu…quoique je fasse, c’est le vide, le rien… »
Une des questions qu’il se pose, pratiquement après chaque séance, est la suivante : « Je me demande souvent à quoi cela sert de parler, j’ai tout dit…les mots me manquent… », « c’est bien pour cela que vous venez » répondis-je, de ma fonction de secrétaire de l’aliéné.

Nouvelle idée : Formation individualisée ?= façon « socialisée » de se mettre hors du lien social .
Pour éclairer ce cas, citons J-A Miller( la clinique ironique) « le schizophrène n’a pas d’autre Autre que la langue »
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