Un usage croisé du psy et du minitel


L’indécision et l’errance qu’elle implique, voilà ce qui amène Benoît à consulter des psys. De la série des psychiatres, psychothérapeutes, psychologues et psychanalystes où je suis invité à prendre rang, il a perdu le compte, mais selon son estimation, je viens au moins en sixième position. Bien loin du registre de la procrastination obsessionnelle, l'indécision de Benoît relève d’une conscience aigue de l’inconsistance d’un Autre qui se dérobe à toute garantie. C’est à une imparable logique qu’il est aux prises. En effet, pour Benoît, "toute décision est injuste et, partant de là, tout les choix se valent", ce qui en soi rend toute option indécidable. Mais s’y surimpose en outre une intuition autrement paralysante : celle qu’il y aurait des "décisions encore plus injustes que les autres - mais comment les repérer ? " En tout cas, le point qui lui parait relever d’une certitude incontestable, c’est qu’un choix amoureux serait une trahison et que sa mère en mourrait. Qu’il ait à pâtir de cette logique implacable ne l’empêche pas d’en rire, comme d’ailleurs de tout ce qui fait la condition humaine et qu’il traite avec une ironie dévastatrice.

Les vrais ennuis de Benoît sont survenus la fin de ses études d'ingénieur. Jusque là les choses allaient à peu près, même s'il ne se mêlait pas trop à ses condisciples et restait un peu isolé. En systématisant les retards, il parvenait à éviter tout contact direct et était de ce fait considéré, et même admis, comme un peu original ce qui convenait tout à fait. Ses ennuis ont vraiment commencé à cause de cette jeune fille de sa promotion, celle qui lui plaisait tant et dont il avait cru déceler, à plusieurs reprises, qu'il ne lui était pas indifférent. Parce qu'après la remise des diplômes, lorsqu'elle quitta gaiement la salle en criant "qui m'aime me suive", il sut, sans aucun doute possible, que c'est à lui qu'elle s'était adressée. Alors, comme a son habitude, il attendit pour sortir que toute la promotion se soit dispersée, puis se dirigea vers le fleuve et jugea de bonne précaution de se couper les veines avant de franchir le parapet d’un pont.

Néanmoins repêché par les pompiers alertés par un passant et bientôt remis sur pied, Benoît s'inscrit à un DESS dans une ville éloignée. Là, c'est une étudiante sénégalaise, longue, mince et élégante qui retient son attention. Elle l'attire mais le terrorise aussi. Serait-il à la hauteur, et comment s'y prendre? La question se précipite quand il voit, aux derniers jours du DESS, qu'elle a bien mis, sans doute à son attention, ce jean moulant qu'il affectionne tant. Mais là, Benoît change d'option. Il ne va pas se tuer, il va voir un psy et se met au minitel. Car pour Benoît, la pratique du psy ne va pas sans celle du minitel. C'est par l'usage couplé de l'un et de l'autre qu'il trouve une alternative au suicide.

Au minitel, il noue des relations avec des femmes puis déploie des intrigues amoureuses très élaborées avec succession d'idylles, de brouilles et de réconciliations. L’une de ces relations a duré plus de cinq ans. Jamais il n’a parlé à sa correspondante. Une fois elle a téléphoné, il est sûr que c'était elle, mais il n'a pas décroché. En revanche il est allé la voir dans cette ville éloigné où elle réside, mais seulement pour la regarder de loin. Les femmes choisies sont toujours des noires ou des métisses. C'est une condition qui ne souffre pas d'exception. Comme le minitel est très onéreux, la compagnie du téléphone lui coupe régulièrement sa ligne en attendant qu'il rembourse ses dettes, ce qui présente diverses commodités. Cela introduit un principe limitateur efficace pour chacun des versants de sa solution, psy ou minitel. Cela lui permet en outre de creuser la place d’un manque et de transférer celui-ci au compte de sa mère aux subsides de laquelle il recourt dans ces situations.

Les parents de Benoît ont tous deux exercé les fonctions d’instituteurs et de directeur d’école dans de petits bourgs de province. Benoît est le deuxième fils tardif du couple. Benoît se dit ainsi « deuxième fils unique » car il n’a que peu connu un frère ayant très tôt rompu avec sa famille. La pédagogie était au centre des principes d’éducation au point que Benoît n’a jamais pu distinguer d’écart entre la position de parent ou celle d’instituteur. La mère tyrannisait la famille par son intolérance à l’égard de tout dérèglement de l’ordre familial et les transes angoissées où elle entrait pour le moindre retard. Le père était rigide, plutôt renfermé et soumis, mais éclatait à l’occasion en fureurs inquiétantes où Benoît craignait pour sa vie. Il n’a jamais assisté à la moindre manifestation de tendresse entre eux. S’effacer, rester discret, bien travailler et avoir de bons bulletins, voilà la règle de conduite qu’il adopta et dont il s’accommoda jusqu’à la fatale rencontre du « qui m’aime me suive ».

Un événement survenu lorsqu’il a douze ans fait toutefois trou dans cette vie bien réglée et éclaire les déterminants de sa « solution ». Deux jeunes métis, un frère et une sœur, réfugiés de quelque conflit africain sont en effet entrés dans sa classe en cours d’année. Il sympathise d’emblée avec eux car ils lui semblent partager une même expérience faite de stigmatisation et d’exclusion. Mais la jeune fille, plus âgée et « déjà formée » devient insistante et « lui court après ». Confronté à l’énigme du désir de l’Autre, Benoît, en plein désarroi fait appel à son père, lequel viendra en personne au collège pour rabrouer violemment la jeune fille et lui enjoindre de s’éloigner de son fils.

Les premiers effets de cette expérience traumatique se manifestent bien avant la découverte du minitel. Il a alors une quinzaine d’année, le père lui a offert une pile de magazines, volés lors d’une kermesse, dans un de ces actes de transgression qui viennent en contrepoint de sa rigidité coutumière. Dans ces magazines, la bande dessinée Rahan où sont mis en scène des noirs et des métis nus. Dans le plus grand secret et accablé de honte, il décalque et rapproche les corps dévêtus des personnages féminins tout en se masturbant. Une fois le dessin fini, celui-ci ne vaut plus rien.

Tout en retraçant les événements déterminants de son histoire, Benoît construit pas à pas la logique délirante d’un projet auquel il travaille depuis des années et par lequel il tente de pallier le défaut de la fonction paternelle en faisant ex-sister La Femme sans passer par la solution transsexuelle. Il a suivi, avant de me rencontrer, un stage dans une association de coopération humanitaire qui travaille en Afrique. C’est là qu’il doit aller, car, dit-il « vis-à-vis des personnes qui ici se posent des tas de questions, moi, j’ai des réponses, là bas, à partir de l’Afrique ». La thèse de Benoît, dont je précise qu’il n’est pas lecteur de Lacan, est la suivante : « En Europe, les hommes sont tous pareils alors que les femmes sont différenciées. » C’est là bas qu’il serait enfin libéré de « cette norme du mâle qui l’étouffe ». Car en Afrique, c’est l’inverse, et c’est pour cela qu’il se sent en profonde affinité avec les populations africaines. Là bas, la femme existe comme mère et ce sont alors les hommes qui peuvent être différenciés. Selon Benoît, c’est une conséquence directe de la pratique de l’excision, sur laquelle il s’est beaucoup documenté et qu’il conçoit comme une extirpation de la part féminine laissant le champ libre à la pleine expression de la dimension proprement maternelle. Là bas, il se propose en outre de mettre à profit sa formation d’ingénieur et de travailler à la renaissance de l’Afrique en réparant les torts causés par la traite des noirs et le colonialisme.

Arrivé en ce point, Benoît se prépare à prendre la tangente. Il s’est de nouveau ruiné au minitel et me confie son intérêt pour la psychologue de l’administration qui l’a reçu pour le renouvellement de son RMI. Il suspend alors ses séances et me téléphone quelques semaines plus tard pour indiquer qu’il a trouvé un job dans un département voisin et qu’il renonce, pour l’instant à son expédition africaine.

En préparant ce texte, j’ai retrouvé dans mes notes la description, en termes très crus, que m’avait fait Benoît de ses relations avec les prostituées qu’il avait coutume de rencontrer deux fois par an à Paris. Toujours des inconnues. Une seule fois il s’était risqué à rencontrer l’une d’entre elle à plusieurs reprises. Quelque chose d’une complicité vaguement tendre s’était installé qu’il avait dû impérativement dissiper en allant ostensiblement choisir devant elle une autre partenaire.

Approcher de l’Autre, du corps désirant de l’Autre est une expérience à haut risque pour Benoît, qui a payé pour le savoir. Son invention de l’usage croisé du psy, dans le dispositif réglé de la cure, et du minitel, qui maintient la distance physique, lui permet un certain traitement de cet Autre intraitable auquel il a affaire. Mais seulement jusqu’à un certain point au-delà duquel il lui faut reprendre son errance. Sa dérobade, telle que celle qu’il produit avec la prostituée, pourrait passer pour une manœuvre perverse, ce qu’elle n’est pas : l’angoisse du partenaire n’est pas visée par Benoît. Il ne cherche pas à l’instrumenter à des fins de jouissance. C’est plutôt une conséquence annexe éventuelle et regrettable des exigences auxquelles il ne saurait se soustraire sans dommages, ce qui le désole à certains égards et qu’il traite avec son ironie habituelle.
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