B. MIANI: L'hallucination chez un jeune homme intègre


Dans la psychiatrie classique, le phénomène hallucinatoire est défini comme une erreur de perception : là où il n’y aurait rien, le sujet halluciné témoigne qu’il voit,entend, ressent..
L’hallucination conçue comme une fausse perception serait alors évaluée à partir de cette "organisation de l'expérience sensible actuelle" que serait la conscience telle que la définit Henri Ey dans on débat avec Lacan (CF "Propos sur la causalité psychique in Ecrits) ; on peut aussi ajouter que dans cette perspective, le champ perceptif s’offrirait à la conscience comme un champ totalement neutre. Comme le soulignait précisément Lacan, cela supposerait l'illusion d'un savoir qui serait propre au corps et à l’organe réceptif et qui serait l'indice d’une conscience qui en quelque sorte existerait en elle-même.
L’hallucination serait alors la démonstration radicale d’un jugement erroné ou d’un savoir impropre de l’organe.
Henri Ey pouvait en ce sens tirer la conclusion qui s’imposait logiquement dans cette perspective en affirmant : «Où serait l’erreur et le délire d’ailleurs, si les malades ne se trompaient pas! Alors que tout dans leur assertion, dans leur jugement révèle chez eux l’erreur ».
Cette position extrême considérant que les hallucinations seraient « sans objet à percevoir » fait l'impasse cependant d'un élément subjectif qui ne serait jamais pris en considération dans l'hallucination.
Il s’agit de la question qui anime toujours le sujet en proie à des hallucinations, à savoir que de telles hallucinations le concernent, ce qui est le point commun à tous les sujets hallucinés.
Ceux-ci en effet peuvent certes critiquer la réalité des voix qui les assaillent, ils peuvent douter de leur réalité et comme la Président Schreber (1) affirmer qu’elles sont un produit de leur imagination, ils peuvent même réfuter la vérité qu’elles colportent mais dans tous les cas, ils ne doutent jamais que de telles voix ou images ou sensations internes les « visent personnellement » comme le souligne Jacques Lacan (2).
C’est sur ce seul point que la doctrine psychanalytique des hallucinations se démarque des autres théories, mais ce point comporte des conséquences : il ne s'agit plus alors de discuter de la réalité ou non de la sensorialité de l'hallucination.
Mais il s'agit de soutenir que même "sans objet" (3), l'hallucination est néanmoins bien réelle pour le sujet même si la voix qu'il entend ou l'image qu'il voit ne sont jamais de nature auditive ou visuelle.
Dans l'hallucination,la voix, l'image ne relèvent ni d'un dysfonctionnement sensoriel , ni d'une erreur de jugement mais elles s'imposent au sujet halluciné en tant qu'elles sont porteuses d'un sens, qui est sans doute énigmatique pour lui mais dont il est cependant certain d'en être concerné.
La clinique la plus quotidienne où le phénomène d'écoute est sans cesse observé chez le patient halluciné,nous indique que le sujet psychotique est à l'égard de ses hallucinations dans la réplique permanente.
Qu'il s'agisse de les réfuter,de s'en offusquer ou de les compléter,il est partie prenante de ses voix car ce qui est en train de se jouer entre lui et elles c'est la question-même d'une "signification personnelle" (4) en train de se construire.
Et cette signification personnelle, lentement ou brutalement, bouleverse non pas le champ sensoriel du sujet mais sa compréhension du monde.
En effet, les voix dans l'hallucination, quelle que soit leur tonalité affective, s'offrent toujours au sujet comme étant à comprendre et même si le sujet ne les comprends pas, il sait cependant qu'il y a "une signification qui vient au premier plan et qui s'impose"(5).
Là où le phénomène hallucinatoire introduit un véritable procès subjectif, le délire du psychotique viendra alors comme une tentative pour donner un sens à des hallucinations qui ne s'imposent à lui que parce qu'elles bouleversent sa compréhension habituelle du monde et qu'elles lui apparaissent grosses d'un sens qui est encore à venir.
Ce sens à venir introduit donc entre la voix entendue et sa signification un "temps de suspens"(6), qui est la plupart du temps camouflé dans le dialogue habituel mais qui témoigne cependant de l'autonomie de la chaîne signifiante à l'égard de ce qui est à signifier.
Dans un article très rigoureux, Pierre Naveau a pu montrer que l'hallucination auditive est particulièrement propice à illustrer cette véritable distribution des voix que la chaîne signifiante opère.Une telle distribution va alors assigner des places subjectives différentes(7) qui peuvent se répartir entre l'Autre qui lui parle et le sujet lui-même qui réponds.
Le phénomène hallucinatoire met en évidence ce temps d'incertitude qui préside toujours à l'avènement d'une signification et qui, en se prolongeant chez le psychotique, souligne cet écart radical entre la distribution de la parole et son attribution subjective : c'est le temps subjectif nécessaire au sujet pour répondre à la question : Qui parle ici ?
Comme le souligne Pierre Naveau (7), "cet écart entre la distribution de la parole organisée par la chaîne signifiante et son attribution subjective, est le temps propre de l'hallucination".

Dans l'hallucination, cette suspension d'un sens encore à venir, met aussi en relief une autre dimension de la parole qui passe inaperçue dans le dialogue habituel. C'est celle de la voix comme distincte du sens. L'hallucination auditive montre que la voix n'est jamais liée au registre sensoriel mais qu'elle s'impose au sujet halluciné comme un objet extérieur.
Ici la voix vient d'un Autre qui apparaît radicalement séparé du sujet, comme le montre "l'automatisme mental" décrit par De Clérambaut.
Mais cette voix extérieure interpelle le sujet car elle comporte toujours cet effet de suggestion qui se mesure à cette place qu'en se proférant la voix assigne au sujet qui écoute (Lacan E.p532 et suiv.).
Parce qu'il s'agit de la voix du sujet lui-même, cette voix qu'il entend venant de l'Autre comporte donc la part de son discours qu'il n'a pas pu assumer en son nom propre .Comme le souligne Jacques-Alain Miller dans un article remarquable sur ce sujet (9), "la voix est cette partie de la chaîne signifiante qui comporte une charge libidinale rejetée par le sujet et qui va faire retour dans le réel sous la forme de la voix de l'Autre".
Si la voix est donc habituellement cet objet indicible parce que hors sens autours duquel la parole tourne sans jamais pouvoir l'atteindre, c'est dans l'hallucination cependant qu'un tel objet est assigné à l'Autre persécuteur et qu'il va venir directement interpeller le sujet psychotique.

Cette assignation subjective qu'opère l'hallucination ainsi que la voix comme objet indicible pourraient s'illustrer cliniquement à partir du cas d'Angélo.
Il s'agit d'un jeune homme dont l'apparence juvénile et réservée soulignait par contraste la crudité des hallucinations verbales qui, des années plus tard, vinrent répondre à ce qui était selon lui une rumeur incessante le concernant et qui le désignait aux yeux de tous sous le terme de "puceau".
Ainsi, Angélo est-il persuadé depuis longtemps d'être "anormal sexuellement".
Cette conviction l'avait toujours enfermé dans une attitude distante et solitaire à l'égard des autres et plus précisément des jeunes filles qu'il observait avec une prudente fascination.
Cette conviction d'être anormal sexuellement prend un sens nouveau et surprenant pour lui quand Angélo vers l'âge de 18 ans se sent sollicité par des voix qui l'interpellent lorsqu'il se trouve directement confronté à la question du rapport sexuel.
Voici les circonstances : il est amoureux depuis longtemps d'une jeune fille qui a choisi comme partenaire sexuel un autre garçon.
Cette situation renforce chez Angélo la certitude d'être aimé de cette jeune fille car c'est en désirant un autre que celle-ci lui prouve absolument qu'elle l'aime. En effet,Angélo est psychotique et pour lui,le désir d'une femme et son amour sont structurellement inconciliables.
Angélo par sa psychose, ne bénéficie pas de la signification phallique qui lui permettrait, comme chez le névrosé, de plaquer un sens phallique sur ce qui réellement n'en a pas ,c'est-à-dire le rapport sexuel.
C'est donc une "situation amoureuse à trois" où l'amour et le désir sexuel sont radicalement clivés selon les personnages et où Angélo, lui-même occuperait cette position de "tiers exclu", décrite par Freud (10) comme pouvant être une condition d'amour.
Une telle situation offre donc à Angélo l'équilibre qu'une sollicitation sexuelle directe aurait sans doute remis en cause,.Sa psychose en effet ne lui permet pas de faire face à cette dimension énigmatique que peut prendre pour tout sujet le désir de l'Autre quand il vient à se manifester.
Plutôt fasciné, Angélo nous décrit donc les rapports amoureux et sexuels de son amie avec l'autre garçon en soulignant d'ailleurs sa profonde incompréhension à ce qu'une femme,dans l'échange phallique,trouve sa jouissance à se faire l'objet du désir d'un homme .
Cette place de tiers exclu lui offre donc l'abri d'une position amoureuse fonciérement a-sexuelle, qu'il qualifie lui-même de romantique,ce dont il cultive abondamment le style : à l'instar de Gérard de Nerval qu'il admire, Angélo s'enveloppe des brumes du rêve et se fait le poète de "la seconde vie", au-delà d'une réalité dont il n'aurait eu que les blessures etc..
L'hallucination verbale apparaît précisément quand un tel équilibre amoureux vient à se rompre : une défaillance de l'autre garçon va mettre Angélo en position d'être lui-même éventuellement sollicité sur le plan sexuel par la femme aimée.
Apparaissent alors des voix dont la répartition entre "bonnes " et "mauvaises" semble obéir à la distribution précédente des personnages entre l'amoureux et l'amant,selon que l'on est du côté de l'amour ou du côté du sexe.
Angélo ne s'intéresse ni à l'origine des voix, ni à leur réalité ou à leur fiction.
Il est seulement préoccupé par ce qu'il doit répondre à ce qu'il appelle "les mauvaises voix" c'est-à-dire les voix qui véhiculent ce qu'il nomme "le double langage", car pour Angélo "la mauvaise voix" comporte une "équivoque" nous dit-il."Equivoque" est le terme par lequel Angélo désigne la présence du sexuel dans l'expression même de la voix qui s'adresse à lui.
C'est par "l'équivoque verbale" ,c'est-à-dire le sexuel contenu dans la voix qu'il se sent personnellement visé par les voix.
Angélo est donc sans cesse mis en demeure d'avoir à leur répliquer, c'est-à-dire à devoir modifier le sens éventuellement sexuel qui pourrait être contenu dans l'équivoque verbale de la voix.
Ainsi lors d'une partie de ballon quand il doit se saisir de la balle, une voix lui dit:"Tu vas la prendre",ce qui alors pourrait signifier : "Tu vas (la) prendre (sexuellement)...la fille",ce qui l'oblige aussitôt à contrer l'équivoque en prenant la balle réelle.
Cet exemple pourrait illustrer ce moment d'incertitude, que la voix introduit en prolongeant grâce à l'équivoque le temps qui est nécessaire à l'avènement du sens.
"Equivoque" serait donc le nom qu'Angélo a donné à ce temps où le sens un moment suspendu provoque cette incertitude subjective quant à savoir : Qui parle?
On peut remarquer aussi qu'en suspendant la possibilité d'une signification assurée, l'équivoque contenue dans la voix hallucinée,isole la présence d'un signifiant ("prendre").Celui-ci,momentanément déconnecté de la chaîne signifiante,présente alors pour Angélo,la valeur traumatique du sexuel,c'est-à-dire que ce signifiant semble alors s'alourdir de cette "charge libidinale" réelle à laquelle le sujet ne peut répliquer qu'en dehors du langage c'est-à-dire dans le passage à l'acte réel.
Cette réplique réelle d'Angélo distingue la fonction que l'équivoque occupe dans la psychose au regard de la névrose. Pour le névrosé,l'équivoque signifiante est l'effet d'une substitution signifiante,aussi est-elle seulement l'occasion du mot d'esprit ou de simples allusions sexuelles,car dans la névrose la chaîne verbale n'est pas rompue.
Dans le cas d'Angélo, l'équivoque traduit la rupture signifiante dont témoigne l'hallucination verbale qui s'en fait le messager : le signifiant à la fois semble obéir à une nouvelle attribution subjective (qui relèverait de l'Autre), mais en même temps il prend aussi l'allure ineffable d'un "sens-joui".
Le surgissement des hallucinations verbales s'accompagne de la nécessité pour Angélo d'établir un nouveau rapport au monde où pourrait être préservée
sa propre virginité qui lui garantit cette place d'amoureux auprès de son amie.
Mais dans cette nouvelle relation au monde, Angélo désormais doit donner sa place à la sexualité, tout en se protégeant de son envahissement par les voix.
Car, aujourd'hui l'équivoque inscrite dans la voix hallucinée rappelle sans cesse à Angélo ce que le voile phallique élude habituellement, c'est-à-dire,comme le formule Jacques LACAN "qu'il n'y a pas de rapport sexuel qui soit formulable dans la structure" (11).
En effet, l'équivoque verbale,comme rupture de la chaîne signifiante et la sexualisation qui l'accompagne dans ces voix incessantes,confrontent Angélo à
l'impossibilité d'inscrire symboliquement le rapport sexuel,c'est-à-dire à lui donner du sens.
Auparavant, Angélo avait pu parer à cette impossibilité par sa place d'amoureux exclu qui le préservait ainsi de la question sexuelle dont la charge était alors confiée à un autre. Aujourd'hui,on peut dire que ces "mauvaises voix" seraient exactement ce sexuel qu'il avait tenté d'éluder,faute de pouvoir le symboliser;le sexuel lui fait retour dans le réel sous la forme de la voix hallucinée.
D'où cette définition exemplaire des voix à laquelle parviendra Angélo :
"Elles disent qu'on ne peut pas dire la sexualité"
Les voix prennent alors pour le jeune homme une dimension impérieuse qu'il nomme "Commandement universel" ou bien "Dieu" en cela dit-il que son nom serait imprononçable comme peut l'être le rapport sexuel.
Il décrit un Dieu dont la particularité serait d'être une sorte de pousse-au-sexuel, à l'égard duquel, Angélo doit sans cesse défendre sa "pureté"comme auparavant il se défendait des sollicitations sexuelles par cette place de "tiers exclu" dans son théâtre amoureux.
Maintenant la voix hallucinée,c'est-à-dire le signifiant isolé de la chaîne signifiante, se présente à Angélo avec une charge libidinale difficilement supportable. Cela nécessite de la part du jeune homme une construction personnelle pour l'intégrer dans une signification qui reste cependant très provisoire.
La pression des voix conduit en effet le jeune homme à tenter de discerner deux issues qui seraient envisageables dans sa situation : la première issue serait celle du rapport sexuel qui, une fois réellement accompli, transformerait le "Commandement universel" qui est inscrit dans la voix en une sorte de "savoir total" sur lui-même, sur les autres et sur le monde. C'est ce qu'Angélo appelle "devenir Dieu par l'acte sexuel" puisque Dieu c'est justement le sexuel.
Mais ce savoir divin dont les voix lui vanteraient les attraits,se solderait aussi par la nécessité de sa propre mort puisque pour Angélo sa mort équivaudrait strictement au rapport sexuel,l'une et l'autre étant impossibles à signifier.
Angélo a choisi une autre issue, celle de la "triche" dit-il : cette issue ne passerait pas par le rapport sexuel,mais elle le conduit à travailler sans cesse à acquérir le savoir dans les bibliothèques.
Angélo actuellement soutient donc une véritable compulsion à penser et à travailler qu'il oppose à l'équivoque signifiante et à la jouissance qu'elle inclut dans la voix hallucinée.
Cette solution sans gloire mais suffisamment supportable permet à Angélo de soulager la pression libidinale du signifiant tout en maintenant avec le savoir qui serait contenu dans le sexuel une sorte de rapport idéalisé où la distance prend toute son importance : en effet, l'acquisition définitive d'un tel savoir est sans cesse différée par le travail continuel auquel il s'astreint pour l'acquérir.
Il s'agit certes d'une solution précaire, mais elle semble cependant témoigner de la trouvaille du sujet psychotique dans son rapport à la voix insensée.

Bruno Miani



Références bibliographiques

(1)- D P SCHREBER:"Mémoires d'un Névropathe"
(2)- Jacques Lacan : " Propos sur la causalité psychique" In Ecrits SEUIL p.165
(3)-Jacques LACAN : "Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" In Ecrits SEUIL p 532 et suiv
(4)-Jacques LACAN: Séminaire "les psychoses" Ed SEUIL p 30 et suiv.
(5)- Jacques LACAN Ecrits p532
(6)-J.LACAN idem
(7)-Pierre NAVEAU "L'hallucination et le temps logique" in Quarto revue de l'Ecole de la Cause freudienne en Belgique N°54 p26 et suiv
(-GATIAN de CLERAMBAUT "L'automatisme mental" Ed Les empêcheurs de penser en rond
(9)-Jacques-Alain MILLER "Jacques Lacan et la voix" in Quarto N°54 p47 et suiv
(10)- Sigmund FREUD "Contribution à la psychologie de la vie amoureuse" in La vie sexuelle ED PUF p47 et suiv
(11)- Jacques LACAN "Radiophonie" in Autres Ecrits SEUIL p 413
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