H. CASTANET: Névrose ou psychose


Ce patient, âgé de 45 ans, après une réussite professionnelle certaine, vit désormais d’une modeste activité de libraire. Ses liens sociaux se distendent et il commence à ne plus tenir sa place dans sa famille. Ne sachant pas comment il peut s’orienter dans sa vie qui lui échappe, il s’adresse à la psychanalyse.
Il parle avec difficulté, presque absent. Suspens, hésitations, silences se multiplient. Il est affronté à des « blancs » subjectifs. Il parle ; un « blanc », lieu évidé sans mot ni images, advient. Que lui arrivait-il ?
« C’est comme si je vivais dans un présent permanent. Ne pas parler est la garantie provisoire que rien ne se passe. Je me vois fuyant car les mots peuvent avoir un autre sens. Rester immobile, c’est arrêter le mouvement du temps. J’aurais aimé non pas mourir mais être déjà mort. Être avec implique le silence ; la parole, elle, sépare. Pour parler, il faut que je cesse de cogiter. Quand j’essaye de dire, ces cogitations disparaissent. »
À une autre occasion, il dit :
« Pendant que je ne dis rien, j’attends qu’une idée extraordinaire vienne, toute faite, toute cuite. Je fais comme si j’avais l’éternité et je ne saisis pas pourquoi, je tiens à rester vivant. »
La problématique en jeu semble ne pas faire difficulté. Voilà un sujet obsessionnel dont les cogitations inlassables reculent la possibilité de l’acte de parole. Parler, c’est couper, sortir de la cage de son narcissisme où l’identification au phallus le rend prisonnier cadavérisé. Ne dit-il pas :
« Je m’efforce de ne pas laisser de traces. Je suis discret, je ne laisse pas de traces dans mon appartement » ?
Du reste, il est patient comme il se plaît à le rappeler :
« J’ai tendance à ne pas faire d’effort pour arrêter ce silence et j’attends que ça passe. Patience. »
Il ne se contente pas de le dire, il le met en pratique et rappelle une vieille scène d’enfance :
« Je descends des appartements dans le magasin des parents — une papeterie. Je voulais demander quelque chose à ma mère. Elle discutait avec un client. J’attendais. Elle m’avait vu. Je ne me décidais pas à aller demander. Parler c’est demander. »
Ce qu’il voulait demander, ce qu’il avait à dire, il ne le sait plus. C’est son drame :
« Je me débats avec quelque chose. Je ne sais pas avec quoi. Au moment de parler, je ne suis plus sûr de rien. Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je me force à dire quelque chose. Je pense, le contre vient. Ce qui me prend la tête. Ce que je dis n’est pas fondé alors pourquoi le dire ? »
À un autre moment, il dira : « Qu’est-ce que je dirais si je parlais ? »
Mais ce sujet n’est pas en proie à des obsessions à valence sexuelle qui le perturbent et déroutent le cours de ses associations mentales. Il n’est pas en proie aux affres du désir face à l’interdit paternel qui le riverait à la paralysie — d’où les doutes. Du reste, de ses obsessions il ne dira jamais rien. Un autre diagnostic doit être établi. Celui de schizophrénie.
En effet, il précise :
« Ma pensée est rejetée avant même d’apparaître. Quand je parle, c’est de la bouillie. »
Il complète :
« Mes chaînes de pensée, j’y tiens et je coule avec. Je suis aux prises avec quelque chose. Des pensées se forment, je dis que je vais parler, puis ça fout le camp. »
Il dira encore : « Je pars dans des rêveries lorsque mes difficultés surgissent. » Un exemple de ses rêveries : il se remémore le dessin qu’il fit en classe de 11e, il y a 40 ans, et le décrit : c’était un mouton. La scène est très vive, présente. Les descriptions de ce type sont nombreuses et ne produisent aucun bougé subjectif.
Est-ce tout ? Non. Ce qui permet de construire la fonction et la place de ces « blancs », véritables trous subjectifs non symbolisés comme effets de la forclusion du Nom-du-Père, c’est ce qu’au détour de ses silences il dit sur la chose sexuelle. Il rapporte cette image :
« Je m’imaginais face à un chirurgien, sans pénis, sans rien à cet endroit, seulement avec des poils pubiens. »
De nombreuses rêveries ont le même contenu : « Ne plus avoir de pénis. » À une autre occasion, il me décrit une scène imaginée : des corps font l’amour. Il les voit d’en dessous. Il ne peut distinguer l’homme et la femme. Bander, pour lui,
« est encombrant. Demander à une femme de faire l’amour, c’est lui demander quoi ? »
Sa formulation la plus explicite dit ceci :
« Qu’est-ce que je fais de mon sexe et comment ça m’encombre ? Mon sexe, c’est la pointe de la question. J’ai commencé à me taire, lorsqu’il a commencé à s’agiter. »
Pour ce sujet, la question de la chose sexuelle, lorsqu’elle se manifeste lors des premiers émois (péniens), reste sans réponse. C’est une jouissance énigmatique qui le pousse à s’adresser et qui disparaît avant même d’avoir été formulée : « Je ne me décidais pas à aller demander. » Dans la vie, il commence et très vite est arrêté sans savoir pourquoi : « Souvent je me contente de commencer. Je me contente de peu. » Voilà un sujet sans réponse, qui ne sait, affronté au « blanc » de la confusion — confusion des sexes, absence d’une différence symbolisée entre homme et femme :
« L’autre féminin garde le sexe féminin. Rester collés après le coït. La partie mâle cachée, à l’abri, dans un refuge. »
Il le dit lui-même, décrivant les effets subjectifs de ce point forclos : « Un trait que je présente : confus. » Aussi, c’est « l’indécence » qui surgit lorsqu’il est prêt à dire. L’énigme reprend ses droits :
« Je ne saisis pas pourquoi je tiens à rester vivant. Je ne sais pas ce que je suis. Je ne m’accroche sur rien, nulle part. Je ne sais pas ce qui me fait vivre, cette rage à rester vivant. Qui nous dira la vérité ? »
De cette mère à laquelle vouloir demander fait oublier les mots mêmes de la parole, actualisant un « blanc » subjectif, il dira :
« C’est elle qui porte la culotte. Maman est folle. Je vois son visage disant de moi : le petit roi des cons. »
De son père à qui il n’a jamais rien demandé et dont la place symbolique est pour lui non advenue, il précisera :
« Lui, je vois son visage pendant que ma mère me traite de roi des cons. C’est le visage de mon père bête et méchant. »
Un mot, apporté par ce sujet, résume au mieux sa position subjective : « Je vis dans le brouillard. » Pendant des années, malgré les changements de tactique de l’analyste, ce brouillard jamais ne se leva. Il se démontra présent, actif, mais insaisissable. Ce sujet ne présentait aucun phénomène élémentaire au sens de la psychiatrie. Ou plutôt, il en présentait un seul : ce brouillard justement. Le brouillard est le nom et la forme que prit pour lui le phénomène élémentaire. Il est l’emblème de la folie de ce sujet, par ailleurs, si appliqué, si gentil, si bon garçon. Sa folie est une schizophrénie non déclenchée et, par définition, non psychiatrisée.
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