H. CASTANET: Un sujet dans le brouillard


Le sujet dont je vais déplier brièvement les coordonnées subjectives est venu me voir alors qu’il exerçait la psychanalyse depuis dix ans et qu’il avait fait, au préalable, deux tranches d’analyse chez des cliniciens connus, environ pendant huit ans. Il avait quarante-cinq ans et vivotait de son activité d’analyste. Professionnellement, il ne faisait rien d’autre. D’emblée il me dit : « je ne sais pas ce que j’attends, c’est bien embêtant ». Apparemment, il voulait parler de sa pratique - ce qu’il n’avait jamais fait alors même qu’il suivait séminaires et groupes d’études dans le milieu analytique marseillais. Après quelques mois d’entretiens où il me parla de sa clinique avec une difficulté extrême, laissant ses phrases en suspens, accumulant hésitations et silences, il fit une demande pour lui. J’acceptais mais déjà j’étais intrigué. Dès les premiers entretiens je lui avais demandé, plutôt vivement, s’il était gêné, embarrassé de n’avoir jamais fait de contrôle. Il supporta ma vivacité, reconnut ne s’être pas vraiment posé la question. Dans tous les cas, ni gêne, ni embarras n’apparurent.
J’ai noté ses difficultés à dire, ses suspens, ses hésitations, ses silences. Plus justement, c’étaient des « blancs » subjectifs. Le sujet parlait, un « blanc », lieu évidé sans mot ni images, advenait. Notre sujet s’éclipsait, absent à lui-même. Mais la raison structurale de sa position, je ne l’obtins que beaucoup plus tard.
Ma question, on s’en doute, est la suivante : était-il fou ? Ne l’était-il pas ? Ce travail est une façon d’y répondre.
Ce que je ne savais pas, c’est que l’embêtant dont il parlait, bien vite, passerait de mon côté. Ce sujet fut un sujet embêtant. Non point parce qu’il se proposait d’embêter l’analyste et qu’il y serait parvenu au prix d’une tactique avisée. L’embêtant est que pour ce sujet rien ne bougea ou plus justement que ce qui lui arriva, pendant la cure, resta toujours lettre morte, en suspens voire en plan. Il vint à ses séances pendant sept ans - régulier comme un métronome, appliqué comme un artisan. Pendant des années, posément, il n’a cessé de remarquer qu’il ne savait pas, apportant de vieux souvenirs d’enfance, figés et répétitifs.
La dimension d’adresse à l’analyste n’était pas absente : « je décourage l’approche » dit-il un jour en ajoutant « forcez-moi que je résiste. Poussez-moi que je résiste. Voyez ! je tiens bon », « je veux être cadavre pour quelqu’un, je devance le moment où vous allez parler en me demandant de parler, alors je fais le mort ». Il ajoutera : « je finis par avoir peu de liens avec l’autre. L’autre se décourage par rapport à moi ».
Que lui arrivait-il ? « C’est comme si je vivais dans un présent permanent. Ne pas parler est la garantie provisoire que rien ne se passe. Je me vois fuyant car les mots peuvent avoir un autre sens. Rester immobile, c’est arrêter le mouvement du temps. J’aurais aimé non pas mourir mais être déjà mort ». Il précise : « Être avec implique le silence, la parole, elle, sépare. Pour parler, il faut que je cesse de cogiter. Quand j’essaye de dire, ces cogitations disparaissent. » A une autre occasion, il dit : « pendant que je ne dis rien, j’attends qu’une idée extraordinaire vienne, toute faite, toute cuite. Je fais comme si j’avais l’éternité et je ne saisis pas pourquoi, je tiens à rester vivant ». La problématique que ces quelques phrases signent semble ne pas faire difficulté. Voilà un sujet obsessionnel dont les cogitations inlassables reculent d’autant la possibilité de l’acte. Il démontrerait en quoi la formule : l’acte de parole, a tout son prix dans la clinique. Parler, c’est couper, c’est sortir de la cage de son narcissisme où l’identification au phallus le rend prisonnier cadavérisé. Ne dit-il pas « je m’efforce de ne pas laisser de traces. Je suis discret, je ne laisse pas de traces dans mon appartement » ? Du reste, il est patient comme il se plaît à le rappeler : « j’ai tendance à ne pas faire d’effort pour arrêter ce silence et j’attends que ça passe. Patience ».
Il ne se contente pas de le dire, il le met en pratique et rappelle une vieille scène d’enfance : « je descends des appartements dans le magasin des parents - une papeterie. Je voulais demander quelque chose à ma mère. Elle discutait avec un client. J’attendais. Elle m’avait vu. Je ne me décidais pas à aller demander. Parler c’est demander ». Ce qu’il voulait demander, ce qu’il avait à dire, il ne le sait plus. Voilà son drame : « je me débats avec quelque chose. Je ne sais pas avec quoi. Au moment de parler, je ne suis plus sûr de rien. Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je me force à dire quelque chose. Je pense, le contre vient. Ce qui me prend la tête. Ce que je dis n’est pas fondé alors pourquoi le dire ? » A un autre moment, il dira : « qu’est-ce que je dirais si je parlais ? »
De telles formulations dessinent une autre piste éloignée de la névrose obsessionnelle. Ce sujet n’est pas en proie à des obsessions à valence sexuelle qui le perturbent et déroutent le cours de ses associations mentales. Il n’est pas soumis aux affres du désir face à l’interdit paternel qui le riverait à la paralysie - d’où les doutes. Du reste, de ses obsessions il ne dira jamais rien. Par contre, il précise : « ma pensée est rejetée avant même d’apparaître. Quand je parle, c’est de la bouillie ». Il ajoute : « mes chaînes de pensée, j’y tiens et je coule avec. Je suis aux prises avec quelque chose. Des pensées se forment, je dis que je vais parler, puis ça fout le camp ». Il dira encore : « je pars dans des rêveries lorsque mes difficultés surgissent ». Voici un exemple de ses rêveries : il se remémore le dessin qu’il fit en classe de 11é, il y a 40 ans, et le décrit : c’était un mouton. La scène est très vive, présente. Il la décrit comme s’il la voyait sur un écran de télévision. La scène est, à la fois, là : il est ce petit garçon, et, à distance, médiatisée par l’image : il est le témoin visuel de ce petit garçon. Les descriptions de ce type sont nombreuses, dites lentement et avec application. Il se rappelle quand il avait trois ans et ainsi de suite. Les souvenirs s’accumulent, ne font jamais série et ne produisent aucun bougé subjectif. Dans ce qu’il apporte, ce sujet est insaisissable - un sujet « savonnette sous la douche » en somme.
Pendant sept ans, ne lui est-il rien arrivé dans sa vie ? Oh si. Sa femme, aux crochets de qui il vivait, sans gêne, ni honte, ni culpabilité, ni regret particulier, l’a quitté. Elle l’a mis dehors. Il n’a pas compris et n’a rien dit. Il a perdu ses patients, il n’a pas compris et n’a rien dit. Il n’a plus payé son loyer attendant qu’on l’expulse. Il n’a pas compris et n’a rien dit. Il est devenu SDF et, encore, n’a pas compris. Il n’avait toujours ni gêne, ni humiliation, ni sentiment d’injustice. Pour lui, c’étaient des faits mentionnés pris dans des « blancs » sans mots ni images. Un jour il est parti. Il a disparu : une errance silencieuse de plusieurs mois s’en suivit. Il n’est pas revenu. Il m’a écrit, appliqué, que son analyse n’était pas finie et qu’il me devait de l’argent. La somme effectivement était substantielle. Plus d’adresse, plus de téléphone. Je finis enfin par le joindre. Je lui réclamais l’argent dû. Il savait que l’argent était dû, mais ce n’était pas une dette. Elle ne s’inscrivait pas comme telle. Il hurla de le laisser tranquille.
Est-ce tout ? Non. Ce qui permet de construire la fonction et la place de ces « blancs », véritables trous subjectifs non symbolisés, c’est ce que notre sujet, au détour de ses silences et vieux souvenirs, a dit sur la chose sexuelle. Une fois il rapporte cette image : « je m’imaginais face à un chirurgien, sans pénis, sans rien à cet endroit, seulement avec des poils pubiens ». Du reste, de nombreuses rêveries de son enfance ont le même contenu : « ne plus avoir de pénis ». A une autre occasion, il me décrit une scène imaginée : des corps font l’amour. Il les voit d’en-dessous. Il ne peut distinguer l’homme et la femme. Bander, pour lui, « est encombrant. Demander à une femme de faire l’amour, c’est lui demander quoi ? » Mais sa formulation la plus précise, la plus explicite dit ceci : « qu’est-ce que je fais de mon sexe et comment ça m’encombre ? Mon sexe, c’est la pointe de la question. J’ai commencé à me taire, lorsqu’il a commencé à s’agiter ». Pour ce sujet, la question de la chose sexuelle, lorsqu’elle se manifeste lors des premiers émois (péniens), reste sans réponse. C’est une jouissance énigmatique. Une énigme qui le pousse à s’adresser à sa mère - rappelons la première scène où la mère parle avec un client dans la papeterie - et qui disparaît avant même d’avoir été formulée : « je ne me décidais pas à aller demander ». Dans la vie, il commence et très vite est arrêté sans savoir pourquoi : « souvent je me contente de commencer. Je me contente de peu ». Voilà un sujet sans réponse, qui ne sait, affronté au « blanc » de la confusion - confusion des sexes, absence d’une différence symbolisée entre homme et femme. « L’autre féminin garde le sexe féminin. Rester collés après le coït. La partie mâle cachée, à l’abris, dans un refuge. » Il le dit lui-même, décrivant les effets subjectifs de ce point forclos : « un trait que je présente: confus ». Aussi, c’est « l’indécence » qui surgit lorsqu’il est prêt à dire. L’énigme reprend ses droits : « je ne saisis pas pourquoi je tiens à rester vivant. Je ne sais pas ce que je suis. Je ne m’accroche sur rien, nulle part. Je ne sais pas ce qui me fait vivre, cette rage à rester vivant. Qui nous dira la vérité ? »
De cette mère à laquelle vouloir demander fait oublier les mots-mêmes de la parole, actualisant un « blanc » subjectif, ce sujet dira : « c’est elle qui porte la culotte. Maman est folle. Je vois son visage disant de moi: le petit roi des cons ». De son père à qui il n’a jamais rien demander et dont la place symbolique est pour lui non advenue, il précisera : « lui, je vois son visage pendant que ma mère me traite de roi des cons. C’est le visage de mon père bête et méchant ».
Un mot, apporté par ce sujet, résume au mieux sa position subjective : « je vis dans le brouillard ». Durant ces sept ans, malgré les changements de tactique de l’analyste, tous restés sans effets, ce brouillard jamais ne se leva. Toutes les interventions de l’analyste le démontrèrent présent, actif, agissant, mais insaisissable par définition. Ce sujet ne présentait aucun phénomène élémentaire au sens de la psychiatrie . Ou plutôt, il n’en présentait aucun sauf un : ce brouillard justement. Le brouillard est le nom et la forme que prit pour ce sujet le phénomène élémentaire. Il est l’emblème de la folie de ce sujet, par ailleurs, si normal, si appliqué, si gentil, si bon garçon, si absent.
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