H. CASTANET: Dépression ou psychose ?


Ce patient, soixante-cinq ans, vient de passer plusieurs semaines à l’hôpital psychiatrique. C’est la première fois de sa vie. Persuadée qu’il s’agit d’un obsessionnel, l’équipe médicale l’adresse à un psychanalyste avec l’étiquette fourre-tout de dépressif-type. Il n’arrive plus à dormir, fait des cauchemars énigmatiques qu’il oublie sans pouvoir les expliquer. Cette précision alerte : l’indéchiffrable, l’impouvoir de l’explication cadrent mal avec la logique propre du refoulement dans l’obsession. Parce qu’il manque de sommeil, le patient éprouve des « malaises » qui l’amènent à une « inquiétude » insupportable. Il essaiera de se tuer avec un pistolet. Pour l’équipe, une causalité se met en place : une cause contingente consciente pour le sujet (= le manque de sommeil) provoque un effet (= l’état de malaise) dont la conséquence est l’angoisse anxieuse (= l’inquiétude) couplée à l’acte impulsif (= le suicide). En cela, ce patient vérifierait le trinôme classique des traits de l’obsessionnel pour la psychiatrie : la conscience, la contrainte, la lutte anxieuse. La preuve clinique de sa position d’obsessionnel ne résidait-elle pas fondamentalement dans cette « lucidité » dont il ne se départit pas lors des entretiens et qui constituerait le cœur de sa « maladie » (c’est son mot) ? L’orientation psychanalytique dégage un autre diagnostic clinique : celui de la psychose. Pourquoi ?
Durant son hospitalisation, ce patient, présentant une pensée rituelle rigidifiée, ne fit pas de bruit, ne réclama rien. Il irrita les soignants et les tentatives de prise en charge furent vaines : rien ne bougea.
« Ils étaient excédés à l’hôpital et pourtant je n’ai rien fait contre eux. C’est tout simple : je n’y arrive plus. »
Que dira-t-il de différent chez l’analyste ?
« J’ai peur de ne pas me sortir de ma maladie. Je devrais aller mieux et je n’y arrive pas. J’ai tenté de me suicider avec un pistolet. Je ne comprends pas. Je voulais vivre. Ce sont probablement les médicaments qui m’ont poussé. J’en prends pour aller mieux et arriver à dormir. Je ne sais pas pourquoi les médicaments m’ont poussé à me suicider. »
L’analyste intervient en détachant chaque affirmation :
« Ce qui vous arrive est grave. Vous ne savez pas d’où cela vous vient. Vous êtes malade et vous l’êtes depuis très longtemps. »
Autrement dit, il y a supposition de la psychose. Ce sujet n’est pas malade du signifiant dans son échec à se défendre contre le réel du sexuel que l’obsession réalise, il est malade de ce trou forclusif qui le laisse perplexe face à la jouissance énigmatique de l’Autre. Sa maladie de la pensée ne relève pas des compromis confus du refoulement typiques de l’obsession, mais du défaut de capitonnage entre signifiant et signifié qui fait que pour lui le monde, in fine, n’est pas au point. Il ne sait pas et la causalité qu’il tente d’élaborer n’est pas dialectique en excluant la signification (Bedeutung) phallique.
Depuis quand est-il malade ? Non sans mal, il réordonne des pans entiers de sa vie. Il y a, pour lui, un avant et un après. Il le date et l’explicite :
« Jusqu’à 17 ans, j’ai vécu dans un rêve. J’ai été insouciant ; je rigolais ; aucune inquiétude. »
Dès qu’il commence à travailler, à 17 ans justement, il sort du rêve :
« Tout de suite, je pensais à la retraite. »
Effectivement, il ordonnera toute sa vie de travail, pendant près de 40 ans, en prévoyant méticuleusement sa retraite pour « profiter enfin de la vie ». Le travail, c’est une parenthèse. Ce fut son « enfer ». Pourquoi ?
« Il fallait répondre à la question. »
Gérant un important stock d’articles électroniques, il avait des milliers de codes dans la tête et la nuit il en rêvait. Répondre à la question, il ne pouvait s’y dérober, c’était donner du tac au tac le code de l’article. Il dit qu’il a pu tenir le coup parce qu’il prévoyait tout. Le patient gérait non pas les objets, chacun à leur place, mais contrôlait les codes qui en tenaient lieu dans un système logique de classement. Justement il ne savait pas la logique choisie pour le classement, il apprenait les codes un à un selon la localisation effective des objets et composants électroniques. À tout moment, il lui fallait éviter la faute : confondre les codes. Près de 40 ans à ce rythme
« ça m’a épuisé, réduit la tête à une machine à enregistrer, absolument ».
Cette absolue nécessité de répondre à l’Autre, à lui donner le code (il y en a des milliers), ne relève pas de la problématique obsessionnelle et du couple : imprévu (sexuel) et défense. Cette nécessité est plutôt à articuler à ce que le Président Schreber, au chapitre 16 de ses Mémoires, décrit en rapportant son challenge, son épreuve d’endurance avec l’Autre : il doit compléter des phrases interrompues. C’est une partie imposée où l’Autre se démontre source d’une parole qui persécute par son commandement. C’est le « jeu forcé de la pensée ». Le président insiste sur cette entreprise à laquelle il ne peut se dérober. Il lui faut répondre jusqu’à l’épuisement. Ou bien il tient ce challenge ou bien surgit ce point de déréliction subjective où, l’Autre le laissant en plan, il est détruit. De la même façon, ce patient parvint à soutenir cette exigence féroce de son Autre et cela assura une contention de sa psychose pendant longtemps. C’est moins de pensées qu’il s’agit que de « débris de pensées » qui ne peuvent aboutir au sens et auxquels, malgré tout, il se voue.
La vie passe. Il a donc tenu le coup et prévu l’exigence persécutrice de l’Autre. Il a été marié, il a eu des enfants. Aux questions, sa réponse est invariable :
« Ca va, rien à signaler. »
Arrive la retraite. Le rêve va pouvoir reprendre ses droits.
« Pendant trois ans, ça va. »
Il a des activités extrêmement réglées au rituel impeccable : tel jour il va à la piscine, tel autre il voit ses anciens copains, tel autre il joue aux boules, etc. Bref, « ça va ». Puis sa vie bascule. Un jour, ça allait, le lendemain ce ne fut plus ça. Cette fois, aucun code ne réussit à lui faire tenir le coup ; ici point de challenge ou de combat à mener avec l’Autre anonyme. Une phrase particularisée le toucha au cœur : « Je n’ai pas su m’en sortir », dit-il, et c’est là que la tentative de suicide apparût. Voici le contexte : il avait décidé, pour occuper son temps libre, d’établir son arbre généalogique.
« Lorsque je suis arrivé au grand-père du grand-père de mon grand-père, j’ai été arrêté. Je ne pouvais plus rechercher parce que l’état civil a été fait à la deuxième République. Avant c’étaient les paroisses et pour s’y retrouver, je n’y arrive pas. »
Dans la série des codes, où des noms nomment les ancêtres morts, il y a désormais des codes qui manquent. L’Autre de la lignée généalogique exige que chaque case ait son nom, et le sujet bute sur le défaut des registres publics de l’état civil. Il est arrêté dans son trajet métonymique. Comme combat, il n’a plus à trouver les codes déjà là ; il lui faudrait les créer, les ordonner, repérer la loi qui les agence. Bref, il lui aurait fallu être historien de sa lignée.
La phrase qui fut coup radical est celle de son fils, handicapé mental :
« Tu ne fais pas ce qu’un père doit faire. »
Elle lui est adressée à une occasion précise : son fils lui reproche avec véhémence d’avoir déclaré aux impôts qu’il lui versait de l’argent (ce qui est désormais inexact), ce qui lui a fait perdre son allocation de handicapé. Le patient est démuni, incapable de dire un mot, de se défendre, de répondre ou de s’excuser. Son monde ne tient plus le coup et il veut aussitôt mourir. La question de la paternité pose une énigme à laquelle il ne peut répondre. Aucun code ne lui dit ce qu'est un père et ce qu’il doit faire. C’est la rencontre de la phrase de son fils avec le défaut de construction dans sa généalogie qui fait les coordonnées de son déclenchement. Ce sujet est donc psychotique, nullement obsessionnel ou dépressif.
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