H. CASTANET: Corps et psychose


L’hypochondrie et ses manifestations cliniques font l’ordinaire de la pratique psychiatrique. Quelle place accorder à ces événements de corps dans le cadre d’un travail psychanalytique ?
Cette patiente a vingt-huit ans et est ingénieur en biologie. Lorsqu’elle s’engage dans une analyse, son monde commence à voler en morceaux. Elle fait l’épreuve que son corps, comme unité qu’elle subjectivait, ne tient plus le coup. Elle dit : « Je ne vais plus jusqu’au bout de mon corps. » Ce bout est constitué par la partie anatomique inférieure : pieds, chevilles, jambes, etc., lui échappent. Ils fuient de par le retrait du signifiant. Qu’est-ce qui a déclenché son état-panique ? Elle fait l’amour avec son amant. À un moment, elle s’aperçoit qu’il n’a pas mis de préservatif. Elle panique aussitôt, craint d’être contaminée par le Sida et se précipite pour faire le test de dépistage. À partir de ce fait contingent, l’amour sans préservatif, son corps se déglingue. Elle a mal ici et là, éprouve de drôles de sensations simples et localisées. Elle interprète chaque signe, chaque sensation dénuée de douleur comme les prémisses d’une maladie terrible, inguérissable et mortelle à brève échéance. Cet état ne lui laisse presque plus de repos. Aucun savoir ne tient. Ses tentatives explicatives, rationnelles ou de bon sens, ne l’apaisent que « cinq secondes » et puis la panique la reprend.
À l’occasion d’une séance où elle vient un peu apaisée, elle date le surgissement de ses angoisses de mort et de détériorations corporelles Dès sa première relation sexuelle – elle a seize ans – elle éprouve, malgré l’utilisation d’un préservatif, la crainte d’être atteinte du Sida. Elle précise finement qu’il ne s’agit pas là d’une culpabilité ou d’une punition qu’elle s’infligerait suite à des rencontres amoureuses interdites. Elle dit :
« Que je puisse avoir le Sida après cette relation est une “évidence”. » Elle insiste sur le mot : « Les choses sont ainsi, c’est évident. »
C’est cette évidence – véritable eurêka subjectif – qui se manifeste dans ses angoisses sur sa santé et son corps. Son savoir est devenu certitude hypochondriaque que rien n’arrive à entamer. C’est au moment où se pose, dans la rencontre sexuelle, la question de son être de femme que rien symboliquement ne peut faire réponse, que son monde s’écroule. La certitude se manifeste : elle va mourir et son corps s’écoulerait la laissant démunie devant l’énigme de ses chairs non subjectivées. Cet impossible subjectivation est le cœur de sa folie. Le Sida, qui aussitôt la contaminerait, écrit ce rapport sexuel comme possible dans sa version obscène et réellement mortelle. C’est une écriture délirante, retour dans le réel du corps, comme réponse aux effets forclusifs.

Durant le travail clinique, cette patiente va construire une axiomatique délirante sur son identité sexuée qui aura des effets d’apaisement. Elle élabore ce qui, dans la rencontre avec un homme, la ferait fille absolument. Elle décrit des scènes quotidiennes où la présence d’une autre femme lui fait immédiatement retour sous la forme : « Qui donc des deux est la fille ? Suis-je une fille ? »
Par exemple, dans la rue, elle croise une petite fille (10-12 ans) qui, selon elle, « fait fille ». À faire cette rencontre, elle va mal ; son être de fille perd son assise : elle ne sait plus si, devant les signes aussi évidents de la féminité de l’autre, elle est encore une fille. Elle est dessaisie de son identité et les signes qu’elle actualise, elle, comme fille, perdent leur efficacité. À faire ces rencontres, elle est épuisée : « Comment peut-on rester une fille dans de telles situations ? » Elle est peut-être une fille au-dehors. Pour l’intérieur, rien n’est moins sûr. Elle sait que sa seule issue, pour éviter le déchaînement de sa folie, est de construire méthodiquement ce qu’est une fille et en tirer les conséquences pour elle-même. Elle repère qu’elle ne peut en passer que par les mots.
Dans le cours de ses associations, elle se souvient que petite fille, à 7-8 ans, elle prenait un mouchoir kleenex et le mettait au fond de sa culotte. Il lui servait de serviette hygiénique. Avec ce mouchoir, elle se sentait « plus fille » dans son corps.
Parmi l’ensemble des traits qu’elle rapporte comme « faisant fille », elle en isole un qui a valeur axiomatique. La présence de ce trait fait la fille, son absence exclut absolument la féminité : c’est la taille (= grandeur physique) dûment mesurée et que la vision livre. Dans ce cas, pas d’hésitation, pas de jeux signifiants. L’image livre dans le visible le signe de la féminité. Et, en retour, la féminité est ce signe. Il la réalise comme une « évidence ». Elle le dit d’un mot : « ce qui fait une fille est d’être plus petite en taille que le semblable » (fille ou garçon). Elle rapporte les relations avec deux de ses amies filles : l’une est plus petite qu’elle, en taille. Quand elle la voit, elle devient mal à l’aise. Son être de femme se dissout. Au sens strict, elle se vide. Si c’est son amie qui est plus petite (c’est la constatation) alors (c’est la déduction qu’elle en tire), c’est elle, l’amie, qui est… la fille. Par contre, son autre amie est plus grande qu’elle. La relation est simple : elle ne va pas mal en sa présence. Elle est la fille.
L’élément déterminant réside dans l’effet sur elle de l’attribution, par le biais de la taille, de la féminité à l’autre fille. Elle se demandera, lorsqu’elle décrit ces scènes de rencontre avec une autre fille, si, elle, en retour, ne va pas être transformée en garçon. Voilà le plus terrible pour elle dans ces expériences : si l’autre est une vraie fille, alors elle va se transformer physiquement, corporellement en garçon. À être face à une fille, on devient un garçon. Tel est l’axiome qu’elle livre au cours des séances. À l’appliquer concrètement à elle-même, elle tombe sur ce qui fait son malheur : elle n’est fille que dans les apparences ; pour aller mieux elle doit suivre cette pente, conséquence de son axiome sur les identités sexuelles, de devenir un garçon. Elle dira que si elle doit devenir homosexuelle pour aller mieux, donc faire le garçon avec une fille, elle est d’accord. Elle le dit en larmes, car, par ailleurs, elle n’éprouve aucune attirance sexuelle pour les autres filles. Elle n’accepterait ce choix que comme une conséquence logique de son axiome de départ. Autrement dit, pour elle, il ne peut y avoir deux filles en présence. Si une fille est plus grande, elle devient le garçon ; si l’amie est plus grande, la patiente est donc plus… petite. Elle est la fille et l’amie est devenue le… garçon. Et inversement.
Subjectivement, ce sujet, voue donc sa vie à interroger inlassablement les signes qui font une « fille » et à trouver la solution pour qu’elle en soit une définitivement. À cette tentative, malgré la création d’une axiomatique tout imaginaire de la féminité, elle échoue, comme la période de turbulence hypochondriaque le prouve. C’est la rencontre sexuelle, au moment concret de la pénétration, qui, chaque fois, fait voler son mode de vie en éclats et réduit sa création à rien. À ce point, l’impossible du rapport sexuel ne peut se symboliser. C’est du réel que fait retour l’affirmation du possible de ce rapport où l’Autre devient la mort incarnée (la mauvaise rencontre absolue) qui la détruira.
La stratégie clinique n’en demeure pas moins celle-ci : que son travail d’axiomatisation sur la féminité se poursuive avec détermination. La patiente, à nouveau, aura à reprendre avec rigueur ce lent travail d’élaboration signifiante. Les troubles cénesthopathiques et la préoccupation hypochondriaque qui l’affolent si durement s’apaisant alors en retour. La poursuite de la cure le démontra. Aujourd’hui, cette patiente poursuit ses activités professionnelles avec efficacité et est relativement apaisée dans ses relations.
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