C. GARCIN


Chantal Garcin

MAIS QUE VEUT DORA ?

2004

Retrouver Dora est toujours un plaisir. Nous la connaissons bien, avons suivi plusieurs fois ses exploits devant la construction complexe qu’elle a soutenue durant des années, dans cette Vienne du début du siècle où les femmes n’avaient pas la parole.
Elle saura se faire entendre, à grand bruit avec le cortège de ses symptômes qui finiront par envoyer son père chez Freud ! Alors, remercions vivement le père de Dora, car vraiment sa fille aura servi la cause des hystériques ; Freud a commencé par s’en faire l’oreille et c’est avec un attrait particulier que nous relisons ces pages où la grande stratégie inconsciente de Dora se déploie.
Rebelle, l’hystérique bouscule la quiétude de l’analyste dans son fauteuil et le met en garde de jouer au médecin ou au maître qui saurait d’avance ce qu’elle va dire. L ’hystérique a permis à Freud d’inventer la psychanalyse et elle attend de tout analyste après Freud de réinventer avec elle sa propre analyse. Nous allons voir comment Dora a instrumenté le quadrille dont elle se plaint à Freud, et comment elle le quittera, Freud étant passé à coté de sa vraie question. Elle fera la démonstration de la limite de Freud concernant la question féminine, ce continent inexploré, pour le laisser en plan au bout de quelques mois de cure. Arrêté sur « le roc de la castration »,il ne peut faire articuler à Dora la question de sa féminité.
Quand Dora est présentée à Freud par son père, celui-ci lui relate tout une série de symptômes qui semblaient être devenus intolérables dans la vie de la famille. Les symptômes de Dora existaient déjà durant son enfance, mais ce qui décida son père à l’amener consulter chez Freud sera une lettre où elle décrit un insupportable à vivre, lettre d’ adieu à sa famille. Son père ne crut pas que cette menace put donner lieu à un passage à l’acte, mais décela dans cet adieu, un profond malaise chez sa fille. Le père de Dora donnera les premières indications sur sa fille à Freud, il parlera de l’apparition des symptômes et de leur évolution, de l’état dépressif de celle-ci. Il se gardera bien de dévoiler la situation familiale dans laquelle évoluait Dora et lui-même, laissant à sa fille le soin de le faire. A l’âge de huit ans déjà elle présentait des troubles nerveux et une gène respiratoire, à douze ans elle avait des migraines et des accès de toux nerveuses Ces toux persisteront accompagnées d’épisodes d’aphonie, de troubles du caractère, et de moments de dépression. A l’âge de six ans, âge de l’Œedipe de la petite fille, la demande d’amour de Dora se tournera vers son père. Le premier trouble respiratoire de Dora apparaîtra lors d’une promenade en montagne avec son père, trait identificatoire au père malade. Ce trait constituera un insigne, fluctuant avec les maladies du père et prenant la forme d’enrouements, de quintes de toux, d’aphonies et de migraines. C’est à cette époque que le père de Dora fait d’elle sa garde malade exclusive et sa confidente. Dans cette relation à deux, la mère sera complètement exclue et décrite par le père comme une maniaque du ménage, une femme peu intelligente et peu intéressante. Nous pouvons imaginer alors combien les rapports entre Dora et sa mère deviendront difficiles, Dora restant exclusivement tourné vers ce père malade et défaillant. A la demande d’amour de Dora, alors que la mère n’est plus en place de causer le désir du père, lui sera apportée une réponse mêlant indistinctement demande d’amour et désir. La question de son sexe restera alors complètement ignorée.
A l’age de douze ans Dora se verra délogée de son rôle de garde malade et de confidente par une certaine Mme K rencontrée durant des vacances. Les relations entre le père et Mme K deviendront très vite très intimes. La découverte de cet objet du désir du père lancera Dora dans une quête infinie, une insatisfaction permanente de sa demande d’amour. Se pose alors pour Dora une question : comment peut-on aimer un homme impuissant ? Impuissance dont Dora connaît l’existence depuis l’age de dix ans. Le père comblera de cadeaux Mme K et du même coup sa fille Dora, tentant de compenser par la distribution répétées de présents onéreux le manque du phallus, son impuissance. Dora imaginera ainsi participer à la position de Mme K, pensant ne pas être exclue de l’amour du père. Cela ne suffira pas cependant à ce qu’elle trouve sa place dans ce trio. Pour elle, la crise Œdipienne ne sera pas complètement franchie justement parce que son père est impuissant, impuissance au cœur de la problématique de Dora. Mais alors quelle va être la fonction du père en tant que donateur pour Dora ? Dans la relation avec la mère, il y a l’objet dont l’enfant est frustré, mais, après cette frustration, son désir persistera. Le père intervient en donnant symboliquement l’objet manquant. Dans le cas de Dora, il ne le donne pas, parce qu’il ne l’a pas. La carence phallique du père est constitutive de la position que prendra Dora. Elle restera très attachée à ce père dont elle ne reçoit pas symboliquement le don viril. Tous les symptômes qu’elle présente seront liés à des témoignages d’amour pour ce père blessé, défaillant, malade. (identification à la toux du père, à ses maladies)
Dés le début de ses entretiens avec Freud, elle commencera par se plaindre de ses symptômes mais surtout par le fait que, selon elle Mme K lui a ravi son père. Depuis l’age de dix ans, elle connaissait l’existence de cette liaison, mais tout à coup la situation lui était devenue insupportable. Sa plainte sera sur le devant de la scène et elle s’évertuera à démontrer à Freud cet insupportable. C’est là que nous voyons Freud faire ce pas décisif quant à l’expérience analytique, moment où il lui assène : « mais ce dont vous vous plaignez, vous en êtes la cheville ouvrière. »
Durant toutes ces années Dora fera en sorte que son père et Mme K s’octroient des moments privilégiés, allant jusqu’à garder les enfants de Mme K., les emmènera au parc. De plus, elle entretiendra avec elle une relation très intime, lui livrant confidences et questions sur le sexe, admirant la beauté de la blancheur de sa peau,.. Elle n’hésitera pas à dormir dans son lit pour bavarder encore plus longtemps avec elle, ne ressentant aucun scrupule à déloger le mari de la dame à cette occasion ! Dans le même temps, Dora nourrit aussi secrètement une relation amoureuse avec le mari de Mme K., M. K. Celui-ci l’attira dans son magasin pour l’embrasser et la serrer contre lui à l’âge de quatorze ans .Elle gardera néanmoins ce secret durant toutes ces années et relatera cet épisode à Freud avec un profond dégoût. Cependant, malgré ce dégoût, elle continuera à accepter de faire avec lui de longues promenades, accueillera ses cadeaux et se laissera courtiser par lui pendant des mois. Durant son analyse avec Freud, et par l’insistance de celui-ci, un souvenir de plaisir infantile lui revient. Elle se voit petite fille, pouce à la bouche, (elle suçait encore son pouce à l’age de dix-huit ans quand elle arrive chez Freud.) en train de tirailler l’oreille de son frère son aîné de un an et demi. Cette scène de satisfaction silencieuse, fermée, où deux jouissances se confondent, va constituer la matrice d’un bon nombre de situations dans la vie de Dora. D’un coté elle est tiraillée entre son identification au phallus, représenté par le tiraillement de l’oreille et d’un autre coté par son impossible détachement de l’objet oral qui fait d’elle une « suçoteuse » !!! Dora veille donc sur ce père malade depuis longtemps affaibli, défaillant et le chérit dans le tète à tète que celui-ci lui a proposé depuis sa huitième année. Survient quatre ans plus tard, une dame aimée de son père. Par sa beauté, elle sera très vite aimée et admirée par Dora au-delà de la jalousie qu’elle proclame ! Et il y a le mari de la dame, M. K, qui malgré un assaut pour le moins étonnant sur une fillette de quatorze ans, la troublera suffisamment pour qu’elle continue à se faire courtiser par lui lors de tous les séjours de villégiature des deux familles.
Comment comprendre l’ambiguïté et la complaisance de Dora dans ce quadrille qu’elle soutient et entretient durant toutes ces années ? L’intrigue sera le dispositif qu’elle mettra en scène pour poser sa question de sujet sur son identité de femme. Intrigue complexe…Freud confond l’objet d’amour avec l’objet d’identification de Dora. Il pense en effet que M. K est l’objet d’amour de Dora, alors qu’il est son moi identificatoire. Tout l’édifice tenait jusque là en équilibre grâce à la complaisante Dora. C’est ce qui lui permettait de soutenir son désir. La phrase que profère M. K au bord du lac : « ma femme n’est rien pour moi. » fera s’écrouler l’équilibre de son fantasme. Tout est rompu et le cortège de symptômes et de troubles vont redoubler jusqu’à la lettre d’adieu de Dora. Cette phrase malencontreuse va déclencher chez elle un passage à l’acte : la gifle. Freud entend bien là quelque chose et tente de revenir plusieurs fois sur cette phrase et sur la gifle, mais il rate la bonne interprétation de l’affaire, et traduira la scène selon l’Œdipe, considérant tout au long de l’analyse que le partenaire de l’amour pour la jeune fille était M. K, un amour inconscient et refoulé ayant recours à son amour infantile pour son père.
Freud continuera à interpréter la complaisance de Dora pour la liaison de son père et Mme K par son amour refoulé pour M. K, mais ne comprend cependant pas pourquoi cet amour, depuis la scène du lac, avait subi un tel refoulement, Là où Freud saisissait de l’amour refoulé dans le geste du lac il y a en réalité, comme nous le montre Lacan, une rivalité agressive envers Mr K. Freud repère pourtant que la jalousie de Dora à propos de son père survient au même moment où M. K vient de lui dire que sa femme n’est rien pour lui. Dora sera donc habitée par deux affects qui au premier regard pourraient sembler contradictoires. Le sentiment de jalousie féminine se trouvait accouplée à une jalousie analogue à celle éprouvée par un homme. M. K c’est le moi de Dora, figure virile, à laquelle elle s’identifie dans une rivalité agressive, après s’être identifiée à son frère durant l’enfance.
Freud a raté le nœud de l’intrigue de Dora, n’ayant pas saisi la véritable question de sa patiente sur sa féminité. Il la précipitera vers la porte de sortie de son cabinet. Il faudra l’apport de Lacan pour comprendre que la question de Dora à travers Mme K est celle de l’énigme de sa propre féminité. Toute son intrigue si complexe, soutenue par elle durant toutes ces années ne lui servira qu’à poser les questions qui l’animent et habitent tout son être : qu’est-ce qu’une femme ? Mr K n’est pour elle qu’une enveloppe virile qui lui sert dans le simulacre de la séduction à veiller sur la dame et à être partie prenante de ses questions. Que suis-je pour mon père au-delà de Mme K ? Qu’est Mme K pour M. K au delà de moi ? Dora sera attachée à ce qui est aimé par son père dans une autre en tant qu’elle ne sait pas ce que c’est.
La phrase de M. K, « ma femme n’est rien pour moi » sera pour Dora comme une interprétation de sa propre question qu’elle refoule. L’intrigue qu’elle soutient depuis tant d’années est sa façon de mettre un voile sur le mystère auquel elle se voue depuis si longtemps dans un au-delà du phallus. Ce que fait Mr K avec sa petite phrase perfide est tout simplement lui arracher ce voile, lui révélant brutalement la vérité qu’elle croyait chercher mais dont en fait elle ne voulait rien savoir. Ce que Dora refuse de voir, ce qui en fait un cas paradigmatique de l’hystérie, c’est d’occuper dans le fantasme d’un homme cette position d’objet où l’assigne sa structure en tant que femme. Elle ne veut pas savoir que pour un homme, pour tout homme, une femme est tout à fait rien, mais pas n’importe quel rien, un rien qui a tout son poids, tout le poids de l’objet a que Lacan a inventé, objet a qui est insaisissable, et qui est la cause du désir. Ce rien est l’objet pulsionnel, ce petit bout de peau, ce battement de cils, ce petit grain de beauté, la ligne du cou, qui sera le seul partenaire de l’homme dans sa rencontre avec l’Autre féminin et qui sera construit dans son fantasme. La femme dont rêve Dora, dans la personne de l’Autre femme incarnée par Mme K, mais aussi par la madone de Dresde est La Femme dans son absolu. Si Dora, comme le souligne Lacan, fait l’homme, c’est en fait pour connaître La femme par son entremise. L’hystérique aime par procuration son objet homosexuel. Le savoir sur les choses sexuelles, dont la pointe est bien sur la question de La Femme est au premier plan dans l’histoire de cette analyse avec Freud.
Pour n’avoir pas compris que cette phrase en apparence anodine constituait pour Dora une interprétation absolument vraie, sans aucun doute sur toute la construction de l’intrigue amoureuse de Dora, Freud n’a pu repérer que ce dispositif mis en place par elle-même lui permettait de soutenir son désir de femme. C’est en s’identifiant à M.K. que Dora désire Mme K. Ce désir là n’a rien d’impuissant puisque M. K possède tous les insignes de la virilité. Comme toute hystérique Dora dans cette position est homosexuelle. Si tout l’équilibre de Dora tient le coup, elle pourra s’imaginer soutenir le désir défaillant de l’Autre, en l’occurrence son père, elle en est le soutien. Mais pour que cela tienne il faut que M. K désire Mme K. Quand il dit à Dora que sa femme n’est rien pour lui, il fait sans le savoir basculer l’existence même de Dora en tant qu’elle existe pour soutenir le désir défaillant du père. La violence de la gifle est à la mesure de l’effondrement de la construction de Dora.
Lacan dira que Mme K est le désir de Dora, mais ce qu’elle demande c’est l’amour de son père. Dés lors qu’elle ne peut plus soutenir le désir de l’Autre elle ne peut revenir à la demande pure et simple : la revendication de l’amour du père. Freud détenait tous les éléments pour comprendre la complexité de l’intrigue de Dora mais il se heurtera à sa conception de l’Œdipe, pensant que ce qui fait problème pour la jeune fille est son amour refoulé pour le mari de la dame qui, pour maintenir ce refoulement, régresse vers son amour infantile pour son père, la protégeant ainsi de sa pulsion sexuelle vers M. K. Il rate sur ce point précis toute l’articulation de la névrose hystérique qui refoule moins la pulsion que le savoir sur la féminité où elle trouvera un trou, une absence de réponse. Si Dora quitte Freud quand celui-ci la dirige sur M. K c’est bien qu’elle sait que ce n’est pas cela et qu’elle savait quel était son désir.

En haut En bas