S. GOUMET: Un petit homme-coq


Un petit homme-coq
Sylvie Goumet
2004
La lecture clinique du cas de Arpad, le petit homme-coq est rapportée par Ferenczi et commentée par Freud.

Sandor Ferenczi est diplômé de médecine à Vienne, neurologue nommé psychiatre à la cour royale ; il rencontre Freud en 1908. Leurs divergences théoriques et cliniques, notamment concernant la conduite de la cure, finiront par les écarter l’un de l’autre.
En effet Ferenczi a développé en collaboration avec Rank puis avec Groddeck, une technique « active » qui s’écarte considérablement des pratiques freudiennes : contacts intimes avec les patients, promotion d’une analyse réciproque qui rend les rôles de l’analyste et de l’analysant interchangeables etc.
Quelles que soient ces divergences théoriques, il n’en demeure pas moins que les observations cliniques de Ferenczi sont précieuses. Le cas Un petit homme-coq publié en 1913, rend compte du souci de vérifier la conceptualisation freudienne tout en interrogeant une éventuelle contribution clinique à l’élaboration théorique.

Il convient, en préalable, d’inscrire la lecture de ce cas dans le contexte historique de la pratique clinique.
Le cas du petit homme-coq s’inscrit pour Ferenczi dans la perspective d’une lecture clinique et théorique et non d’une pratique thérapeutique. Les repères qui balisent cette observation s’organisent autour de l’Œdipe : éveil de la sexualité et période de latence, menace de castration et rivalité avec le père, identifications. Il lit dans le comportement d’Arpad l’élaboration d’une solution obsessionnelle à la rencontre du sexuel. Ce sera le premier temps de cette approche.

Après l’exposé de ce cas et des questions que soulève Sandor Ferenczi à son propos, le commentaire de Freud fera l’objet d’un second développement. Celui-ci insiste sur le fait que « Chez le petit Arpad, dont M. Ferenczi nous conte l’histoire, les tendances totémiques s’éveillent, non en rapport direct au complexe d’Œdipe, mais indirectement, en rapport avec l’élément narcissique de ce complexe, avec la phobie de la castration. » Il évoque la perversion du « petit Arpad » en parallèle avec la phobie du « petit Hans »

Un troisième temps de la réflexion conduit à interroger cette observation clinique à l’éclairage des concepts lacaniens : l’envahissement de jouissance que subit Arpad provoque la perte temporaire de l’usage symbolique du langage qui était pourtant totalement acquis. Quelles conséquences particulières Arpad déduit-il de sa rencontre avec le sexuel ? Quelles hypothèses peut-on formuler quant à l’issue qu’il choisira ?







I. Le cas déplié par Ferenczi
Le cas d’Arpad, enfant âgé de 5 ans et qui témoigne un « intérêt pathologique » pour les animaux de basse-cour est décrypté par Ferenczi au travers des dires d’une ancienne patiente et de ceux des parents. Ferenczi ne le rencontrera qu’une seule fois, et ne pouvant rien obtenir de plus de ce jeune garçon, il s’en tiendra aux informations rapportées.


Genèse des troubles
Ferenczi décrit tout d’abord l’apparition et la déclinaison des symptômes de l’enfant.
Arpad, âgé de 5 ans change brusquement de comportement au cours d’un séjour d’été en 1910. La basse-cour devient son unique centre d’intérêt ; « […] même loin du poulailler, il ne faisait que pousser des cocorico et caqueter ». De retour à Budapest, contrairement aux inquiétudes de sa mère, il retrouve l’usage de la parole « mais sa conversation portait presque exclusivement sur les coqs, les poules et les poulets… » ; ses jeux mettent en scène l’égorgement des volatiles et des simulations de leur agonie. Paradoxalement, Arpad affiche dans le même temps une violente « peur des poulets vivants »

Les tentatives d’élucidation
Dans un second temps, Ferenczi s’intéresse aux causes de ce comportement. Interrogé par ses parents, Arpad raconte toujours la même histoire : il aurait été mordu au pénis par un poulet ou un chapon, la femme de chambre aurait pansé sa blessure . Cet incident remonterait à l’été précédent l’apparition des troubles, au cours d’un séjour dans le même lieu.
Sendor Ferenczi émet l’hypothèse que l’année de latence au cours de laquelle Arpad ne témoigna d’aucune préoccupation particulière aurait pris fin quand l’entourage aurait signifié à l’enfant l’interdiction de jouer avec son pénis : devant son insistance, cet entourage finit par admettre que « l’enfant aimait jouer actuellement avec son pénis » et « qu’il n ‘était pas impossible que quelqu’un l’eût un jour menacé, pour rire, de la castration »
Ainsi, l’aspect traumatique du premier incident ne se serait constitué que dans l’après-coup. Nous sommes proches des théories freudiennes sur le traumatisme.

Une hypothèse s’appuie donc sur l’idée que la menace de castration, à l’occasion de la masturbation, est faite dans l’après-coup de l’incident ; elle réactive l’ « état émotionnel » de la première expérience terrifiante.
L’auteur n’exclut pas que « l’accroissement de la libido » ait pu jouer un rôle dans l’accroissement de la charge émotive.
L’autre hypothèse situe la masturbation et la menace de castration antérieurement à l’expérience qu’elle a rendue terrifiante. « l’émotion en revoyant le poulailler est à mettre au compte de l’accroissement de la libido qui s’était produite entre temps »
C’est Freud qui invite Ferenczi à cette interrogation : « J'espère que vous comblerez encore cette lacune: la menace de castration a-t-elle eu lieu avant ou après l'aventure? »

La notion de trauma
Cette observation est à rapporter aux élaborations théoriques de Freud à propos du traumatisme psychique. Dans un premier temps de conceptualisation en effet, celui-ci origine l’hystérie d’un traumatisme psychique. Il écrit au sujet de l’hystérie en 1896 : « […] ces traumas sexuels appartiennent à l’enfance précoce (à l’époque de vie avant la puberté) et il faut que leur contenu consiste en une irritation effective des organes génitaux (processus similaire au coït). » Dans un second temps, Freud renonce au facteur de séduction et du trauma sexuel au bénéfice d’une théorie du fantasme et exprime ses doutes dès 1897 dans sa correspondance avec Fliess.
La théorie s’élabore alors sous cette forme : « Les symptômes émanent de fantasmes qui sont formés sur le modèle d’expériences de satisfactions. Parmi ces expériences de satisfaction, les traumatismes occupent une place de choix. Comme d’une part, il n’était pas très vraisemblable que ces traumatismes se fussent réellement produits et que, d’autre part, on retrouvait des traumatismes semblables chez tous les individus, il a fallu leur dénier toute importance dans l’étiologie des névroses. […] Si les traumatismes n’ont pas d’importance comme facteur étiologique, ils n’en déterminent pas moins la forme parce qu’ils procurent à l’enfant les vieux fantasmes de satisfaction. »
Il faut noter que Ferenczi a été très hostile à l’abandon de la théorie de la séduction, sans pour autant renoncer à la théorie du fantasme, il insiste sur les séductions réelles subies par un grand nombre d’enfants et tient à ce que cela soit pris en compte. Il mène ce débat jusqu’en 1932 dans son intervention Confusion de langue entre les adultes et l’enfant : l’existence des séductions est réelle.
Ferenczi ne réfère pas la scène à une séduction encore que les soins qui auraient été portés par la gouvernante eussent pu le laisser supposer. Cependant, la séquence du coq est articulée comme un traumatisme sexuel menaçant le pénis d’Arpad soit la menace d’une castration effective.
Ainsi, la réalité de l’incident du coq ou du chapon n’est pas interrogée et Ferenczi n’envisage pas la dimension fantasmatique qui peut opérer. Ce qui pose problème dans la réflexion est la période de latence entre le jour de l’évènement et le déclenchement du symptôme.
L’enjeu de la réflexion se pose en ces termes pour Ferenczi : soit Arpad a été attaqué par le coq avant toute menace de castration et c’est la rencontre après-coup de cette menace qui déclenche les troubles, soit c’est l’accroissement libidinal survenu entre temps qui réactualise l’évènement lors du retour dans le poulailler.
Relevons que là encore se repère un écho avec la théorie freudienne. En effet si l’énergie libidinale s’accroît sous l’effet des stimuli notamment internes et bien que Freud suppose que sa quantité est variable d’un sujet à l’autre : « […] les futurs névrosés offrent très souvent dans leur constitution une pulsion sexuelle particulièrement forte et une tendance à la précocité, à la manifestation avant terme de cette pulsion […] », pour chacun cependant, il est inconcevable que cette force varie, elle demeure constante par le biais des pulsions. C’est le dualisme des hypothèses successives qui lui permet d’en rendre compte, de maintenir cette hypothèse et de l’exploiter jusqu’à la fin de son œuvre. La référence de Ferenczi à un accroissement de la libido lié à la masturbation ne pourrait tenir qu’à articuler celle-ci avec le jeu contraire des pulsions, dans ce cas donc l’agressivité de Arpad semble répondre à l’excitation sexuelle pour la contrer.

La rencontre du sexuel et les menaces de castration
Rappelons les observations publiées en 1909 par Freud et concernant le petit Hans. Avant 3 ans, Hans témoigne d’un vif intérêt pour « le fait-pipi ». Il va mettre en série ses observations en les articulant autour du sexué, il tire parfois des déductions erronées (assimilant par exemple le pis de la vache à un fait-pipi). Il observe donc l’autre.
Dans le cas de Arpad, le poulailler est un lieu privilégié pour y observer la reproduction des gallinacées. Cette curiosité a pu y pousser Arpad : « il pouvait alors les regarder tout à son aise […] et notamment l’activité sexuelle incessante des coqs et des poules, la ponte des œufs et l’éclosion de la jeune couvée […] Par la suite, il fut obligé de satisfaire sa curiosité ainsi éveillée en contemplant insatiablement les animaux. »

La curiosité de Hans se porte aussi sur son propre corps ; il découvre son pénis : il se masturbe, il a 3 ans et demi et sa mère le menace de castration. Cette menace ne s’inscrit pas d’emblée comme un trauma, elle laisse Hans indifférent, il ne renonce pas pour autant à la masturbation. La pulsion sexuelle insiste, les menaces n’ont aucun effet apparent sur l’instant. Freud dit de cette expérience qu’elle inscrit le complexe de castration, c’est-à-dire que Hans nie la possibilité de la castration en construisant un savoir qui aille à son encontre dans les mois qui suivent.
Pourtant à 3 ans et 9 mois les choses changent : il assiste au bain de sa petite soeur ; il doit dès lors concilier le savoir qu’il a constitué –que tous les êtres vivants ont un fait-pipi avec ce qu’il observe sur sa sœur, soit le défaut de pénis. Pour ce faire, il renonce à tirer des conclusions de ce qu’il observe, en un certain sens, il renonce à apprendre . Le consentement au mensonge de sa mère le conforte dans cette position. Il pense que sa sœur va grandir et son fait-pipi aussi. Il ne veut rien déduire de ce qu’il voit.
Il ne veut rien savoir de la différence sexuelle. Admettre que sa sœur n’a pas de pénis, que quelqu’un puisse en être dépourvu donne crédit aux menaces de sa mère. Ne rien vouloir savoir du manque phallique de sa mère « accroît le souci qu’il avait de garder le sien » Ainsi la menace de castration ne peut affecter l’enfant qu’après qu’il ait pu constater de visu le défaut de pénis sur l’autre sexuel.
Cet éclairage freudien permettrait donc d’expliquer autrement l’après-coup des troubles que par une période de latence (ce qui supposerait le refoulement puis le retour du refoulé).

La rencontre d’Arpad, un suivi à distance
Lors de la seule rencontre d’Arpad avec Ferenczi, l’enfant, produit un dessin de coq mais refuse de dire son aventure du poulailler.
C’est la raison qui incite Ferenczi à faire noter les comportements et propos de Arpad par sa patiente. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une cure mais d’une observation qui vise à décoder le nouage des éléments en jeu dans ce cas.

Nous retiendrons d’abord ce que Ferenczi appelle de « véritables traits névrotiques » : Arpad est un enfant insoumis car il ne demande jamais pardon. Son comportement témoigne « d’un plaisir peu courant à fantasmer de cruelles tortures sur la volaille ». Ses rêves tournent autour de « coqs crevés ». Il exprime le désir de voir un coq vivant qui n’ait « pas d’ailes, pas de plumes, pas de queue, seulement une crête ». Un coq dénué donc d’une part de ses semblants ; ce dépouillement mettant pourtant en évidence un avoir phallique saillant : la crête. Nous retiendrons cette mortification de l’image du coq afin de la mettre en relation avec la représentation du corps de l’animal totémisé.
Arpad ne s’en tient pas aux fantasmes, il les met en scène en substituant pommes de terre et carottes aux poulets, il joue « à les découper en petits morceaux avec un couteau »

L’ambivalence
Ferenczi relève l’ambivalence de Arpad qui « embrasse et caresse la bête morte ». Il procède avec prudence en proposant une interprétation qui pourrait être faite chez un adulte, nous laissant supposer par là que les avancées théoriques établies par Freud dans les cures de sujets adultes, ne sont pas un acquis établi. De fait les observations d’enfant sont rares. Bien que Freud oriente le père du petit Hans pour aider ce dernier à surmonter les situations qu’il rencontre, il faudra attendre le travail d’Anna Freud, encore qu’elle se situe sur une ligne éducatrice plus qu’analytique, et la pratique de Mélanie Klein pour que l’on envisage que la psychanalyse est une voie clinique praticable avec les enfants.

Selon l’observation de Ferenczi, cette ambivalence pourrait être interprétée chez l’adulte comme le « transfert d’affects inconscients » « refoulés » et « déguisés » qui se rapporteraient « vraisemblablement à de proches parents ».
Dans cette perspective le désir de plumer et aveugler les volailles serait l’expression de « symboles d’intentions castratrices ». Le symptôme pourrait donc être compris comme une réaction à l’angoisse qu’inspire à l’enfant sa propre castration.
Ferenczi soupçonne donc que l’ambivalence se rapporte au père « qui, bien que respecté et aimé, est en même temps haï à cause des restrictions sexuelles qu’il impose ». L’équivalence père-coq permet de lire le cas comme l’élaboration d’une solution à la problématique oedipienne : la note p.76 permet le parallèle avec la position obsessionnelle à reprendre dans l’articulation à Totem et Tabou.
Ferenczi, tirant enseignement des observations d’adultes en déduit que chez Arpad, point n’est besoin d’interpréter car « le phénomène primitif, le refoulé, transparaît encore dans son discours » « sa cruauté se manifeste souvent à l’encontre d’êtres humains et très fréquemment elle vise la région génitale des adultes » « je vais vous couper le milieu »

Ferenczi tire donc ce cas du côté de l’éveil de la sexualité et de la rivalité du garçon avec son père. Il se décline dans i(a) sur le mode de l’agressivité, on repère une identification de l’enfant à son père par rapport à la castration. Arpad rend la menace réversible.
Freud l’exploite sur le versant du totémisme c’est-à-dire observe la mise en place d’un nouage imaginaire-symbolique qui aurait pu générer une phobie comme chez le petit Hans mais qui n’opère pas sur ce mode pour Arpad.

II. L’approche du cas Arpad par Freud
Les premiers échanges entre Freud et Ferenczi à propos du cas Arpad ont lieu en 1912 :
« J'ai en ce moment un cas sensationnel, un frère du "petit Hans" par son importance. Un garçon, Bandi, âgé maintenant de 5 ans, reçut un coup de bec d'un coq, sur la verge, alors qu'il urinait dans un poulailler, à l'âge de 2 ans 1/2. »
« Commençons par votre "Petit Homme-Coq". C'est tout simplement un régal, et il aura un grand avenir. J'espère que vous n'allez pas croire que je veux tout simplement le confisquer pour moi; ce serait une bassesse de ma part. Mais il ne faudrait pas le publier avant que j’aie pu sortir le retour infantile du totémisme, afin que je m'y réfère alors. »

Effectivement, Freud aborde ce cas dans Totem et tabou, dans la perspective du retour du totémisme chez l’enfant. Il élabore une hypothèse de travail qui construit une unité originelle mythique des divers faits ethnographiques ; l’enfant ferait l’expérience subjective de cette unité originelle archaïque.
Le totémisme a une incidence sociale, constitue le clan auquel il impose des restrictions dont l’interdit de l’inceste. Le totem fonde la nomination du clan, il est la représentation substituée au père de la horde. Sur un plan subjectif : « on dirait qu’ils ont sacrifié la paternité à une sorte de spéculation, destinée à assurer les honneurs aux esprits des ancêtres » . Le totémisme articule donc directement le mythe du meurtre du père aux conclusions ethnologiques : « Darwin a conclu que l’homme a lui aussi, vécu primitivement en petites hordes, à l’intérieur desquelles la jalousie du mâle le plus âgé et le plus fort empêchait la promiscuité sexuelle »
Freud retient de Frazer que les mythes qui « proclament la liberté de manger du totem et de contracter des mariages à l’intérieur du clan totémique, doivent plutôt être considérés, tout comme le mythe de l’âge d’or, comme des expressions de désirs dont la réalisation a été projetée dans le passé »
Retenons de la lecture de Totem et tabou, deux points essentiels à l’analyse du cas de Arpad. D’une part, le tabou se marque de l’ambivalence des sentiments. D’autre part, Freud articule les zoophobies des enfants aux pratiques rituelles des primitifs, il pointe que la crainte du père peut se déplacer sur un animal.
Le cas du petit Hans le démontre clairement selon la reprise qu’en opère Lacan et qui fera l’objet de la troisième partie de cette approche.

« Dans le complexe d’Œdipe et dans le complexe de castration, le père joue le même rôle, celui de l’adversaire redouté des intérêts sexuels infantiles. La castration ou l’arrachement des yeux, tels sont les châtiments dont il le menace » C’est à illustrer cette menace que Freud développe le cas d’Arpad.

Il relève deux traits de ressemblance entre le cas de l’enfant-coq et le totémisme : « l’identification complète avec l’animal totémique et l’attitude ambivalente à son égard » Il en tire les conséquences suivantes.
Tout d’abord « Si l’animal totémique n’est autre que le père, nous obtenons en effet ceci : les deux commandements capitaux du totémisme […], à savoir la prohibition de tuer le totem et celle d’épouser une femme appartenant au même totem, coïncident, quant à leur contenu, avec les deux crimes d’Œdipe […] et avec les deux désirs primitifs de l’enfant dont le refoulement insuffisant ou le réveil forment peut-être le noyau de toutes les névroses. » Si donc Arpad totémise le coq, c’est qu’il donne à voir comment se mettent en place subjectivement les conditions du complexe d’Œdipe. L’observation de Ferenczi témoigne de la pensée archaïque non refoulée -ou du retour du refoulé puisque de fait il n’a pu établir l’antériorité de la menace de castration sur l’incident.
Il s’en déduit que « […] il [le totem] pourrait bien être la première forme du substitut paternel, le dieu étant par contre une forme plus tardive dans laquelle le père a retrouvé sa figure humaine. »
Si le désir de meurtre du père primitif peut donc rendre compte à lui seul du totémisme et du tabou c’est donc que l’animisme s’articule à la magie et à la toute-puissance de la pensée dans le cas de « la zoophobie du petit Hans et la perversion du petit Arpad ».
Là où Ferenczi évoque la structure obsessionnelle de Arpad, Freud formule les choses en termes de perversion, sans qu’il soit possible pour autant de déterminer s’il entend indexer là une caractéristique pathologique ou un trait de perversion transtructural puisque l’enfant est un pervers polymorphe.


La construction imaginaire totémique élaborée par Arpad vise donc selon Freud à présentifier le tabou dont la fonction est symbolique. En effet l’imaginarisation consiste en ce que, le père demeure l’agent de la castration, menace de la virilité de ses fils, d’autant plus mort que vivant : « le mort devenait plus puissant qu’il ne l’avait jamais été de son vivant », « ce que le père avait empêché autrefois…les fils se le défendaient à présent eux-mêmes »
Après le meurtre du père, au cours du repas totémique, les fils ont incorporé le père et intégré la Loi. Le meurtre n’ouvre pas la voie de la jouissance mais renforce l’obstacle qui en sépare le sujet : « cette faille interdictive […] Tout ce qui la franchit fait l’objet d’une dette au Grand Livre de la dette. »
Freud met donc en évidence que la totémisation du coq vise pour Arpad le barrage à la rencontre du sexuel. La lecture lacanienne de Freud éclaire en quoi il ne suffit pas que le signifiant soit imaginairement représenté pour qu’il ait une efficience.

III. L’éclairage lacanien.
Le totem ne vient pas en place de signifiant, c’est une tentative infructueuse qui n’opère pas un barrage suffisant à la jouissance. Arpad perd l’usage symbolique de la parole, renonce aux voies symboliques qui y étaient inscrites lors de sa rencontre avec le sexuel.
Le symptôme révèle la manière dont l’enfant s’y prend dans sa rencontre avec le sexuel. En quête d’une représentation de la chose, Arpad « ne sait pas y faire avec le Réel que manifeste l’érection […]. » Comme Lacan le pointe à propos de Hans, Arpad est démuni par « ce à quoi il a affaire, et auquel il ne comprend exactement rien […] La jouissance qui est résultée de ce Wiwimacher lui est étrangère, au point d'être au principe de [la phobie de Hans]. » En effet, la rencontre de la dimension sexuelle représente un trauma. C’est l’érection, le « bouger » de son pénis, qui est générateur d’angoisse, vécu de manière traumatique parce que l’organe est soudain ressenti comme extérieur au corps, séparé comme un cheval qui se dresse et qui rue.
La phobie tient lieu de suppléance à la défaillance paternelle. L’objet phobique est un signifiant qui vient en place du Nom-du-Père. Dans la phobie du petit Hans, le cheval vient en suppléance du père symbolique ; à ce propos, Jacques-Alain Miller évoque un « ersatz » du Nom-du-Père , un totem .
Face à cette observation dont l’effet traumatique est renforcé par la carence paternelle (carence qui n’est pas forclusive), Hans déplace la source d’angoisse sur l’objet phobique. Ce faisant, il traite le Réel par le biais de l’imaginaire : le danger s’incarne dans l’image des voitures en mouvement, du cheval qui rue et dont le mors évoque la moustache du père. L’image prend valeur d’un signifiant pour contrecarrer la défaillance symbolique rencontrée : « à l’objet de l’angoisse est substitué un signifiant qui fait peur ». Ce signifiant fait barrage à un trop-plein de jouissance.
La phobie se résoudra par une substitution symbolique en deux temps. Freud pointe « le caractère de fantasme de ce désir ». Hans procède à un travail de métaphorisation qui permet un traitement symbolique de l’angoisse. C’est ce que Arpad ne parvient pas à faire : traiter symboliquement son rapport au réel de la castration.


L’élaboration de Arpad
Parce que le signifiant ne s’impose pas d’entrée, Arpad doit y suppléer. La fin du texte de Ferenczi laisse entrevoir une amorce de solution. Arpad tente d’abord de nouer un savoir sexuel autour de la question mâle ou femelle : « maintenant je suis un poussin. Quand je serai plus grand je deviendrai une poule. Quand je serai encore plus grand je deviendrai un coq. »
Cette question ouvre une voie de métaphorisation qui fait écran à la répétition de la scène crue qui présentifie la confrontation au désir et à la terreur de la castration. Arpad pose des questions métaphysiques autour de la mort et de l’existence de Dieu. L’image du père réel castrateur se civilise : « les vieux juifs barbus lui inspirent un grand respect mêlé de peur » ; leur présence opère une castration symbolique: « me voici un coq-mendiant », le laisse dépouillé, sans avoir. Ce détour lui permet d’entrer dans l’Œdipe puisqu’il affirme ensuite : « Je vous épouserai […], non, plutôt maman ».

Cette approche repose la question de la structure subjective. Arpad trouve-t-il là une solution qui lui permette d’organiser son rapport à l’Autre ? Cette solution religieuse signe-t-elle une possible construction de fantasme, une entrée dans la structure ?
L’observation de Ferenczi bien qu’elle ne conduise pas un travail avec l’enfant, nous y avons suffisamment insisté, a cependant des effets, notamment la banalisation du problème rencontré et l’apaisement de la famille, conditions indispensables à l’élaboration subjective à laquelle semble procéder Arpad.
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