J. PODLEJSKI: Le phallus chez Freud et les post freudiens


C'est à partir du débat des années 1920-1930 sur la féminité et de la question sous-jacente du statut du phallus que le mouvement dit post-freudien prend son essor ; il s’appuie sur l'équivoque présente dans les textes fondateurs de la psychanalyse entre, d'un côté, l’imaginaire du corps et le réel de l'organe, le pénis, et, de l'autre, le symbole emprunté à la tradition grecque ; il se fonde sur le refoulement d'un point essentiel de la théorie qui est la principale source des dévoiements de doctrine et la cause de la division de la psychanalyse en courants distincts qui confluent, encore maintenant, dans le consensus mou des standards constitutif de l'IPA. C'est notamment pour avoir pointé, grâce à son maniement des catégorie RSI, la dimension signifiante du phallus et les conséquences que cela emporte, que Lacan lecteur de Freud sera exclu de l'IPA.

En 1905, dans ses Trois essais Freud jette les premières bases de sa théorie de la libido et présente les premières ébauches de sa théorie des stades de développement. Dans ce premier temps, Freud distingue deux "organisations prégénitales", marquées successivement par les pulsions orales puis sadiques-anales, deux temps du développement de la vie sexuelle "dans lesquelles les zones génitales n'ont pas encore imposé leur primat (1) ". A cette époque, donc, l'unification des pulsions est supposée se faire sous l'égide du primat concédé aux organes génitaux. Les élaborations de Freud sont marqués par les idéaux scientistes de son époque et embarrassées de considérations biologiques et anatomiques, suscitant de ce fait beaucoup de confusion. C'est ainsi, pour donner un exemple fameux, que Marie Bonaparte (2), prenant à la lettre le rôle prêté par Freud au clitoris dans la relation sexuelle de "bois d'allumage qui sert à faire brûler du bois plus dur (3) " subira plusieurs interventions chirurgicales pour rapprocher le clitoris de son vagin et favoriser, en vain semble-t-il, l'embrasement tant espéré.

Mais la sexualité féminine fait problème à Freud et il manque de matériel ainsi qu'il le reconnaît explicitement trois ans plus tard dans son texte sur les Théories sexuelles infantiles : "Des circonstances externes et internes défavorables font que les évolutions dont je vais faire état portent principalement sur l'évolution d'un seul sexe, à savoir le sexe masculin (4) ". Dans un texte ultérieur, il est plus explicite sur ces circonstances défavorables. D'une part il souligne l'extrême difficulté à saisir analytiquement le domaine préœdipien du lien originel à la mère, si profondément refoulé qu'il le compare à "la découverte de la civilisation minéo-mycénienne derrière celle des grecs". D'autre part, il confie son "impression que les femmes qui étaient analysées par [lui] pouvaient conserver ce même lien au père dans lequel elles s'étaient réfugiées pour sortir de la phase préœdipienne" en question (5). Il découle donc de ces difficultés qu'à cette époque de la construction de la psychanalyse, organes génitaux et phallus sont dans l'esprit du texte de Freud largement confondus. Il convient de le noter car de nombreuses déviations prendront appui sur cette confusion.

C'est pour surmonter ses difficultés avec la sexualité féminine que Freud engage la communauté analytique et notamment les femmes analystes qu'il juge susceptibles de "susciter un transfert sur un substitut de mère approprié (6) " à explorer ces questions. De nombreux travaux sont alors publiés dans un mouvement que Lacan nommera en 1958 la "querelle du phallus" et auquel il rendra hommage dans ses Ecrits (7). Ce thème a fait par la suite l'objet de nombreux travaux.

Aux débuts des années 1930, Freud prend position dans le débat qui s'est engagé à son initiative. Il approuve ou récuse les diverses hypothèses avancées, distribue bons et mauvais points et détermine une orientation doctrinale sur la sexualité féminine et ses rapports avec le complexe de castration dont il ne se départira plus.

Voici résumées en sept points les grandes lignes de cette orientation, telles qu'elles ressortissent de son article "Sur la sexualité féminine" de 1931 et de la XXXIII° conférence sur "La féminité" de 1932.

1 - Jusqu'à la phase phallique, "la petite fille est un petit homme (8) ". Les deux sexes traversent successivement les trois phases de la sexualité infantile, orale, sadique-anale puis phallique au cours desquelles s'expriment, dans le cadre de la relation à la mère, des motions tant "actives que passives et pleinement ambivalentes (9) ". Il n'y qu'une libido qui est mise au service de la fonction sexuelle masculine aussi bien que féminine (10) ". Cette période d'attachement de la fille à sa mère est qualifiée par Freud de préœdipienne.

2 - Par la suite les destins divergent, le développement de la fille se compliquant de deux tâches supplémentaires. L'une correspond au changement de zone érogène, le clitoris devant céder sa sensibilité et du même coup son importance au vagin, ce dernier étant originellement méconnu, et ce par les deux sexes (11). L'autre tâche correspond au changement d'objet qui la fait passer de l'attachement originel pour la mère vers l'amour œdipien pour le père.

3 - Le "facteur spécifique (12) " de la différenciation réside dans la modalisation du complexe de castration. Si son apparition résulte dans tous les cas du constat de la différence anatomique des sexes, il a pour conséquence, d'une part que le garçon tombe sous l'influence de l'angoisse de castration et que, d'autre part, la fille succombe à l'envie du pénis, qu'elle va dès lors adresser au père.

4 - L'éloignement de la mère se fait, pour la fille, sous le signe de l'hostilité, l'attachement se termine en haine pour au moins trois raisons :

- haine pour cette mère qui l'a si mal fichue en ne la dotant pas de l'organe,
- mépris pour cette mère après que la petite fille ait découvert que le malheur de sa castration, qu'elle croyait individuel, la frappe également,
- haine enfin pour la rivale qui obtient tout du père.

5 - Le désir du pénis, adressé désormais au père, est "un désir féminin par excellence" pour autant que par équivalence symbolique l'enfant vient à la place du pénis (13).

6 - La transformation du complexe d'œdipe, qui amène à la création du surmoi par l'intériorisation de l'instance paternelle et à laquelle le garçon peut difficilement se soustraire en raison de l'angoisse de castration, s'avère beaucoup plus problématique pour la fille pour laquelle "les conséquences culturelles de sa dissolution sont donc plus minces et de moindre importance (14) ".

7 - Enfin, c'est aux phases préœdipiennes, puis au virage de la mère vers le père, puis enfin à la résolution de l'attachement au père que peuvent être rapportées les principales difficultés qui entravent le développement de la féminité.

A lire ces deux textes de 1931 et de 1932, on peut se demander pourquoi il leur est accordé tant d'importance dans la mesure où leur contenu doctrinal est déjà largement présent dans des textes antérieurs ; en effet, c'est dès 1923 que Freud affirme qu"'il n'existe pas de primat génital mais un primat du phallus (15) " et c'est cette même année, qu'il introduit la "phase phallique (16) ". La question se pose d'autant plus que Freud évite dans ses textes de 31 et 32 bon nombre des questions qui étaient au centre des travaux de l'époque telle la question du surmoi, celle du sentiment de culpabilité ou encore celle du masochisme féminin.

C'est, je crois, en partant de cet évitement, revendiqué par Freud (17) au nom d'un souci de clarté, et des critiques qu'il formule à l'encontre des travaux de l'époque, que l'on peut mesurer la portée de ces textes en considérant que, dans ces critiques, Freud précise de la manière la plus explicite les points cruciaux qu'il juge menacés et sur lesquels il ne veut rien lâcher.

Ces points, quels sont-ils? Je les cite dans l'ordre de leur apparition dans le texte sur la sexualité féminine (18).

Il reproche à Abraham de méconnaître le lien exclusif primordial de la fille à sa mère, à Jeanne Lampl de Groot d'ignorer l'hostilité qui détermine le changement d'objet par lequel la fille se détourne de la mère au profit du père et à Hélène Deutsch d'appliquer le schéma œdipien à la phase préœdipienne et donc d'interpréter l'activité phallique de la fille comme une identification avec le père.

Il pointe le défaut de reconnaissance par Fenichel de l'activité phallique de la fille et récuse la thèse kleinienne de l'avancement précoce du complexe d'œdipe qui ne lui paraît pas compatible avec ses découvertes sur la longue durée de l'attachement préœdipien à la mère chez la fille.

Enfin, il dénonce longuement les auteurs qui récusent le primat du phallus et l'universalité de la phase phallique, les rapportant à des formations réactionnelles défensives contre une supposée féminité native. Ainsi de Karen Horney qui attribue l'intensité de la tendance masculine à une envie du pénis secondaire qui sert à se défendre contre des motions féminines. Ainsi surtout de Jones pour qui le stade phallique doit être une réaction de protection secondaire plutôt qu'un véritable stade de développement.

J'ajouterai dans cette même veine le désaccord qu'il exprime dans la conférence sur la féminité, sans toutefois nommer personne dans ce passage, désaccord avec les voix isolées qui font état d'hypothétiques "sensations vaginales précoces" qui ne "peuvent en aucun cas jouer selon lui un grand rôle (19) ".

Les points essentiels tiennent finalement en peu de mots. Ce sont : le primat du phallus et la méconnaissance originelle du vagin, le lien exclusif primordial de la fille à sa mère, l'antériorité de l'activité phallique de la fille par rapport à toute entrée en jeu du père et enfin l'hostilité qui marque son changement d'objet de la mère vers le père, à partir du constat qu'elle ne l'a pas.

Que Freud ait ainsi pris position n'interrompt pour autant pas le développement des thèses contestées. Comme il ne saurait être question de dresser aujourd'hui un inventaire des divers courants qui, à partir de ces points cruciaux, prendront leurs aises avec la rigueur des positions de Freud, j'ai choisi d'évoquer brièvement les thèses soutenues par Jones. J'ai choisi cet auteur parce qu'il s'appuie largement sur les travaux de ses contemporains pour systématiser ses positions et poursuivre la controverse, au delà de la mise au point freudienne de 1931 et 1932. Je l'ai choisi également parce que Lacan s'y réfère, en s'amusant de "la réussite de Jones à articuler sous le chef de la lettre même de Freud une position qui lui est strictement opposée (20) ". Je l'ai choisi enfin parce qu'il est considéré comme étant "sur la pente de cette réduction de l'expérience qui tend à faire de l'analyse une psychologie du moi et de l'adaptation à la réalité (21) " et qu'il peut de ce fait et bien que contemporain de Freud être qualifié de post-freudien.

La démarche de Jones part de son refus d'admettre les vues freudiennes sur la sexualité féminine. Il soupçonne "les analystes du sexe masculin d'avoir été conduits à adopter des vues exagérément centrées sur le phallus, l'importance des organes féminins étant d'autant sous estimée" et parle à cet égard de "préjugé" et de "mystification (22) ". Il postule "qu'au départ la fille est plus féminine que masculine et que son attitude vise, d'une façon caractéristique, à recevoir et à conserver (23) ". Il est ainsi amené à distinguer chez elle "un désir du pénis naturel et primaire", qui n'est pas à considérer "comme une tendance masculine en terme de clitoris, mais comme le désir féminin normal d'incorporer le pénis d'un homme, d'abord oralement puis vaginalement (24) ". Partant de là, il conteste l'existence d'un stade phallique chez la fille pour y reconnaître plutôt une position phallique qui procède d'une "attitude affective (25)", une construction défensive secondaire (26)". Cette position phallique de la fille est considérée comme une "défense contre un complexe d'œdipe déjà existant (27)", c'est à dire antérieur à la position phallique. L'hostilité à l'encontre de la mère ne procède dès lors pas "du reproche que son clitoris ne soit pas un pénis" mais "d'une vieille animosité (28)" résultant de l'œdipe précoce. Sa résolution relève d'une "adaptation à la réalité… qui renforce le développement du moi aux dépends du fantasme (29) ". Celle-ci ne résulte pas d'une expérience externe, "la vision du pénis" mais, "au contraire, la féminité évolue progressivement à partir des incitations d'une constitution instinctuelle (30) ".

On voit bien là comment, en postulant une féminité naturelle et originelle de la petite fille, Jones prend résolument le contre-pied des points essentiels dégagés par Freud dans ses travaux de 31 et 32 : méconnaissance du vagin et primat du phallus, antériorité de l'activité phallique sur l'œdipe et hostilité à l'égard de la mère rapportée à la castration. Pour Jones, la femme est born et non pas done (31), il y a une essence féminine, contrairement à ce qu'affirme Freud pour qui il n’est pas question, pour la psychanalyse, de décrire ce qu’est la femme, mais d’examiner comment elle le devient, c’est à dire comment la femme se développe à partir de l’enfant aux dispositions bisexuelles (32).

Jones vide donc la phase phallique et le complexe de castration de tout contenu en soutenant une position qui est diamétralement opposée à celle de Freud. A rabattre le phallus sur l’organe il rate la dimension symbolique pourtant patente de cet objet qui circule, qui est supposé pouvoir se perdre ou s’acquérir et qui entre dans un jeu complexe de substitutions. Il méconnaît ce que relevait déjà Freud en 1905 dans les Trois Essais, "Trouver l'objet sexuel n'est en somme que le retrouver (33) " soit la fonction structurante du manque d'objet auquel introduit la castration, fonction nécessaire tant à la constitution des objets, dès lors marqués comme perdus, qu' à l'instauration du sujet, lequel, sans cela, ne saurait "s’identifier au type idéal de son sexe (34) ".

Mais Jones ne se limite pas à cette révision du rapport de la fille au phallus et à la castration. Après avoir essuyé les critiques de Freud dans son texte sur la sexualité féminine, il persévère et entreprend de systématiser sa perspective naturaliste en s'attaquant alors au stade phallique du garçon. Il est ainsi amené à postuler une "pulsion de pénétration" qui ne saurait se concevoir sans sa contrepartie vaginale qui n'est pas "ignorance" mais "connaissance inconsciente (35) ". La peur de la vulve est bien, selon lui, la meilleure illustration de la connaissance précoce du vagin, puisque "S'il n'y avait pas de cavité dangereuse à pénétrer, la peur de la castration n'existerait pas". Il conclut alors également au caractère défensif et transitoire du stade phallique chez le garçon, défense par laquelle ce dernier "fait disparaître sa pulsion de pénétrer ainsi que toute idée du vagin et qu'il les remplace respectivement par un narcissisme phallique et une insistance à croire que la mère possède aussi un pénis" (36).

L'introduction du concept d'aphanisis est l'une des voies par laquelle Jones exprime également son souci d’abolir la profonde dissymétrie introduite par la théorie dans les développements respectifs de la fille et du garçon. Cette aphanisis, qu'il définit comme extinction de la sexualité, "résultat d'une privation inévitable (37)" frappe équitablement et le garçon et la fille au gré de l'alternance des gratifications et frustrations rencontrées : "la privation équivaut à la frustration (38)". Elle vient en lieu et place de la castration comme source de l'angoisse, l'agent qui en est à l'origine est tout autant la mère que le père voire le parent composite cher à Mélanie Klein. Ainsi, "La privation qui s'applique aux désirs sexuels fait naître chez l'enfant la peur de l'aphanisis, équivalente à la crainte de la frustration (39)".

Jones soutient donc un caractère inné tant au masculin qu’au féminin dans une démarche qui procède d’un préjugé d’ordre naturaliste, voire religieux puisqu’il ne recule pas à prendre appui sur la formule biblique "Au commencement,…, il les créa homme et femme (40)". Il subvertit ainsi de part en part la doctrine freudienne ce qui emporte de multiples conséquences.

En premier lieu, et c'est peut-être bien ce qui est au fond visé par Jones, ce qui découle de ses thèses, c’est qu’il est bien clair que la femme existe tout autant que l’homme. Partant de là, rien ne s’oppose à ce qu’il y ait entre eux du rapport sexuel.

Alors cela renverse radicalement les perspectives cliniques parce que si, sur le chemin de l'accès au bonheur sexuel, il se présente une difficulté, et bien c’est que le cours harmonieux du développement a été perturbé par quelque frustration, dont il résulte un défaut d’adaptation à la réalité naturelle qu’une bonne orthopédie du moi permettra de rectifier. Et comme cette réalité naturelle présente tout de même quelques difficultés de repérage, où mieux en trouver les fondements que dans l’organisation sociale ? Moyennant quoi l'adaptation à la réalité naturelle vire au forçage de l’idéal de conformité sociale. On retrouve là ce postulat – la guérison comme adaptation à la réalité - dont procèdent les psychothérapies et qui les opposent à la psychanalyse.

Mais cette affirmation du rapport sexuel a aussi des conséquences plus larges. Ainsi, dans un texte récent (41) publié par la revue Elucidation J.-C. Milner démontre de façon très éclairante comment le maccarthysme qui sévit outre atlantique se décline soit sur un mode réactionnaire, soit sur un mode progressiste selon que le garant du rapport sexuel est l’homme (Bush, père et fils) ou bien la femme (Clinton, mari et femme).

On pourrait même en forçant un peu le trait, les choses sont évidemment plus complexes, considérer que ç'est ce qui ouvre à toutes les justifications. En effet, comme les caractères homme et femme procèdent de l'ordre naturel, si tel sujet voire tel Etat ne s'y insère pas de la bonne façon, alors l'axe du bien peut avec une parfaite bonne conscience électrocuter ses ressortissants débiles ou malades mentaux et se livrer, à l'extérieur, à toutes les exactions.

La référence biologique de Jones, c'est l'anatomie. De nos jours, les post freudiens, à la suite de Jones cherchent, encore et toujours, une objectivation scientifique de la différence sexuelle, en convoquant la génétique et les neurosciences par exemple.

Je l'illustrerai de deux citations récentes tirées d'un article d'Ernesto Piechotka (42).

La première, qui traite de l'influence des gènes responsable de la schizophrénie sur la différenciation homme/femme est tirée du bulletin de l'American Psychiatric Society et se conclut par ces questions "Comment les hommes et les femmes diffèrent-ils biologiquement? Comment sont les cerveaux masculins et féminins?".

La deuxième vient, elle, du Journal of the American Psychoanalytic Association, pilier de l'IPA :

"Les connaissances récentes sur les bases cérébrales des émotions relatives à des niveaux inférieurs à la conscience, due à la régulation préfrontale des affects, permettent une meilleure compréhension de la structure psychique décrite par la métapsychologie analytique … et se trouve être d’une importance cruciale pour les développements théoriques et cliniques futurs de la psychanalyse."

Je pointais aux débuts de mon exposé l'empreinte scientiste et biologisante de Freud et l'équivoque présente dans ses textes quant au statut du phallus, entre le phallus comme représentant l'objet du désir et l'organe génital masculin. Je voudrais maintenant et pour conclure soutenir le point de vue opposé.

En relevant, d'abord, comment dès 1915 dans sa préface à la troisième édition des Trois essais, Freud se démarque franchement de la biologie : "Si le résultat de mes études dépend étroitement des données de la psychanalyse, je dois d'autre part revendiquer pour ce travail, son indépendance de toute recherche biologique… ainsi, il m'a été permis de mettre en lumière certains rapports et faits concordant dans ces deux domaines, sans que je me sois cru obligé, toutefois, d'abandonner certaines thèses lorsque, sur des points essentiels, la psychanalyse me conduisait à des opinions et à des résultats ne concordants pas avec la biologie (43) ".

En pointant, d'autre part, deux anticipations lumineuses de Freud sur les progrès ultérieurs de son élaboration.

Ainsi trouve-t-on affirmé dès 1905, soit 27 ans avant sa conférence sur la féminité, "que la libido est, de façon constante et régulière, d'essence mâle, qu'elle apparaisse chez l'homme ou chez la femme, et abstraction faite de son objet, homme ou femme (44)".

Ainsi encore trouve-t-on dès 1912 l'intuition naissante et précautionneuse de Freud qui propose : "Aussi étrange que cela paraisse, je crois que l'on devrait envisager la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la pleine satisfaction (45)". Proposition qui trouvera en 1929 dans Malaise dans la civilisation l'énoncé plus affirmé, relevé par Lacan dans son texte sur la signification du phallus : "de par sa nature, la fonction sexuelle se refuserait quant à elle à nous accorder pleine satisfaction (46)". Enoncé dont dérivera plus tard la fameuse formulation lacanienne, "il n'y a pas de rapport sexuel".

Il convient donc d'imputer à l'horreur du réel de l'inexistence du rapport sexuel plutôt qu'aux équivoques du texte freudien, l'origine du glissement conceptuel opéré par les post freudiens, qui, à cantonner le phallus dans le registre de l'organe se ferment tout accès à sa fonction structurante de représenter le manque et à son statut de signifiant.



1 - Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, 1962, p.95.
2 - Millot C., La princesse Marie Bonaparte, l'Ane n°10, 1983, p. IV.
3 - Freud S. Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit. p. 131.
4 - Freud S., Les théories sexuelles infantiles, 1908, in La vie sexuelle, P.U.F., 1969, p. 16.
5 - Freud S., Sur la sexualité féminine, 1931, in La vie sexuelle, op. cit. p. 140.
6 - Ibid.
7 - Lacan J. La signification du phallus, Ecrits, op. cit. pp. 685-695.,
8 - Freud S. Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Gallimard 1984, p. 158.
9 - Ibid., p. 161.
10 - Ibid., p. 176.
11 - Ibid., p. 158.
12 - Ibid., p. 166.
13 - Ibid., p. 173.
14 - Freud S. Sur la sexualité féminine, in La vie Sexuelle, op. cit. p. 143.
15 - Freud S., L'organisation génitale infantile in La vie sexuelle, op. cit. p. 114.
16 - Freud S. La disparition du complexe d'œdipe, in La vie sexuelle, op. cit. p. 118.
17 - Freud S. Sur la sexualité féminine, in La vie Sexuelle, op. cit. p. 153.
18 - Ibid. pp. 153-155.
19 - Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 158.
20 - Lacan J. La signification du phallus, Ecrits, op. cit., pp. 687-688.
21 - Anonyme, La phase phallique et la portée subjective du complexe de castration, pp. 61-84, in Scilicet 1, Seuil, 1968, p. 61.
22 - Jones E., Le développement précoce de la sexualité féminine, 1927, in Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot, 1997, p. 399.
23 - Jones E., Sexualité féminine primitive, 1935, in Théorie et pratique de la psychanalyse, op. cit. p. 444.
24 - Ibid. p.448.
25 - Ibid. p. 449.
26 - Jones E., Le développement précoce de la sexualité féminine, 1927, in Théorie et pratique de la psychanalyse, op. cit. p. 410.
27 - Jones E., Sexualité féminine primitive, 1935, in Théorie et pratique de la psychanalyse, op. cit. p. 450.
28 - Ibid. p. 451.
29 - Ibid. p. 450.
30 - Ibid. p. 451.
31 - Ibid. p. 452.
32 - Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 156.
33 - Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit., p. 132.
34 - Lacan J; La signification du phallus, Ecrits, Seuil 19xx, pp. 685.
35 - Jones E; Le stade phallique, 1932, in Théorie et pratique de la psychanalyse, op. cit. p; 415-416.
36 - Ibid. p. 417.
37 - Jones E., Le développement précoce de la sexualité féminine, 1927, in Théorie et pratique de la psychanalyse, op. cit., p. 405.
38 - Ibid. p. 403.
39 - Ibid. p. 410.
40 - Jones E; Le stade phallique, 1932, in Théorie et pratique de la psychanalyse, op. cit. p. 441.
41 - Milner J.-C., A propos d' Eyes wide shut de Stanley Kubrick, Elucidation n°4, septembre 2002, pp. 12-16.
42 - Pietchotka E., Ornicar? Digital n°222, http://www.wapol.org/ornicar/index.htm.
43 - Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, 1962, p.9.
44 - Ibid. p. 129.
45 - La psychologie de la vie amoureuse, 1912, in La vie sexuelle, op. cit., p. 64.
46 - Freud S., Malaise dans la civilisation, PUF 1971, p. 57.
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