OT: Les psychoses à partir du retour dans le réel


le titre de l’exposé d’aujourd’hui est : « les psychoses à partir du retour dans le réel » .
Deux questions se posent d’emblée. La première est qu’il est question des psychoses et non de la psychose ; il s’agit donc de différencier les différents types de psychoses. La deuxième est celle du retour dans le réel et nous préciserons ce qui revient dans le réel et sous quelle forme. Pour cela nous allons retracer le cheminement de Lacan à partir de sa thèse où il se situe sur un plan phénoménologique, ce dont il va se détacher progressivement.
Donc pour le premier point, le séminaire III de Lacan à partir duquel nous avons déjà travaillé a pour titre « les psychoses » mais Lacan qui s’est intéressé à la paranoïa depuis sa thèse sur « le cas Aimée » y emploi le terme « la psychose » ainsi que dans : « propos sur la causalité psychique » qui date de 1946 .
Lacan évoque la psychose, mais parle des phénomènes de la psychose : « hallucinations, interprétations, intuitions.... ces phénomènes visent personnellement le psychotique : ils le dédoublent, lui répondent, lui font écho, lisent en lui, comme il les identifie, les interroge, les provoque et les déchiffre. Et quand tout moyen de les exprimer vient à lui manquer, sa perplexité manifeste encore en lui une béance interrogative: c’est à dire que la folie est vécue toute dans le registre du sens. »
Quelques lignes plus loin il dit cependant que : « le phénomène de la folie n’est pas séparable du problème de la signification pour l’être en général, c’est à dire du langage pour l’homme » ( écrits P.165)
En 1953 dans « fonction et champ de la parole et du langage » il introduit un terme nouveau qui celui de fonction symbolique pour désigner les phénomènes de sens et leur support.
La reconnaissance par Lacan des phénomènes de la psychose comme phénomènes de langage, modifie la doctrine. Le processus est remplacé par la structure. Des structures analogues se retrouvent au niveau de la composition, de la motivation, de la thématisation du délire et au niveau du phénomène élémentaire. C’est toujours la même force structurante qui est à l’oeuvre dans le délire (P. 23 sem.III)
Le sens, est délaissé au profit du signifiant, la personnalité laisse place au sujet , sujet du signifiant. Enfin vient la condition du sujet qui dépend de ce qui se déroule dans l’Autre.
Dès le début du sém. III Lacan rappelle que pour comprendre quoi que ce soit à la psychose il faut utiliser les trois ordres qu’il a introduit, c’est à dire le symbolique, l’imaginaire et le réel. (P.17)
Dans l’ordre imaginaire ou réel, il y a toujours un seuil, une marge, une continuité, alors que dans l’ordre symbolique tout élément vaut comme opposé à un autre.
Dans la dernière présentation de malade, la patiente parlait des voitures blanches stationnées et qui faisaient signe : la voiture blanche n’était pas là pour rien.
A partir de cette parole on peut envisager la chose sous plusieurs angles : celui d’une aberration perceptive, ou d’une position imaginaire, ou alors dans l’ordre symbolique comme le blanc de la voiture étant opposé à une autre couleur et faisant partie d’une langue déjà organisée.
Freud repère, comme linguiste qu’à partir de signes, on peut remettre debout l’usage de tous les signes de cette langue.
Il reconstitue ainsi la langue fondamentale dont nous parle Schreber à partir de l’identification des oiseaux du ciel avec les jeunes filles. Puisqu’il s’agit d’un discours nous sommes dans l’ordre symbolique. Mais le matériel de ce discours est le corps propre ce qui correspond à la fonction imaginaire, et c’est par la porte d’entrée du symbolique que nous y avons accès.
Encore un autre point essentiel, c’est que le psychotique ignore la langue qu’il parle; le sujet inconscient qui est là reste exclu pour le sujet , non assumé, mais il apparaît dans le réel du fait que la Bejahung primordiale, l’admission dans le sens du symbolique à fait défaut.
Pourquoi cet inconscient qui reste exclu pour le sujet apparaît-il dans le réel?
De ce qui n’est pas laissé être dans cette Bejahung qu’advient-il donc? Freud nous dit d’abord, que, ce que le sujet a ainsi retranché (verworfen) ne se retrouvera pas dans son histoire, et il n’en voudra rien savoir au sens du refoulement; ce qu’il en advient, c’est que : ce qui n’est pas venu au jour du symbolique, apparaît dans le réel .
L’expulsion hors du sujet, constitue le réel en tant qu’il est le domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation. Et c’est pourquoi ce qui est forclos, Lacan employant alors ce terme au lieu de celui de retranché, est soustrait aux possibilités de la parole et va apparaître dans le réel, comme une ponctuation sans texte et dans l’hallucination le réel cause tout seul.
A propos du phénomène hallucinatoire, Lacan nous dit qu’il a sa source dans l’histoire du sujet dans le symbolique. Le niveau d’histoire dans le symbolique n’est pas le même que pour le refoulé névrotique puisque pour le psychotique il n’est pas question de refoulement mais de forclusion. L’irruption de la parole pleine entre le sujet et l’Autre présente une barrière qui est celle de la relation imaginaire aa’ (rappelons nous le schéma L) et cela chez tout sujet. Le sujet se parle avec son moi, mais cela est révocable.
Chez le psychotique, le sujet est complètement identifié à son moi avec lequel il parle. C’est lui qui parle de lui. C’est ce qui se présente dans l’hallucination verbale; c’est comme si un tiers, sa doublure parlait et commentait son activité. Rappelons nous le commentaire de « je viens de chez le charcutier » et l’hallucination « Truie »
Suivant la nosologie psychiatrique le découpage de la paranoïa a beaucoup varié. Il est certain qu’un délire d’interprétation est différent d’un délire de revendication:
-psychose paranoïaque : L’interprétation comporte un élément de signification mais répétitif et fermé à toute composition dialectique, ce qui débouche sur un délire d’interprétation.
-psychose passionnelle : Dans la psychose passionnelle il y a prévalence de la revendication; toute la vie du sujet est centrée autour d’une compensation d’une perte ou d’un dommage subi. Il y a là aussi arrêt dans la dialectique et développement d’un délire de revendication.
Freud selon les diverses façons de nier: « Je l’aime - ce n’est pas moi qui l’aime - ce n’est pas lui que j’aime - je ne l’aime pas - il me hait - c’est lui qui m’aime » déduit à partir de la succession ou combinaison de ces énoncés , différents délires : le jaloux, le passionnel, le persécutif, l’érotomaniaque etc... (Les écrits techniques de Freud P. 262)
Le fait que l’articulation se fasse autour de la dialectique permet de recentrer la clinique psychanalytique des psychoses.

Pour illustrer la façon dont Lacan étudie l’éclosion d’un délire et son développement nous reprendrons quelques éléments du récit du Président Schreber:

Avant 1884, Schreber menait une existence, semble-t-il normale. le premier épisode de ce qu’il appelle ses deux maladies, débute en 1884 et se termine en fin 1885. « La première maladie, nous écrit-il dans ses mémoires (P.44) se déroula sans que survint un seul de ces épisodes touchant au domaine surnaturel.
Puis Schreber passe avec sa femme « huit années de bonheur à tous égards, comblées d’honneurs, assombries seulement passagèrement par la déception plusieurs fois renouvelée de nos espérances de voir un jour notre union bénie par la venue d’un enfant. » ( mémoires P.45)

La seule idée l’ayant perturbée pendant cette période bénie était celle qui lui était venue un matin : « Ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement » après ce que j’ai vécu depuis, dit-il, je ne peux écarter la possibilité que quelque influence extérieure ait joué pour m’imposer cette représentation.

Et c’est au moment de sa prise de fonction de président de chambre à la cour d’appel du Land de Dresde, le 1er octobre 1893, qu’à la suite, dit-il, d’un surmenage ayant provoqué des insomnies que « je reconnu, que des bruits entendus depuis quelque temps ( et qu’il avait supposés tout d’abord venant de souris) «étaient de façon incontestable l’effet de miracles divins »

Il y a chez le président Schreber, une signification qui concerne le sujet, mais qui est rejetée, il s’agit nous dit Lacan de la fonction féminine dans sa signification symbolique essentielle et que nous retrouverons au niveau de la procréation.
Si le sujet se trouve alors dans une situation où il y a impossibilité d’assumer la réalisation du signifiant père au niveau symbolique, il lui reste l’image à quoi se réduit la fonction paternelle:
« Au point où.... est appelé le Nom-du-Père, peut répondre dans l’Autre un pur et simple trou, lequel par la carence de l’effet métaphorique provoquera un trou correspondant à la place de la signification phallique » (écrits P.558)
Il y a capture imaginaire, aliénation radicale et anéantissement du signifiant et pour fonctionner dans la vie le sujet devra trouver une compensation dans une série d’identifications à des personnages qui lui donneront le sentiment de ce qu’il faut faire pour être un homme
( sém.III P.231)
Au moment de son entrée dans la psychose, Schreber emploie la formule l’assassinat d’âme il s’agit d’un certain appel auquel le sujet ne peut pas répondre et se produit alors un foisonnement imaginaire de modes d’êtres qui sont autant de relations au petit autre, foisonnement que supporte un certain mode du langage et de la parole. C’est le délire.
Au moment où ce qui n’est pas symbolisé revient dans le réel, apparaît une signification qui ne vient de nulle part et qui ne renvoit à rien, mais une signification essentielle, par laquelle le sujet est concerné (cette première idée qui lui était venue à propos d’être une femme subissant l’accouplement). Ce qui se produit alors a le caractère d’être absolument exclu du compromis symbolisant la névrose, et se traduit dans un autre registre, par une véritable réaction en chaîne au niveau de l’imaginaire.
A partir de ce déclenchement, car c’est là que l’on peut le situer, le surgissement dans le réel s’effectue et se constituera quelque chose qu’il n’a jamais connu, qui ira jusqu’à l’obliger à un remaniement total de son monde.
... le délire se constitue. Le signifiant subit de profonds remaniements mais il persiste et apparaît dans la langue fondamentale du président Schreber qui subsiste à l’intérieur de ce monde imaginaire et signe l’exigence du signifiant.

A partir de quel moment décidons nous que le sujet a franchi les limites, qu’il est dans le délire. Tout d’abord le président Schreber est dans la perplexité; c’est ce que nous avons évoqué tout à l’heure avec cette impossibilité de composition dialectique; il est face à une énigme: « qui parle? ». C’est une période de confusion panique.
Viendra ensuite la période de certitude, l’autre est localisé et le délire se constitue : Il est effectivement une femme, la femme divine, la promise de Dieu.
Le point essentiel, c’est que le délire commence à partir du moment où l’initiative vient d’un Autre. L’Autre veut cela, et il veut surtout qu’on le sache, il veut le signifier. (P.218 sem.III)
Nous sommes en plein dans une relation inter subjective. L’Autre (A, Autre absolu) est exclu, en tant que porteur de signifiant; il est alors d’autant plus affirmé entre lui et le sujet au niveau du petit autre, de l’imaginaire.
Rappelons que l’autre avec un petit a, est l’autre imaginaire, l’altérité en miroir, qui nous fait dépendre de la forme de notre semblable. L’Autre absolu est celui auquel nous nous adressons au-delà de ce semblable, celui qui accepte ou qui se refuse en face de nous, dont nous ne pouvons jamais savoir s’il ne nous trompe pas.
Chez Schreber il s’agit de l’autre sujet (a), qui dans le délire à l’initiative, c’est à dire le professeur Fleschig ou le Dieu qui met en danger l’ordre du monde. Et nous dit Lacan c’est au niveau de l’entre-je, c’est à dire du petit autre, du double du sujet qui est à la fois son moi et pas son moi, qu’apparaissent des paroles qui sont un espèce de commentaire courant de l’existence. Et l’énigme donne sa solution en montrant que ce dont il s’agit c’est du signifiant.
Dans la psychose c’est le signifiant qui est en cause, or le signifiant est relié à d’autres signifiants et quand l’un manque, le sujet est amené à
remettre en cause l’ensemble du réseau signifiant.
Il existe une relation fondamentale et ambiguë entre Schreber et Dieu. cette relation est présente depuis l’origine, avant même que Dieu ne se soit dévoilé, dans la personne de Fleschig son premier thérapeute.


Là où il ressent, comme l’écrit Lacan dans les écrits à la page 558, un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet.... le délire va déployer toute sa tapisserie autour du pouvoir de création attribué aux paroles dont les rayons divins sont l’hypostase.


Essayons maintenant de reporter la position du sujet telle qu’elle se constitue ici dans l’ordre symbolique sur le ternaire qui la repère dans notre schéma R :
Si le Créé I y assume la place en P laissée vacante de la Loi, la place du Créateur s’y désigne de ce liegen lassen, laisser en plan, fondamental, où paraît se dénuder, de la forclusion du Père, l’absence qui a permis de se construire à la primordiale symbolisation M de la Mère.
En effet la condition du sujet, qu’il s’agisse de névrose ou de psychose, dépend de ce qui se déroule en l’Autre A. Nous l’avons déjà évoqué dans le commentaire des différents schémas L, R et I. La question que se pose le sujet est celle de la question de son existence: « que suis-je là? », concernant son sexe et sa contingence dans l’être, à savoir qu’il est homme ou femme d’une part, d’autre part qu’il pourrait n’être pas, les deux conjuguant leur mystère, et le nouant dans les symboles de la procréation et de la mort. (P.549 écrits).... et cela au titre d’éléments du discours particulier, où cette question dans l’Autre s’articule. Nous avons étudié la formule de la métaphore du Nom-du-Père et dans le cas où, à l’appel du nom-du-Père réponde la carence du signifiant, que se passe-t-il? La carence de l’effet métaphorique provoquera un trou correspondant à la place de la signification phallique. Schreber l’exprimera en parlant d’un dommage qu’il n’est en état de dévoiler que partiellement, où sont impliqués les noms de Fleschig et de Schreber et où le « meurtre d’âmes » joue un rôle essentiel.
A partir de ce dommage un essai de réparation se mettra en branle et le délire se déchaîne.

Nous savons également que si la paranoïa est la psychose qui a particulièrement intéressé Lacan, il nous faut nous poser la question de la schizophrénie.
Lacan pour faire la différence entre les deux, articulera leur différent mode de relation à la jouissance; cela il le fait en 1960; mais au moment où il étudie le texte de Schreber une autre articulation est déjà à l’oeuvre..
Dans le stade du miroir, schéma explicatif du narcissisme, il y a formation d’une image globale du corps, lui donnant sa consistance imaginaire. mais cette image implique une négativation en un point, négativation qui la suture (Pierre Bruno -revue la cause freudienne n°22) . Dans l’ordre du discours, cette négativation est celle du phallus imaginaire.
A partir de ce schéma nous pouvons distinguer ce qui se passe dans la paranoïa et la schizophrénie:
-Dans la paranoïa cette négativation manque mais la consistance imaginaire autorise le moi paranoïaque à se constituer.
- Chez le schizophrène, il n’y a pas eu non plus cette négativation donc pas de phallicisation, mais le premier temps de constitution du narcissisme n’a pas eu lieu non plus et l’incidence sur le corps est également particulière.
A propos de la schizophrénie Freud dans Métapsychologie en 1915 parle de démétaphorisation du langage, et fait la comparaison entre l’hystérie et la schizophrénie.
Il illustre cela dans un exemple que lui a fourni Tausk. Il s’agit d’une jeune fille qui après une dispute avec son bien-aimé se lamente : « les yeux ne sont pas comme il faut, ils sont tournés de travers ». ce qu’elle explique elle-même: « c’est un tourneur d’yeux, il lui a tourné les yeux, maintenant elle a les yeux tournés, ce ne sont plus ses yeux, elle voit maintenant le monde avec d’autres yeux » . A un autre moment à l’église : « ça lui fait une secousse, elle doit changer de position, comme si quelqu’un la changeait de position, comme si elle était changée de position » elle pense que son bien-aimé « lui a donné le change, l’a changée » il l’a rendue semblable à lui.
Freud alors souligne la prédominance de la représentation de mot sur la représentation de chose, qui tient à l’absence d’usage métaphorique du langage; tout s’effectue sur le mode métonymique, sans franchissement de la barre du sens . Là où une hystérique aurait tourné les yeux ou exécuté réellement le mouvement, la schizophrène ressent une sensation de mouvement Ce qui est touché ici est de la chair et non le corps comme lieu de l’Autre; Cette singularité dans l’incidence du signifiant sur le corps, se rattache à l’absence d’image globale du corps
La relation à l’autre est alors différente; il ne s’agit plus là d’identification mais dans la schizophrénie où tout le symbolique est réel, il ne peut y avoir appui sur le narcissisme et constitution du moi imaginaire comme chez le paranoïaque.



Monique GUILLOT-CHEVALIER
Marseille pour le 26 4 1996
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