J-J. POUMET: R S I et vie sexuelle


La mise en place de ce qu’est le nœud borroméen ( que LACAN appelle aussi le nœud bo..., ou encore le nœud bobo …) ne saurait dispenser d’en tracer au moins les 2 façons les plus connues par lesquelles nous pouvons en dessiner les mises à plat les plus simples : celle du nouage à trois éléments, puis celle du nouage à 4 qui introduit la fonction du sinthôme comme nouage. Le nœud borroméen à 3 , est, remarquons le, réductible, (1ère leçon du 10 décembre 74) à la façon la plus commode et rigoureuse dit LACAN de montrer qu’un nœud est 1 nœud (leçon du 21 janvier 75, page 2 du séminaire inédit ) à savoir : « ce qui sur une corde s’appelle un nœud que vous pouvez dénouer, mais qui ne se dénoue plus à partir du moment où vous supposez que les 2 bouts de la corde se rejoignent par une épissure ou bien que vous supposez que cette corde n’a pas de fin (…), auquel cas vous aurez à faire à proprement parler au nœud le plus simple, ce nœud qui, quand vous le fermez (…) est ce qu’on appelle un nœud de trèfle (clover-leaf). »
LACAN réfère à la structure du réel psychique ( celui qu’il dénommera de la psychose paranoïaque ), ce nœud minimal le plus simple d’un réel à trois dimensions qui dessinent les 4 champs que l’on retrouve au cœur des nœuds borroméen à 3 et 4 ronds de ficelles, lorsqu’ils sont borroméennement nouées par un nouage qui dessine autour du trou central « le plus de jouir » où se loge l’objet « a ». Les 3 autres trous où se logent « les 3 jouissances » sont les suivants :
- la jouissance du grand A non pas ici référée au grand Autre du signifiant, mais à la jouissance du corps de l’Autre et à celle de l’Autre du corps comme impossible du réel, est localisée au joint du Réel avec l’Imaginaire ( et ex-siste au Symbolique).
- la Jouissance phallique , inscrite dans l’articulation du réel avec le symbolique, est concernée par le trou du « il n’y a pas de rapport sexuel »( et ex-siste à l’Imaginaire).
- le Sens où s’articule le « j’ouïs sens » est le trou repéré au niveau de l’espace de superposition du Symbolique sur l’Imaginaire, sans atteindre au Réel qui lui ex-siste

C’est d’être 3 qu’il y a lien borroméen, « un lien de nœud qui se constitue pour les 2 autres » : « la définition du nœud borroméen part de 3, à savoir que si, de 3, vous rompez un des anneaux, ils sont libres tous les 3, (…) les 2 autres anneaux sont libérés. »
Dès le départ de ce séminaire RSI , LACAN nous dit partir du réel comme sens : les 3 mots , Réel, Symbolique, et Imaginaire, ont un sens de ce que chacun des 3 a un sens ordinaire différent de celui des deux autres…
Le Réel dans le nœud borroméen est noué au Sens et à la Jouissance. «Le Réel c’est le strictement impensable »( leçon du 10 décembre 1974, page 3). Ca ferait un trou dans l’affaire, ça nous permettrait d’interroger ce qu’il en est de ce dont (…) la pratique analytique part, à savoir de ces 3 termes qui véhiculent un sens (…). Mais d’un autre coté, ce sens, vous n’opérez qu’à le réduire(…), souligne LACAN, car le sens est ce par quoi répond quelque chose qui est autre que le symbolique, et ce quelque chose, il n’y a pas moyen de le supporter autrement que de l’Imaginaire » …, comme référence au corps comme tel.

Nous sommes donc partis de l’indication que LACAN dans RSI , prend du texte de FREUD : Inhibition, Symptôme et Angoisse ( voir page 13 de la 1ère leçon du 10 décembre 1974) pour en localiser à sa suite chacun des 3 éléments hétérogènes I.S.A. sur le nœud borroméen à 3. (voir aussi la fig I de la leçon du 21 01 1975).

Trois petites remarques cependant : 1èrement, que LACAN rappelle, à la suite de FREUD, que « l’Inhibition est toujours affaire de corps soit aussi en tant qu’imaginaire de fonction résultant de son intrusion dans le champ du symbolique »; « l’inhibition, dit-il dans sa leçon de RSI du 10 décembre 1974, c’est ce qui, quelque part, arrête de s’immiscer (…) dans une figure de trou, de trou du symbolique » - 2ièmement, que « l’Angoisse en tant qu’elle est quelque chose qui part du Réel , va donner son sens à la nature de la jouissance qui se produit ici ( sous « a »), du recoupement eulérien du Réel et du Symbolique » dans le trou du champ de l’Imaginaire - 3ièmement, que le Symptôme pour LACAN est ce qui se produit dans le champ du Réel.

Dans la leçon du séminaire du 17 décembre, voici ce que nous dit LACAN, page 11 :
« j’erre dans ces intervalles que j’essaie de vous situer du Sens, de la Jouissance Phallique, voire du Tiers terme(…) qui nous donne la clef du trou : la Jouissance, en tant qu’elle intéresserait non pas l’Autre du signifiant, mais l’Autre du corps, l’Autre de l’autre sexe.
Et à propos de l’Angoisse, il nous dit (page 12) : « c’est ce qui est évident, c’est ce qui de l’intérieur du corps ex-siste, quand il y a quelque chose qui l’éveille, le tourmente. Voyez le petit Hans, quand il se trouve que se rend sensible pour lui l’association à un corps, nommément mâle dans l’occasion, l’association à un corps d’une jouissance phallique. Si petit Hans se rue dans la phobie, c’est évidemment pour donner corps à l’embarras qu’il a de ce phallus pour lequel il s’invente toute une série d’équivalents diversement piaffants sous la forme de la phobie dite des chevaux. Le petit Hans dans son angoisse, principe de la phobie (…), c’est à la lui rendre cette angoisse pure, qu’on arrive à le faire s’accommoder de ce phallus dont, en fin de compte, comme tous ceux qui se trouve en avoir la charge, celle que j’ai un jour qualifiée de la bandouillère, ben il faut bien qu’il s’en accommode, à savoir qu’il soit marié avec ce phallus. Ca, c’est ce à quoi l’homme ne peut rien. La femme, qui n’ex-siste pas , elle peut rêver à en avoir un, mais l’homme, il en est affligé. Il n’a pas d’autre femme que çà. »
Plus loin dans le Séminaire RSI ( page 11 à 14 de la leçon du 14 janvier 75) , LACAN à partir de la notion d’ex-sistence ( et en opposition à celle de consistance), en vient à dire que « ce que FREUD a fait, n’est pas sans se rapporter à l’ex-sistence, et de ce fait à s’approcher du nœud…FREUD n’avait pas l’idée du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel, mais il en avait tout de même un soupçon » . Le Réel chez FREUD, LACAN rappelle que c’est aussi une référence qui n’est pas celle du « Realitäts prinzip », lequel est « une histoire sociale ».
« FREUD n’était pas lacanien. Qu’a fait FREUD ? Il a inventé la Réalité psychique. Il a fait le nœud à 4 avec ses 3, ces 3 que je lui suppose, peau de banane sous le pied, dit LACAN … Il a inventé la réalité psychique pour nouer ces 3 consistances ».
Comme nous le rappelle Pierre SKRIABINE dans un remarquable article intitulé « la clinique du nœud borroméen » ( dans la Revue de la Cause Freudienne n°23 page 127 à 133 ),
LACAN dans le nœud à 4, complémente, ou pour mieux dire supplémente l’un des 3 de sa fonction première : la nomination où réside la suppléance ou la vicariance, à savoir ce qui répond à la défaillance de l’Autre : S (A )
Aussi LACAN propose t-il trois nominations du réel qui sont aussi 3 formes de noms du père par lesquelles il nomme ISR soit l’Imaginaire, le Symbolique, et le Réel ( lire dans sa leçon du 11 mars 1975, à la page 53 de la revue ornicar n° 5 ) : « il n’y a pas que le Symbolique qui ait le privilège des Noms Du Père, il n’est pas obligé que la nomination soit conjointe au trou du symbolique. »
Selon Jacques LACAN en effet, « à la nomination du Symbolique comme Symptôme s’ajoute la nomination de l’imaginaire comme inhibition ( rappelons nous l’état de paralysie motrice du rêveur dont nous parle FREUD ), et la nomination du Réel comme Angoisse », trois écritures du Réel qui font entrer en correspondances les 3 nominations freudiennes par quoi se conclue le séminaire intitulé RSI.
Mais déjà auparavant dans ce séminaire, LACAN nous a dit ceci :
« Il a fallu à FREUD 4 consistances pour que ça tienne. Ce qu’il appelle la réalité psychique, c’est ce qu’il appelle le complexe d’œdipe. Sans le complexe d’œdipe, rien ne tient de l’idée qu’il a de la façon dont il ( FREUD ) se tient à la corde du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel » . Suivent ce qui s’entend comme des phrases clefs de LACAN, relatives à la fonction de l’œdipe freudien dont il éclaire la portée structurale et la mise en fonction ici logifiée et relativisée par la référence à son nœud borroméen : « Ce par quoi avec le temps j’ai tenu à procéder, dit-il, vient de ceci que, de ce que FREUD a énoncé, non pas dis-je le complexe d’œdipe est à rejeter. Il est implicite, et ceci se démontre, et chacun de ses points peut en lui-même se préciser. Il est implicite en ceci que pour avoir le même effet, mais cette fois au minimum, il y suffit de faire passer en 2 points ce qui était dessous dessus. En d’autres termes il faut que le Réel surmonte le symbolique pour que le nœud borroméen soit réalisé. C’est ce que, pour avoir 4 termes FREUD n’a pu faire, mais c’est très précisément ce dont il s’agit dans l’analyse : faire que le Réel ( non pas la réalité au sens freudien), que le Réel en 2 points surmonte le Symbolique ( ceci n’a rien à faire avec un surmontement au sens imaginaire, que le Réel devrait surmonter) etc…

Concernant le thème de la vie sexuelle, la suite du séminaire RSI abordera la formulation de la femme qui n’ex-siste pas, avant celle du rapport sexuel qu’il n’y a pas, en posant d’entrée la question implicite de leur articulation au symptôme ( cf la leçon du 21 janvier 1975, page 6 à 13 , notamment page 7 sur la notion de « pathème » comme « passion du corps », et notion proche de celle du « trauma ») . Il faut lire aussi les développements sur « croire la femme », « y croire », mis en parallèle ( notamment pages 11, 12 13) avec les termes : « y croire, au symptôme, ou le croire », ceci à propos de la différence entre la névrose et la psychose, mais construit à partir du constat clinique que « la femme, comme le symptôme, d’une manière générale, on y croit », ce à partir de quoi cette sorte d’équivalence entre la croyance en la femme et la fonction de jouissance d’un réel du symptôme, ramène la croyance dans le symptôme au Réel (comme dit- mension) d’une fonction de Jouissance .
Ce n’est pas par hasard q’ultérieurement LACAN dans son séminaire sur le Sinthôme ira jusqu’à faire de ce sinthôme lui- même, un Nom du Père, retrouvant par la monstration bricolée des propriétés réparatrices de ses nouages borroméens la géniale intuition clinique de FREUD celle que celui-ci a développé dans Totem et Tabou, pressentant déjà sans l’avoir à sa disposition la fonction signifiante de la pluralisation des NPD, telle qu’articulés par LACAN à la trace réelle d’une structure du symptôme et à la dit-mension même du Malaise dans la Civilisation. Voici ce que disait déjà FREUD ( Totem et Tabou – petite bibliothèque Payot page 169 ) au sujet du père comme évocateur de la mise en fonction insuffisante d’un symptôme de l’inconscient :
« La psychanalyse nous conseille de croire le croyant lorsqu’il parle du Dieu comme de son père, de même que nous l’avons cru lorsqu’il parlait du totem comme de son ancêtre »

 
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