J-J. POUMET: Pulsions et pulsion


Si nous juxtaposons cette définition minimale que FREUD nous a donnée de la pulsion : « une poussée ( triebe) qui fait tendre l’organisme vers un but », et cette orientation de l’énonciation freudienne: « Wo es war, sol ich werden », phrase que LACAN a traduite par : « Là où c’était, je dois advenir », alors nous saisissons que l’enjeu logique de la pulsion est bien celui d’un trajet incluant une articulation qui situe la place du Sujet parlant comme divisée au joint de l’âme et du corps, là où se relie pour ce Sujet in fine la question de son passé avec celle de son devenir dans sa cure analytique et dans sa vie.
Lors d’une récente conférence intitulée : « De la Pulsion à la Jouissance », Philippe DE GEORGES, remarquait que la libido et le ça, comme la pulsion, sont des noms freudiens pour approcher l’aporie qui résulte du fait que le signifiant à lui seul ne saurait rendre compte de la conduite humaine. La pulsion participe ainsi de quelque chose d’autre qui cherche à se réaliser contre l’apparente intentionnalité consciente propre au Sujet, mais qui se repère cependant, là où s’implique malgré le refoulement de certaines motions sexuelles, la dimension d’un vouloir (Wille) qui fait la force répétitive de cette poussée pulsionnelle constante, laquelle facilite ainsi comme à son insu chez le Sujet parlant, le retour des représentations jugées par lui irrationnelles et incompatibles au regard de son idéal du moi.
« C’est plus fort que moi » dit le Sujet. C’est d’ailleurs par cette même disjonction liée au fonctionnement acéphale de la pulsion, que s’illustre aussi par exemple ce constat de LACAN disant que « le névrosé ne veut pas ce qu’il désire ». Il y voit ( dans les Ecrits- Editions du Seuil, page 815 ) « la forme assurée de la dénégation où s’insère (pour le Sujet ) la méconnaissance de lui-même ignoré par quoi ce sujet transfère la permanence de son désir à un moi pourtant évidemment intermittent, et inversement se protège de son désir en lui attribuant ces intermittences mêmes ».
Tout au long de l’œuvre de FREUD , la Pulsion est restée un concept ouvert à un remaniement constant, qui mènera FREUD en 1920 à l’article : « au delà du principe de plaisir ». Avec ce changement, FREUD a procédé à une retransformation structurelle de la théorie (seconde topique), à propos de quoi LACAN ne manquera pas de relever les méconnaissances et les erreurs d’interprétations qui, dans l’entourage de FREUD, ont accompagné la lecture de ce texte fondamental pour la psychanalyse. LACAN a critiqué vivement les interprétations béhavioristes et utilitaristes qui ont trouvé là un prétexte facile à un renforcement adaptatif de la psychologie du moi. Il a aussi critiqué les lectures qui firent de l’inconscient freudien l’objet et le lieu d’un évitement préventif systématisé autour de la notion renforcée de défense du Moi devenu l’outil systématique d’un ciblage préformé pour un certain nombre d’analystes post-freudiens, parmi lesquels Anna FREUD .
La Pulsion a été chez LACAN, dans son Séminaire XI, l’un des 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse (avec l’inconscient, le transfert et la répétition ). C’est un concept fondateur de la psychanalyse. Il fut pour FREUD le « concept limite entre psyché et soma », et dans la lecture conséquente qu’en a faite LACAN, la pulsion pose la question freudienne fondamentale de son articulation au signifiant, celle du nouage de son objet à la dimension du « je » qui parle à l’analyste auquel l’analysant s’adresse dans la cure. Le désir de l’analyste n’est pas celui d’un Sujet. Il est à l’acte, en place de semblant de l’objet cause du désir de l’analysant qui demeure seul Sujet au travail de son analyse. Pulsion et Signifiant par leur antinomie relative apparaîtront dès lors, dans le dispositif analytique, plus interrogeants encore chez LACAN qu’ils ne l’ont déjà été chez FREUD.
Se déduisant ainsi de la relecture de FREUD par LACAN, et dès le premier enseignement de celui-ci, « l’inconscient structuré comme un langage » a permis d’ouvrir plus radicalement à cette question l’interrogation de ce qu’il en est de la pulsion muette comme reste irréductible d’une jouissance non symbolisable, témoignant par exemple de ce que FREUD a appelé « le silence des pulsions ». Ce silence comme tel fut repéré, d’avantage encore dans la relation que ces pulsions entretiennent avec ce qu’il a nommé « la Pulsion de mort ». Il s’agit d’une catégorie de pulsions qui, en conformité au principe d’inertie, s’opposent en premier lieu aux pulsions de vie. En règle générale, ces pulsions de mort tendent à l’inertie dans la logique d’une réduction toujours plus grande des tensions, et à ramener ainsi l’être vivant à l’état inanimé voire à celui d’un retour à l’inorganique, conçu dans son opposition à la reproduction de la vie. Au delà de la réaction thérapeutique négative ou de la recherche d’un nirvana dans les toxicomanies, c’est la mort comme but paradoxal ultime de la vie individuelle biologique enfermée dans l’espèce qui est mise en jeu, venant actualiser la question du réel de la mort dans la vie, et interroger les mécanismes de l’homéostase chez l’être vivant parlant.
Qu’en est - il donc alors en termes de perte, des signifiants des relations qu’établissent la parole et le langage avec ce Réel de la mort et du sexe, si ce n’est pour en cerner que l’indication du Réel de cette mort dans sa relation avec la sexualité et le sexe, permettent d’y articuler une dimension signifiante elle même soustractive : celle de la vie sexuelle du Sujet parlant comme ayant un corps imaginarisable par le truchement du symbolique sur fond d’absence. A partir de là, peut s’articuler au corps de ce parlêtre, l’avoir été signifiant d’une vie sexuelle du Sujet, manifestée à sa place comme quelque chose, fut- ce quelque chose de l’ordre d’un non étant, mais qui peut faire Sens ou non-sens signifiant, quelque chose qui n’est pas réductible entièrement au sens comme à une totalité close. D’où la logique à portée véritablement structurale, de l’objet partiel freudien dialectisé dans sa relation dynamique au polymorphisme pervers d’une sexualité infantile saisie dans sa référence prégénitale soustractive, c’est dire structurée par « les déformations » orientées du langage, les théories infantiles et la construction du fantasme, dont l’axiomatique est repérable chez l’adulte dans et par les formations de l’inconscient. Ces formations sont coupées de l’instinct en tant que celui-ci serait préformé et réductible uniquement à la programmation naturelle d’un besoin. La Sexualité et les théories infantiles sont à l’origine de traits de perversion persistants jusque dans les névroses de l’adulte, mais la pulsion n’est pas pour autant la perversion souligne LACAN. Dans son article de 1908 sur les théories sexuelles infantiles ( La vie sexuelle, PUF page 18 ) FREUD désigne, dans le registre électif de ce que vivent d’inter-dit les enfants, « la première occasion d’un « conflit psychique »… repérable, … dans la mesure, nous dit-il, où des opinions, pour lesquelles ils éprouvent une préférence de nature pulsionnelle mais qui ne sont pas « bien » aux yeux des grandes personnes, entrent en opposition avec d’autres, qui sont fondées sur l’autorité des « grandes personnes », mais ne leur conviennent pas à eux ».
A partir de l’étayage freudien, terme par lequel FREUD désignait la relation primitive des pulsions sexuelles aux pulsions d’auto conservation qui ont la charge de la satisfaction vitale des besoins corporels, LACAN construira une théorie bien plus dégagée du biologisme, en mettant l’accent sur la dimension néanmoins freudienne d’aller et retour du trajet de la pulsion, repérée d’abord dans et par son lien à l’Autre du signifiant inclus comme tel dans le trajet de cette pulsion. Rappelons que la signification (Bedeutung) chez FREUD, dans ce qu’elle a de relatif au fonctionnement pulsionnel, s’attache de façon élective et différentielle aux seules pulsions sexuelles, en tant qu’elles sont précisément celles qui véhiculent la signification phallique. C’est ce qui amènera LACAN freudien à considérer dans ses séminaires IV et V le phallus comme le plus petit commun dénominateur des objets investis par le névrosé ( a, a ’, a’’, a’’’ / -  ) et à écrire le mathème petit a / -, lequel , comme le dit Jacques Alain MILLER ( dans son séminaire du 29 et 30 juillet 1998 à Barcelone), « établit la position de l’objet du désir à partir du phallus, précisément à partir de la castration imaginaire du phallus » Cette formule trouve sa construction formelle aboutie dans la métaphore paternelle qui, à propos du petit Hans dans le Séminaire IV, inclut la signification phallique à refouler comme celle qui est identifiée au désir de la mère. Ce mathème substitue le Nom du Père au signifiant du désir de la mère . Les pulsions sexuelles sont ainsi porteuses de la signification phallique refoulée. Elles fonctionnent sur le modèle de la pulsion partielle et du bouclage de son circuit. Celui-ci fournit au Sujet, avec l’action en retour de son trajet (Aim ), une poussée (Drang ), une source ( Quelle ) en provenance de la zone corporelle érogène localisable par sa structure de bord. Les pulsions ont aussi leur objet (objekt), indifférent, c’est à dire contingent et substituable, ainsi que leur but ( Ziehl ) qui est celui, aporique, de la satisfaction attendue et désirée. Notons en effet que cette satisfaction, en tant que liée à un objet indifférent, voire contingent, apparaît comme pole et gageure d’un impossible à satisfaire du désir à réaliser comme tel. L’objet inatteignable, hors de portée, et que le trajet de la pulsion doit contourner, situe bien le désir à la fois comme désir d’une jouissance impossible qui ne peut se satisfaire que de son insatisfaction structurale, et comme désir du désir de l’Autre.

L’introduction par LACAN des 3 registres ( nominations du réel ) que sont l’Imaginaire, le Réel et le Symbolique aura permis d’éclairer de façon plus précise encore, ce qu’il y avait en filigrane derrière la théorie freudienne des pulsions, et notamment derrière la question du statut de la pulsion au singulier, en ceci que la pulsion voit son but se dissocier de son objet. C’est là une propriété générale des pulsions dont à l’extrême se structure la pulsion de mort. Cette pulsion de mort est repérable comme paradigme d’une pulsion disjointe au maximum des effets reconnaissables de son marquage par le langage, lequel s’ identifie comme présence à celui de l’Un de la sexualité au sens freudien (Eros). De ce point de vue, la pulsion de mort paraît être la pulsion la plus impossible à dire, une pulsion sans nom, sinon sans objet nommé comme tel. LACAN insistera sur la différence entre pulsion et instinct comme sur la différence entre désir et besoin, restant fidèle en cela à l’esprit de ce que lui a enseigné sa lecture de FREUD. De ce point de vue aussi, la pulsion porte témoignage du trauma sexuel qui produit la division subjective dans les Névroses, alors qu’elle paraît bien difficile voire impossible à localiser pour le Sujet dans les psychoses, où le signifiant d’un Autre jouisseur faisant irruption dans le Réel, fait retour au Sujet qui ne peut en assumer la division subjective en question. Rappelons que dans « l’abrégé » (1939) , FREUD ramenait déjà les taches instinctuelles de l’autoconservation à la dimension d’une fonction plutôt située du coté du moi qu’attribuable au registre des pulsions sexuelles qui, selon lui, confèrent au discours du névrosé une dimension objectale et sexuelle de significations conflictuelles intériorisées grâce auxquelles ce Sujet peut découvrir par l’analyse les formations de son inconscient en ce qu’elles ont de commun avec l’interrogation analysable d’un Réel du caractère répétitif du symptôme .
Malgré l’abandon de « sa neurotica », l’articulation du modèle médical à la psychanalyse est resté celui dont FREUD n’a jamais pu se déprendre totalement. Il ne s’en est pas débarrassé en raison de son souci premier de fonder et de consolider les bases institutionnelles et historiques acquises par la psychanalyse, et en les étayant sur des concepts scientifiques intégrant la biologie. Le modèle physiologique a favorisé l’invention du concept fondamental de pulsion. Mais ce concept chez FREUD va bien au delà, grâce aussi à la relecture dégagée du biologique qu’a su en faire LACAN dans sa reconquête du champ freudien. Cette relecture a conduit LACAN, dans un second temps de son enseignement, jusqu’à l’élaboration autrement opérante du concept d’un réel de la jouissance, qui nous pousse à clarifier les dualismes entre soma et psychisme, entre Eros et Thanatos, par les liens signifiants associés dès le départ aux objets nommés comme objets de la pulsion, auxquels FREUD a attribué le qualificatif général d’objets partiels.
FREUD a saisi ainsi dans une relation dynamique réglée par le principe de plaisir- déplaisir, une conception du plaisir où le plaisir comme tel est élevé à la dignité d’un principe à différencier activement de la jouissance originaire du trauma, lequel « consiste » à ne pas disposer assez au départ de la parole et du langage pour pouvoir se défendre d’un réel invasif et non localisé de cette jouissance originaire insensée. Le plaisir a été logiquement conçu in fine par FREUD comme la diminution ou l’abolition d’une tension préexistante de provenance interne, c’est à dire que le plaisir équivaut essentiellement dans la théorie freudienne à un non-déplaisir. Dans cette conception, déduite d’une observation clinique incluant la dimension d’une logique implicite du temps, la théorie de la pulsion de mort est venue prendre une place, qui est celle d’un réel. Ce Réel est celui de la place accordée au paradoxe structural (historique et logique) de la vie comme telle s’incarnant significativement dans le temps comme une urgence sexuée et mortelle . FREUD fonde ainsi la théorie des pulsions comme étant celle qui aboutit à la construction d’un mythe moderne, celui d’Eros-Thanatos, dont le binôme n’a été que trop souvent caricaturalement perçu par les post- freudiens comme relevant seulement d’un simple antagonisme formel d’oppositions couplées et consistantes. Elles peuvent être dans cette perspective ciblées comme telles, alors que ce binôme Eros-Thanatos relève bien plutôt d’une découpe par les effets de signifiants d’une structuration par la parole du Sujet, qui résulte au delà d’elle-même des modalités acquises de son accès à la castration symbolique, soit de l’effet-sujet impliqué dans cette structure psychique à laquelle se réfère pourtant sans ambiguïté FREUD lorsqu’il fonde sa conception du principe de plaisir dans les termes d’un « au delà »de l’ici bas de l’inconscient dudit Sujet.
Dans sa référence au texte de FREUD dont LACAN traduit le titre par « pulsions et vicissitudes des pulsions », le chapitre du séminaire XI, que LACAN a appelé « la pulsion partielle et son circuit », insiste particulièrement sur le fait que la pulsion fait le tour d’un objet en creux , d’un objet perdu de toujours : « La tension est toujours boucle note LACAN, et ne peut être désolidarisée de son retour sur la zone érogène » . « Ici, nous dit-il, va s’éclaircir le mystère du zielgehemmt, de cette forme que peut prendre la pulsion, d’atteindre sa satisfaction sans atteindre son but – en tant qu’il serait défini par la fonction biologique, par la réalisation de l’appariage reproductif. Car ce n’est pas là le but de la pulsion partielle ». Il ajoute ceci que : « Si la pulsion peut être satisfaite sans avoir atteint ce qui, au regard d’une totalisation biologique de la fonction, serait la satisfaction à sa fin de reproduction, c’est qu’elle est pulsion partielle, et que son but n’est point autre chose que ce retour en circuit ». LACAN nous rappelle alors que c’est ainsi que FREUD a décrit « le modèle idéal qui pourrait être donné de l’auto-érotisme : c’est une seule bouche qui se baiserait elle même. (…) Est-ce que, dans la pulsion, cette bouche n’est pas ce qu’on pourrait appeler une bouche fléchée ? dit-il – une bouche cousue, où nous voyons, dans l’analyse, pointer au maximum, dans certains silences, l’instance pure de la pulsion orale se refermant sur sa satisfaction.
En tout cas, poursuit LACAN, ce qui force à distinguer cette satisfaction du pur et simple auto-érotisme de la zone érogène, c’est cet objet que nous confondons trop souvent avec ce sur quoi la pulsion se referme – cet objet qui n’est en fait que la présence d’un creux, d’un vide occupable (…) par n’importe quel objet, et dont nous ne connaissons l’instance que sous la forme de l’objet perdu a. L’objet a n’est pas l’origine de la pulsion orale. Il n’est pas introduit au titre de la primitive nourriture, il est introduit de ce fait qu’aucune nourriture ne satisfera jamais la pulsion orale si ce n’est à contourner l’objet éternellement manquant ».

Si la satisfaction de la pulsion n’est pas liée à l’objet, mais plutôt au trajet de la pulsion qui revient à son point de départ, l’objet n’étant là que contingent, alors le but réside dans le circuit aller-retour, dans le trajet de contournement de l’objet qu’accomplit la pulsion chez l’être parlant. Dans son rapport à l’objet, la pulsion est donc marquée d’un trait de coupure. Dans la suite de ce même chapitre du séminaire XI sur la pulsion partielle, LACAN pose la question de savoir si le circuit pulsionnel de la pulsion orale ne se continuerait pas en spirale par la pulsion anale qui serait alors le stade suivant… comme si la chose était acquise d’être déjà inscrite dans l’organisme comme stade de « maturation »d’un développement. Et LACAN nous dit ceci : « Le passage de la pulsion orale à la pulsion anale ne se produit pas par un procès de maturation, mais par l’intervention de quelque chose qui n’est pas du champs de la pulsion – par l’intervention, le renversement de la demande de l’Autre ». De ce point de vue, LACAN relève que la manifestation de la pulsion apparaît comme « le mode d’un sujet acéphale car tout s’y articule en termes de tension, et n’a de rapport au sujet que de communauté topologique ». (page 165)
Ainsi la pulsion, du moins chez le sujet névrosé, s’inscrit dans la dimension énonciative d’une demande du Sujet à l’Autre et d’une demande de l’Autre du Sujet. La formule qu’en donne LACAN (Ecrits, Seuil page 817 ) c’est « la pulsion comme trésor des signifiants, sa notation comme ( S  D ) maintient sa structure en la liant à la diachronie. Elle est ce qui advient de la demande quand le sujet s’y évanouit ». Le mathème de la pulsion est celui qu’il situe, dans Subversion du Sujet et Dialectique du Désir, au deuxième étage du Graphe sur le vecteur de l’énonciation ( celui qui va de la Jouissance à la castration). Ce mathème symbolise bien un Sujet divisé par sa demande : autant la demande adressée à l’Autre par le Sujet, que la relation instaurée par ce Sujet en réponse à la demande de l’Autre. Il s’agit donc d’un Sujet interrogé par la dialectique de l’aliénation-séparation comme par celle du transfert que ce Sujet met en place, au sens précis où LACAN dans son Séminaire XI définit ce transfert : « la mise en acte de la réalité de l’inconscient en tant qu’elle est sexuelle ». Ce transfert réactualise dans la cure l’aliénation du Sujet à l’Autre du signifiant, avant même qu’il puisse s’en séparer. Rappelons ici le schéma des cercles d’Euler par lesquels LACAN représente l’aliénation (page 192). Ces cercles représentent l’intersection de 2 ensembles. Le premier représente le Sujet barré, divisé par sa relation au signifiant dans son rapport à l’Autre, et le second représente l’Autre comme trésor des signifiants, lieu du sens. Les deux cercles représentent la chaîne signifiante réduite à son articulation S1 – S2, où S1 est le Signifiant Maître, le Signifiant de l’identification primordiale, et S2 le savoir constitué dans l’après-coup de son émergence. Entre les deux, la lunule d’intersection est une zone de non sens où se localise le plus de jouir de l’objet a, reste insymbolisé de la division du parlêtre par l’opération Signifiante.
Pour clore mon propos d’aujourd’hui, je rappellerai d’abord que FREUD dans son texte : « pulsions et vicissitudes des pulsions », en situant la pulsion comme un concept frontière ou limite entre le psychique et le somatique, nous a fait remarquer que « le concept de pulsion » apparaît « comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l’exigence de travail ( donc un impératif catégorique analogue à l’injonction : « jouis » ! celle dont LACAN connote le Surmoi ). Cette mesure de l’exigence de travail qui appelle au déchiffrage de l’inconscient du Sujet dans sa cure est un impératif : celui que FREUD assigne à la pulsion comme mesure de l’exigence de travail qui est précisément celle du travail … qui est imposé au psychisme par suite de sa corrélation avec le corporel ». Voilà de quoi trouver FREUD lacanien !
Selon FREUD, « ce processus somatique localisé dans un organe ou une partie du corps, dont l’excitation est représentée dans la vie psychique par la pulsion, à savoir ce qu’il nomme : la source de la pulsion, ne peut être connue dans la vie psychique, que par ses buts qui ont en commun nous dit il, la suppression de l’excitation à la source », suppression obtenue comme mode de satisfaction, et de ce fait il résulte que « remonter des buts de la pulsion à ses sources est, conformément à la dimension réversive de la pulsion, assuré par conclusion récurrente » : celle de l’après coup…
Dans ce même texte (pulsion et destin des pulsions), FREUD souligne en effet que « ce n’est que dans un contexte ultérieur que pourra être tiré au clair ce que signifie le problème de la qualité des pulsions ». FREUD ne disposait pas du concept de signifiant ni de la façon inventive dont LACAN par la suite s’en est servi en psychanalyse, mais il pose déjà clairement dans ce texte la question sémantique de savoir « quelles pulsions on est en droit de mettre en place par leur nomination, et combien »…, et il remarque anticipatoirement, bien que n’ayant pas l’usage de la notion saussurienne d’« arbitraire du signe », qu’« une vaste marge est ici laissée à l’arbitraire dans cette nomination ». ( il cite les pulsions de jeux, les pulsions de destruction, les pulsions grégaires etc…). Et dans son investigation du sort que peuvent subir les pulsions au cours de la vie, FREUD limitera dans ce texte son investigation à celle qui lui paraît signifiante : l’investigation du sort des pulsions sexuelles et de leurs destins. Sort qui fait plutôt apparaître du coté du parlêtre, la Pulsion comme « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ». C’est ainsi que ( dans la leçon du 18 novembre 1975 de son Séminaire « le Synthôme » : ornicar n° 6 page 8 ) l’a formulé LACAN qui parle aussi de pulsion invocante dans le séminaire XI.
Pour conclure à propos, je citerai ce fragment d’une communication de Laure NAVEAU intitulée : « les chemins de l’analysant », parue dans le n° 323 d’ ECF-débats : « Il n’y a en psychanalyse qui est une expérience de savoir par la parole, que des effets de vérité issus d’un dire et, de façon décisive d’un bien dire (…) C’est sans doute l’un des points cruciaux qu’il s’agit de démontrer. S’être réveillé, avoir nommé l’objet en cause dans cette épreuve du dire, et avoir choisi pour boussole que, dans le langage, il n’y a pas de tout, que pas tout peut se dire de la vérité, en sont quelques indices ».

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