J-J POUMET: Le concept de narcissisme


C'est Eugen BLEULER qui a introduit en 1911 la notion d'autisme, définie comme l'un des symptômes fondamentaux du "groupe des schizophrénies". Le terme alors désigne la perte du rapport à la réalité chez les schizophrènes : "Nous appelons autisme ce détachement de la réalité combiné à la prépondérance relative ou absolue de la vie intérieure" (Eugen BLEULER 1911 in Démentia Praecox ou le groupe des schizophrénies, trad. A. VIALLARD., Ed. E.P.E.L. - G.R.E.C. , Paris, 1993, p.112.)
Remarquons cependant que ce que BLEULER ici appelle "prépondérance relative ou absolue de la vie intérieure" à priori supposée aux schizophrènes, est discutable sinon contestable. Il note en bas de page que - selon lui - c'est quelque chose de très proche de ce que FREUD appelle l'auto-érotisme, et très proche aussi de ce que JANET sur un mode négatif (désignant un aspect déficitaire), nomme "perte de la réalité".
BLEULER, lors d'une soirée passée chez FREUD en compagnie de sa femme, en avait déjà parlé avec FREUD. Nous le savons par une lettre de FREUD adressée à C.G. JUNG le 15 octobre 1908 (correspondance S. FREUD, C.G. JUNG, tome1, lettre 110F, p 240, Ed. Gallimard, Paris, 1975.) :" Votre chef et son épouse ont été nos hôtes à dîner vendredi dernier. Il est décidément beaucoup plus supportable qu'elle. Il était aimable et relâché autant que cela était possible vu sa rigidité. Il a rompu une lance en faveur de la sexualité infantile, à laquelle il y a deux ans encore il faisait face "sans compréhension". Puis tous deux sont tombés sur moi pour que je remplace le nom "sexualité" par un autre ( modèle autisme); toutes les résistances et les malentendus cesseraient alors".
Il faut resituer l'anecdote de cette proposition de censure qui s'accompagne du fait que FREUD en fasse part à JUNG, dans le contexte d'alors. Durant l'année 1908, leur correspondance à propos de la démence précoce et de la paranoïa montre que le concept d'auto-érotisme est au centre de leurs interrogations. JUNG travaillait alors à l'Hôpital psychiatrique de Zurich, le Bürghölzli.
Nous allons entendre que la langue de FREUD n'est ni une langue de bois idéologique, ni une langue technologique standardisée. Le mot "auto-érotisme" est employé judicieusement par lui de la façon la plus précise, en même temps qu'il peut l'employer de la façon la moins spécifique qui soit de sa référence doctrinale généralisable à un code, par exemple lorsqu'il nous parle avec un humour teinté d'une discrète ironie, de l'écriture d'Otto RANK.
RANK, nous dit-il, " écrit de manière pratiquement auto-érotique" ! (correspondance S. FREUD, C.G. JUNG, lettre 18F, p. 74.).
Le contexte historique vient ici nous rappeler que RANK fut cet analyste qui chercha à démontrer de façon générale l'incidence du traumatisme de la naissance sur le destin du sujet humain jusqu'à en faire un facteur ipseïste individuel dont FREUD contestait la plausibilité de l'effet supposé (par RANK) être celui d'une inscription langagière signifiante de ce traumatisme spécifique chez un nourrisson par ailleurs dépourvu de langage articulé.
A cette époque FREUD cherche à éclaircir la portée clinique des divergences de significations controversées dont le mot "auto-érotisme" fait l'objet dans la communauté analytique. La position de JUNG est au fond très proche à son insu de celle de BLEULER qu’il critique : auto-érotisme ou autisme peu importe !
Le commun dénominateur par lequel ces auteurs définissent auto-érotisme et autisme, c'est la notion vague de repli sur soi, et plus précisément le repli sur l'intérieur comme tel postulé, la perte du contact et des liens avec la réalité extérieure. Les deux termes apparaissent à JUNG s'équivaloir strictement, ce qui est une façon camouflée de faire passer à la trappe et d'annuler ainsi la dimension d'une présence subjectivable de "la sexualité" comme telle inscrite dans le phénomène "auto" appréhendé comme « érotique » ...
Si JUNG utilise les termes d’auto-érotisme et d’autisme de façon interchangeable, voici pourtant ce qu'il en dit …en parlant de BLEULER : "Il manque à BLEULER une définition claire de l'auto-érotisme et de ses effets psychologiques spécifiques. Il a pourtant accepté la notion, pour sa présentation de la dém .Pr. ,dans le manuel d' ASCHAFFENBURG ". Il ne veut toutefois pas dire "auto-érotisme" ( pour des raisons connues ), mais autisme ou
" ipsisme". Pour moi, je me suis déjà habitué à auto-érotisme", écrit-il à FREUD. ( lettre 24, p. 93.) Par là, JUNG nous indique bien alors qu’il n’utilise malgré lui ce terme que par simple habitude et suivisme passif par rapport à FREUD.
L'universitaire JUNG ne croit d’ailleurs pas en effet si bien dire. Il repère chez BLEULER son "chef " comme le lui souligne FREUD, un refoulement de la sexualité dont il ne se suppose pas lui-même affecté, alors qu'il banalise et neutralise la portée clinique précise de ce qui est mis en jeu par le vocabulaire freudien à propos de "la libido", à savoir le désir sexuel, saisi métaphoriquement par " l’auto" – érotisme d’abord pointé dans l'émergence propre de sa singularité subjective quasi originelle…mais qui n’est pas réductible pour FREUD à un ipséisme.
Ne repérons nous pas ce paradoxe comme déjà lisible à partir de la fabrication du mot "auto-érotisme" lui même ? C'est celui qui consisterait à évacuer de la structure même de ce mot, "auto-érotisme", le signifiant sexuel et libidinal du dédoublement contrasté qui affecte sa composition, le signifiant qui inscrit "éros" à côté "d'auto" comme affectation d'origine, nous indiquant ainsi que la suppression du vocable "éro(s)" dont résulterait la construction sémantique du mot : "autisme" qui lui serait substitutif laisse apparaître qu'effectivement, "l'autisme, c'est l'auto-érotisme moins l'éros"!
A l'opposé de la conception qui consiste à faire de l’autisme un ipséisme, une autre façon plus interrogeante de parler du mot autisme est celle qu'utilise LACAN lorsqu'il définit "l'autisme" comme un "manque de soi", ce qui a le mérite de n’en pas dire plus quant à l’ex-sistence ou non d’une relation à l’Autre comme tel ex-sistant dans l’Autisme, et ce qui souligne aussi la dimension d’une fonction interrogeant comme telle l’absence de psychogenèse à l’origine ( l’in-né à entendre dans son équivocité avec l’inné ?!) .

Lorsque JUNG interroge FREUD sur la question du rapport entre le « retrait de la réalité »dans la démence précoce et l'auto-érotisme de la sexualité infantile, un élément de réponse est déjà dans sa question : "L'auto-érotisme n 'est-il pas quelque chose d'infantile? et pourtant, l'infantile est si totalement autre chose que la démence précoce", constate t-il.
Mais lorsque FREUD en 1914, à la suite de sa rupture avec JUNG, introduit le concept de narcissisme, il situe ce concept très au delà de ce qu’en dit le mythe grec. Il installe déjà le narcissisme dans une perspective dynamique libidinale beaucoup plus structurale que génétique ou développementaliste, bien qu’apparemment situable plutôt topologiquement que chronologiquement, quelque part entre l'auto-érotisme(" le corps propre" ) et l'amour d'objet ( "objet extérieur" imaginairement constitué comme tel).
Il y a là une réorganisation conceptuelle qui met en jeu un état antérieur plus logique que chronologique et qui questionne avec rigueur une dimension temporelle où il serait impossible de distinguer la part du moi de celle de l'objet déjà constitué et comme tel référé à un état antérieur butant sur le mystère d’une consistante origine psychogénétique qu’il n’y a pas. C'est là une conception d'analyse sémantique pré-structuraliste qui a été largement diffusée par FREUD, et que l'on retrouve dans Pulsions et Vicissitudes des Pulsions, ainsi que dans le texte Die Verneinung où il souligne que :
" L'opposition entre subjectif et objectif n'existe pas d'emblée".

Cette avancée conceptuelle lui permet ainsi de situer des repères pertinents dans l'éclaircissement de l'homosexualité et de la psychose paranoïaque, où le Moi apparaît à la fois comme un objet libidinalement investi et surinvesti à la manière d'un objet extérieur, en même temps qu'il est un réservoir interne de libido. Parallèlement s'établit la conjonction identificatoire entre la libido narcissique et les pulsions autoconservation, c’est à dire les pulsions sur lesquelles s’étaye la libido des pulsions sexuelles, via le narcissisme. Ces pulsions qui sont celles de la satisfaction des besoins font paradoxalement passer à l'arrière plan l'auto-érotisme devenu secondairement "l'activité sexuelle de la phase narcissique de la libido", les pulsions sexuelles de la libido dite d’objet s’installant à travers le narcissisme au profit de la "libido du moi " devenue en quelque sorte comme "désexualisée". (dans L'Introduction à la Psychanalyse - Payot . 1962. P. 393).
Dans les trois Essais sur la théorie de la sexualité, FREUD illustre le chapitre intitulé "auto-érotisme", par l'exemple du sucotement de l'enfant qui lui fait constater ceci :
"Il est clair que l'acte de l'enfant qui suçote, est déterminé par la recherche d'un plaisir déjà vécu et désormais remémoré". ( Trois Essais - Gallimard p. 105).
Comme plus tard dans Pulsion et Vicissitudes des Pulsions, FREUD considère que les pulsions sexuelles s'étayent d'abord sur les pulsions d'auto-conservation en se rabattant sur le corps propre pris comme objet, non pour devenir dans un second temps, "auto-érotiques" au sens strict, mais en devenant plus autonomes et prises dans un processus de sexualisation du corps propre par la constitution de zones érogènes en relations avec leurs objets.
Il n'y a pas selon FREUD d'auto-érotisme secondaire à une expérience de complétude vécue dans la satisfaction des seuls besoins vitaux, et la libido ne s'étaye pas seulement sur les seules pulsions auto-érotiques. D'autre part , FREUD rappelle à YUNG ceci : "Je ne crois pas que la libido se retire de l'objet réel pour se jeter sur la représentation fantasmatique avec laquelle elle mène ensuite son jeu auto-érotique (ceci comme YUNG le lui avait écrit). D'après le sens des mots, elle n'est pas auto-érotique aussi longtemps qu'elle a un objet, que ce soit un objet réel ou fantasmatique". (Correspondance S. FREUD, C.G. JUNG. , tome 1, lettre 25 F, p.95).

Dans FREUD, qu'il s'agisse de la régression topique ou du développement psycho-sexuel, le passage par l'auto-érotisme indique une fonction d'ouverture à l'autonomie de la sexualité et de détachement d'une symbolisation de la problématique sexuelle par rapport au seul réel biologique du corps : détachement, non pas de "la réalité", comme le croyaient BLEULER et JUNG, sur le modèle autisme, c'est à dire sur le modèle unique du "retrait de la libido des paraphrènes par rapport aux personnes et aux choses du monde extérieur sans qu'il leur soit substitué d'autres objets fantasmatiques", mais bien plutôt détachement de l'investissement des représentations comme telles déjà constituées des objets (modèle névroses):
"Je crois au contraire, dit en effet FREUD, que la libido quitte la représentation de l'objet, laquelle par là précisément dénuée de l'investissement qui la désignait comme intérieure, peut être traitée comme une perception et projetée vers l'extérieur. Elle peut alors pour ainsi dire être accueillie froidement pendant un moment et soumise à l'épreuve de réalité habituelle."
(Correspondance S.FREUD - C.G.JUNG., lettre 25 F, p. 95).
Ainsi l'auto-érotisme secondaire permettrait la projection plus tard désignée par FREUD comme identification projective.

Que dit LACAN "sur le narcissisme" dans son séminaire I ?

p. 131, après le commentaire qu'a fait Serge LECLERC sur les premières pages de ce texte que FREUD a appelé, non par hasard, "L'Introduction au Narcissisme", LACAN à partir de ce texte vient questionner, ce qui se présente apparemment comme un déplacement libidinal développé à partir d'un auto-érotisme primaire lié au réel du corps, mais réorienté déjà vers une ouverture sur le monde par la conquête du désir sexuel .et sexué .
LACAN nous rappelle en effet que la notion d'auto-érotisme primordial dont parle FREUD dans ses Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité fait référence à "une libido qui constitue les objets d'intérêts et qui, par une sorte d'évasion, de prolongement, de pseudopodes, se répartit. C'est, dit-il, à partir de cette émission par le sujet de ses investissements libidinaux (…), que s'élaborerait son monde selon sa structure instinctuelle propre".
Il précise que "cette conception ne fait pas difficulté tant que FREUD laisse hors du mécanisme de la libido tout ce qui se rapporte à un autre registre que celui du désir comme tel " . Il souligne ainsi "la conception bipolaire du registre du désir" comme "extension des manifestations concrètes de la sexualité" : "d'un côté le sujet libidinal, de l'autre le monde", dit-il, pour constater qu'alors "cette conception défaille (…) si on généralise à l'excès la notion de libido, car , ce faisant, on la neutralise" …
FREUD le sait : "Si la libido fonctionne comme la fonction du réel (du corps), elle n'apporte rien à l'élaboration de la névrose, alors que cette libido prend tout son sens de se distinguer, dit LACAN, des rapports réels, ou réalisants de toutes les fonctions qui n'ont rien à faire avec la fonction du désir"
"Elle n'a rien à voir avec des registres instinctuels autres que le registre sexuel…"
"Si la libido n'est pas isolée de l'ensemble des fonctions de conservation de l'individu, elle perd tout son sens".

C'est au cours du commentaire du texte écrit par SCHREBER que FREUD découvre les difficultés que pose le problème de l'investissement libidinal des psychoses.
Alors que JUNG a renoncé à définir la nature de la libido comme uniquement sexuelle pour introduire la notion "d'introversion" qui est - c'est la critique que lui fait FREUD reprenant son terme - une notion "ohne unterscherdung, sans distinction, FREUD lui, de son côté, distingue une libido narcissique, ou comme l'appelle plaisamment LACAN, une libido égoïste, qui est située du côté du moi et de l'auto-conservation. Cette libido se distingue de la libido sexuelle qui est une libido d'objets. JUNG aboutit ainsi à "la vague notion d'intérêt psychique" qui confond en un seul registre la conservation de l'individu avec (…) la polarisation sexuelle dans ses objets, souligne LACAN en accord avec FREUD.
"Il ne reste plus qu'une certaine relation du sujet à lui-même que JUNG dit être d'ordre libidinal. Il s'agit pour le sujet de se réaliser en tant qu'individu en possession de ses fonctions génitales ". (C.F Pour Introduire …PUF p. 82).
Cette conception indifférenciante et englobante de la libido, souligne LACAN reprenant FREUD, est "une conception neutralisante" de la libido. Elle consiste pour JUNG et ses émules, "d'un côté à affirmer fortement qu'il s'agit de libido, et de l'autre à dire qu'il s'agit simplement d'une propriété de l'âme créatrice de son monde".


Dans "Pour Introduire le Narcissisme", FREUD distingue donc entre libido égoïste et libido sexuelle, et , concernant la relation de la libido à la réalité, FREUD établit une claire distinction entre Névroses et Psychoses, découvrant un fonctionnement libidinal de l'imaginaire très différent dans ces deux structures cliniques ( cf. PUF, p.82) :

"Le patient qui souffre d'hystérie ou de Névrose obsessionnelle, a comme le psychotique, et aussi loin que va l'influence de sa maladie, abandonné sa relation à la réalité, mais l'analyse montre qu'il n'a d'aucune façon brisé pour autant ses relations érotiques avec les personnes et les choses; il les soutient, maintient, retient encore dans le fantasme. Il a d'un côté substitué aux objets réels des objets imaginaires fondés sur des souvenirs, ou a mêlé les deux (…), tandis que d'un côté il a cessé de diriger ses activités motrices vers l'atteinte de ses but en connexion avec des objet réels. C'est uniquement à cette condition de la libido que nous pouvons légitimement appliquer le terme d'introjection ( ou d'introversion ) de la libido, dont JUNG a usé d'une façon non discriminée. ( voir schéma de FREUD dans la Traumdeutung au chapitre de la Psychologie des Processus du Rêve, ou dans le Séminaire I page 89 ).
"Il en est autrement avec le paraphrénique. Il paraît réellement avoir retiré sa libido des personnes et des choses du monde extérieur sans les avoir remplacées par d'autres fantasmes ( ou sans leur substituer d'autres objets dans ses fantasmes)". ( LACAN dit ici que cela signifie bien qu'il recrée ce monde imaginatif ).
Le procès semble un procès secondaire et fait partie de son effort vers la reconstruction qui a pour but de diriger à nouveau la libido vers un objet, nous dit LACAN. ( au lieu de ? : lorsqu'ensuite cette substitution se produit, elle semble être secondaire et faire partie d'une tentative de guérison qui se propose de ramener la libido à l'objet.)
Et dans une note de bas de page, FREUD illustre le constat de l'absence d'investissement objectal dans la psychose par "la discussion de la fin du monde" dans l'analyse du Président SCHREBER". Dans les Psychoses, il met l'accent sur le destin de la libido retirée des objets comme par exemple dans "le délire des grandeurs" apparu au dépend de la libido d'objet. (cf. PUF. p.83) :
"La libido retirée au monde extérieur a été apportée au moi si bien qu'est apparue une attitude que nous pouvons nommer narcissisme. Mais le délire des grandeurs lui-même n'est pas créé de rien (…), c'est l'agrandissement et la manifestation d'un état qui avait déjà existé auparavant. Ce narcissisme qui est apparu en faisant rentrer les investissements d'objets, nous voilà donc amenés à le concevoir comme un état secondaire construit sur la base d'un narcissisme primaire que de multiples influences ont obscurci".
LACAN fait remarquer que l'idée freudienne d'un auto-érotisme primordial à partir de quoi se constitueront progressivement les objets, est apparemment presque équivalente dans sa structure à la théorie de JUNG, bien qu'elle s'en distingue radicalement. (Sém I, p.132,133)
Car FREUD dans son texte "pour introduire la notion de narcissisme" s'appuie sur des exemples cliniques pour distinguer les deux termes de libido sexuelle et de libido égoïste .
Il fait tourner ces deux termes autour de leur équivalence énergétique tout en les distinguant rigoureusement.
"Est-ce pour autant que la libido est désinvestie de l'objet qu'elle revient se reporter dans l'ego ?", interroge LACAN, et il ajoute :
"De ce fait, FREUD est amené à concevoir le narcissisme comme un processus secondaire. Une unité comparable au moi n'existe pas à l'origine, "nicht von anfang", n'est pas présente depuis le début dans l'individu, et l'Ich a à se développer , entwickeln werden. Les pulsions auto-érotiques au contraire sont là depuis le début; quelque chose, une nouvelle action psychique doit donc venir s'ajouter à l'auto-érotisme pour donner forme au narcissisme."
Mettons ceci en parallèle avec ce que dit FREUD dans Die Verneinung :
"L'initial, moi-plaisir veut s'introjecter tout le bon et rejeter (de lui) tout le mauvais. Le mauvais, l'étranger au moi, ce qui se trouve à l'extérieur, lui est d'abord identique."
Mais aussi : "Le non réel seulement représenté (imaginé), le subjectif, n'est présent qu'en dedans; l'autre, le réel l'est aussi au dehors."
Et encore : "toutes les représentations émanent de représentations dont elles sont des répétitions (…). L'opposition entre objectif et subjectif n'existe pas d'entrée".

Si donc (Séminaire I , p. 133), "une unité comparable au moi n'existe pas à l'origine (…), dit LACAN, alors le narcissisme en bonne logique apparaît comme un processus secondaire", ce qui ne contredit pas au fait que les pulsions auto-érotiques puissent être là depuis le début.
"L'Urbild - qui est une unité comparable au moi se constitue à un moment déterminé de l'histoire du sujet, à partir de quoi le moi commence de prendre ses fonctions", et ceci paraît se structurer sur le fondement de la relation imaginaire telle que LACAN à ce moment là de son élaboration théorique l'a décrite dans le prolongement de son stade du miroir, en accord avec le modèle optique (photographique) dont parle FREUD.
LACAN nous rappelle que "la fonction du moi ( telle que l'écrit FREUD) doit avoir "eine neue psychich…Gestalt "). Quelque chose de nouveau apparaît dans le développement du psychisme dont la fonction est de donner forme au narcissisme, ce qui montre bien, dit-il, "l'origine imaginaire de la fonction du moi".
Commentant au plus près le texte freudien, LACAN nous rappelle donc que "l'intérêt psychique yungien " ne nous permet pas de saisir "la différence entre le retrait sublimé de l'anachorète pour le monde, et celui du schizophrène englué dans son auto-érotisme", ni de saisir la différence de structure entre le retrait de la réalité dans les névroses, et celui que nous constatons dans les psychoses, tout ceci nous indiquant bien que la fonction de l'imaginaire n'est pas simplement réductible à celle de l'irréel.
LACAN confirme donc le constat clinique de FREUD ( Sém. I , p. 134 ) :
"Malgré le refus, le barrage opposé à la réalité par le névrotique, nous constatons un recours à la fantaisie. Il y a là fonction, ce qui dans le vocabulaire de FREUD ne peut renvoyer qu'au registre imaginaire", et LACAN précise "qu'imaginaire ici renvoie :
- premièrement, au rapport du sujet avec ses identifications formatrices, c'est le sens plein du terme d'image en analyse.
- deuxièmement, au rapport illusoire du sujet au réel (…), c'est la face de la fonction imaginaire la plus souvent montrée"
Or, nous avons vu que FREUD souligne que le sujet psychotique en situation de "déréalisation" ne peut compter sur aucune substitution imaginaire. FREUD refuse en quelque sorte à la psychose la possibilité d'un accès à l'imaginaire, en tout cas à celui du fantasme,. Le délire c'est autre chose.
"Quand le psychotique reconstruit son monde, qu'est-ce qui est d'abord investi" ? , interroge LACAN.
Il constate que "la voie inattendue pour beaucoup" dans laquelle cette recherche nous engage, "ce sont les mots", donc la catégorie du symbolique dit-il, et il émet alors l'hypothèse que "ce pourrait être dans un irréel symbolique ou un symbolique marqué d'irréel, que se situe la structure propre du psychotique. La fonction de l'imaginaire est tout à fait ailleurs".
Et il remarque en passant que, pour JUNG, les deux domaines du symbolique et de l'imaginaire sont confondus, contrairement à ce qui se dégage de l'analyse contenue dans le texte freudien de l'introduction au narcissisme.

"Pour introduire le Narcissisme", texte de 1914, fait partie des textes groupés sous la rubrique métapsychologie qui répond au travail de YUNG, paru en 1912, et qui a été traduit en français sous le titre : " Métamorphoses et Symboles de la libido" .
L'introduction à la notion de narcissisme conceptualise clairement la différence entre FREUD et JUNG : la fonction sexuelle des symptômes est par FREUD démontrée chez les névrosés et dès le départ de l'invention de la psychanalyse, par l'étude des névroses de transfert et la mise à jour d'une notion nommée libido … FREUD montre que les symptômes des névrosés révèlent une forme détournée de satisfaction sexuelle, et qu'au niveau de ce champ isolé, cette fonction sexuelle du symptôme revêt un usage partiel, limité, à caractère opérationnel dirions nous aujourd'hui, dont FREUD a révélé le maniement transférentiel comme étant au principe
du déroulement de la cure. LACAN reprend d'ailleurs cette découverte résultant de la pratique que FREUD appelle "une science bâtie sur l'interprétation de l'empirie" ( PUF - Métapsychologie, p.84 ) :
C' est, dit LACAN, "une théorie fondée sur un champs parfaitement limité mais tout à fait neuf comportant un certain nombre de réalités, spécialement psychopathologiques - les phénomènes sub-normaux (…) que la psychologie normale n'étudie pas, les rêves, les lapsus, les ratés qui troublent les fonctions dites supérieures". (Sém. I , p.138).
Le champ freudien ainsi circonscrit est donc un champ neuf, celui des ratés que FREUD a nommé "formations de l'inconscient".
Alors à partir de cela, "comment élaborer dans le cadre de la théorie générale de la libido, la structure des psychoses" est la question que se pose FREUD, reprise par LACAN.
La position de JUNG est que, chez le psychotique, la libido est introvertie dans le monde intérieur du sujet , notion qui est laissée dans le plus grand vague ontologique, souligne LACAN, et d'où résulte comme une parfaite continuité entre le mécanisme des psychoses et celui des névroses.
LACAN note que "soucieux d'élaborer, à partir de l'expérience, des mécanismes extrêmement précis, FREUD voit la théorie analytique se transformer chez JUNG en un vaste panthéisme psychique (nous pourrions dire un spiritualisme à visée intégrative) : série de sphères imaginaires s'enveloppant les unes les autres, qui conduit à une classification générale des contenus, des événements, de l'Erlebnis (épreuve) de la vie individuelle, et enfin de ce que YUNG appelle les archétypes".
Rappelons brièvement que ces archétypes sont rapportés, par JUNG, à la notion d'un inconscient dont les contenus montrent en effet des analogies dites patentes avec des formations mythologiques évoquant des situations humaines réputées prévalantes depuis des temps immémoriaux : à la fois représentations d'images archaïques primordiales, patterns comportementaux désignés comme typiques de l'espèce humaine, et facteurs organisateurs de modes fonctionnels innés. Ce n'est pas dans cette voie, dit LACAN, que selon FREUD peut se poursuivre une élaboration clinique psychiatrique sans à priori des objets de sa recherche. Pour lui, la réalité n'est pas constituée par cette projection libidinale indifférenciée et à visée universelle syncrétique qui est au fond de la théorie jungienne.
A ce moment là de l'élaboration freudienne, la relation entre pulsions sexuelles et pulsions du moi n'a pas encore été mise au premier plan : peut-on dire que les unes sont l'ombre des autres ? ou y a t-il entre elles une relation conflictuelle ? Telles sont les questions que dans ce Séminaire LACAN dégage du texte de FREUD.
Dès les premières pages de " Pour Introduire…" , FREUD remarque qu'entre libido du moi et libido d'objet, "plus l'une absorbe, plus l'autre s'appauvrit ". D'autre part, il constate que la plus haute phase de développement que peut atteindre la libido d'objet réside dans l'état de passion amoureuse ( Verliebtheit) où se réalise "un dessaisissement de la personne propre".
FREUD reconnaît avec son honnêteté habituelle la limitation de son expérience à l'étude (seulement prépondérante) des névroses de transfert, celles où l'observation d'une distinction conflictuelle entre libido du moi et libido d'objet, ne lui laisse pas moins supposer un stade primitif antérieur à celui auquel nous permet, dit-il, d'accéder l'investigation analytique. Cet état "antérieur" est un état de narcissisme où il est impossible de discerner les deux tendances car la libido sexuelle et les Ich Trieb y sont intriquées.
Dans son commentaire de FREUD ( Sém. I , p. 138, 139 ), LACAN nous dit aussi que les deux tendances fondamentales y sont inextricablement mêlées , beisamen, confondues, et ne sont pas distinctes - unterscheidbar - pour notre grossière analyse…, mais il nous explique néanmoins pourquoi FREUD tente de maintenir la distinction.
Non seulement parce que l'expérience des névroses fait apparaître comme nous l'avons dit cette distinction, mais aussi parce que la difficulté à distinguer jusqu'alors pulsions du moi et pulsions sexuelles est, selon FREUD, liée au fait que la théorie des pulsions constitue le dernier élément de référence théorique et le plus élevé dans le registre de l'abstraction utilisable pour l'ensemble de la théorie analytique, au point que FREUD l'appellera "notre mythologie".
LACAN rappelle que FREUD en souligne la valeur limitée visant toujours au concret . Il commente ici le texte freudien au plus près d'une fidélité soutenue à son élaboration littérale et dans l'esprit de retrouver dans ce texte la fraîcheur de son invention originale.
Rappel fait de la théorie de WEISSMAN dont parle FREUD pour opposer la mortalité du soma à l'immortalité du plasma germinal, LACAN nous dit brièvement ici qu'il ne s'agit pas de noyer la sexual energie dans le champ encore inexploré des faits psychiques, ni de trouver à la libido une parenté universelle d'équivalence avec toutes les manifestations psychiques émanant d'une parenté universelle monogénétique liant entre eux tous les hommes, ce qui serait la fonction du religieux.
A propos de la théorie weissmanienne qui oppose donc le caractère périssable de l'individu d'une espèce, à l'immortalité du germen qui transmet la pérennité de cette espèce, LACAN a cette formule saisissante de dire que "du point de vue de l'espèce, les individus sont déjà morts".
Il donne ensuite un exemple pris dans l'éthologie pour montrer que le déclencheur du fonctionnement des mécanismes de la pariade chez les oiseaux est l'apparition sous la forme d'un phénomène transitoire des modifications de l'aspect extérieur d'une image prévalante. Cette apparition sert de signal construit, c'est à dire de gestalt - et met en branle les comportements de la reproduction . (Sém. I , p.141 )
Il en conclut que " l'embrayage mécanique de l'instinct sexuel est donc essentiellement cristallisé sur un rapport (…) imaginaire ", et que "la pulsion libidinale est centrée sur la fonction de l'imaginaire", "ce qui ne veut pas dire, précise t-il, ( ainsi qu'une transposition idéaliste et moralisante de la doctrine analytique a voulu le faire croire ) que le sujet progresse dans l'imaginaire vers un état idéal de la génitalité qui serait la sanction et le ressort dernier de l'établissement du réel".


C'est ici que O. MANNONI a pris la parole pour dire que "l'investissement des objets par la libido est au fond une métaphore réaliste, parce qu'elle n'investit que l'image de l'objet, tandis que l'investissement du moi peut être un phénomène intra-psychique où c'est la réalité ontologique du moi qui est investie. Si la libido est devenue libido d'objet, elle ne peut plus investir que quelque chose qui sera symétrique de l'image du moi . Si bien que nous aurons deux narcissismes, selon que c'est une libido qui investit intra-psychiquement le moi ontologique, ou bien une libido objectale qui investit quelque chose qui sera peut-être l'idéal du moi, et en tout cas une image du moi . Nous aurons alors une distinction très fondée entre le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire".
LACAN prend note de l'élégant saut apporté dans le sujet par O. MANNONI, et il poursuit son discours dans la visée du propos qui est le sien à ce moment du séminaire : d'abord montrer en l'occurrence que dans la situation de l'expérience qu'apporte "l'élaboration actuelle de la théorie des instincts à propos du cycle du comportement sexuel (…), le sujet y est essentiellement leurrable". ( cf l'épinoche mâle et sa femelle)
Cette digression lui permet d'introduire son modèle optique construit, nous dit-il, dans la ligne même des vœux de FREUD ( en référence à la traumdeutung et à l'abriss, l'abrégé) pour qui, "les instances psychiques doivent être conçues pour la plupart comme représentant ce qui se passe dans un appareil photographique, à savoir comme les images soit virtuelles, soit réelles que produit son fonctionnement".
Le phénomène du bouquet renversé que démontre ici le dispositif optique décrit par LACAN et qu'il transforme en celui du vase renversé parce que c'est plus commode ( le vase dans la boite et les fleurs au dessus ), permet par le jeu de la réflexion des rayons sur le miroir concave et sur le miroir plan, ainsi que par accommodation de l'œil au niveau des fleurs, de voir l'image réelle du vase venir contenir les tiges du bouquet et donner style et unité à l'image qui équivaut au reflet de la perception de l'unité du corps.
LACAN parle ici de la consistance de l'image. Il donne la définition de l'image en optique : "à chaque point de l'objet doit correspondre un point de l'image, et tous les rayons issus d'un point doivent se recouper quelque part en un point unique. Un appareil d'optique, nous dit-il, ne se définit pas autrement que par une convergence univoque ou biunivoque des rayons".
Si l'œil n'est pas bien placé, (il doit être situé entre le miroir concave et l'objet), l'image ne pourra plus être vue avec la netteté suffisante pour produire une illusion de réalité, une illusion réelle .
"Le modèle s'applique parce que nous sommes dans l'imaginaire" constate LACAN.
Et à partir du lien établi entre réel et imaginaire, il reprend la question posée par l'introduction de la distinction des deux narcissismes telle qu'évoquée par O. MANNONI, pour confirmer que "c'est bien de cela qu'il s'agit - de la relation entre la constitution de la réalité et le rapport avec la forme du corps, que d'une façon plus ou moins appropriée O . MANNONI a appelé ontologique".
Reprenant le dispositif optique des deux miroirs, qui permet d'obtenir l'illusion du bouquet renversé comme une métaphore imagée de l'unité du corps, LACAN observe qu'il voit dans le miroir sa propre figure là où elle n'est pas, et en un point symétrique du point où est l'image réelle, il voit cette image réelle apparaître comme image virtuelle.
Il superpose métaphoriquement au dispositif optique la distinction faite par O. MANNONI entre les deux narcissismes ( Sém . I , p. 144 ) :

- le premier narcissisme se situe au niveau de "l'image réelle du corps". Ce narcissisme se rapporte à l'image corporelle en tant que cette image est identique pour l'ensemble des mécanismes du sujet, et donne sa forme à son umwelt ( monde environnant), en tant qu'il est homme et pas cheval, nous dit LACAN, qui apporte cette précision : "Elle fait l'unité du sujet et nous la voyons se projeter (…) jusque dans ce que l'on peut appeler la source imaginaire du symbolisme", véritable organisateur de la réalité à partir d'un certain nombre de cadres préformés, et du sentiment ( selbt gefühl ), que l'être humain ( le mensch ), a de son propre corps.

- le second narcissisme introduit par la relation dans le miroir la relation à l'autre :
"L'autre a pour l'homme valeur captivante, de par l'anticipation que représente l'image unitaire telle qu'elle est perçue soit dans le miroir, soit dans la réalité du semblable" .
LACAN ajoute : " L'autre, l'alter ego, se confond plus ou moins selon les étapes de la vie avec l'Ich-Ideal - cet idéal du moi (…) invoqué dans l'article de FREUD. L'identification narcissique - le mot d'identification, indifférencié, est inutilisable - celle du second narcissisme, c'est l'identification à l'autre qui, dans le cas normal, permet à l'homme de situer avec précision son rapport imaginaire et libidinal au monde en général. C'est là ce qui lui permet de voir à sa place et de structurer, en fonction de cette place et de son monde, son être. O. MANNONI a dit ontologique (…). Je dirai exactement - son être libidinal. Le sujet voit son être dans une réflexion par rapport à l'autre, c'est à dire dans une réflexion par rapport à l'Ich Ideal".
"Les fonctions du moi" jouent donc " un rôle fondamental dans la structuration de la réalité"- "d'autre part, elles doivent chez l'homme passer par cette aliénation fondamentale que constitue l'image réfléchie de soi-même qui est l'Ur-Ich, la forme originelle de l'Ich Ideal aussi bien que du rapport avec l'autre : un rapport réflexif avec l'autre".
La réponse qu'apporte LACAN AU Docteur GRANOFF sur l'application du schéma optique à la théorie de l'état amoureux est la suivante :
"La stricte équivalence de l'objet (aimé) et de l'Idéal du moi dans le rapport amoureux est une des notions les plus fondamentales dans l'œuvre de FREUD…
Dans l'état de dépendance qu'instaurent dans l'amour les fonctions économiques de la suggestion et de l'hypnose, et par la captation du sujet qu'opère l'objet aimé surestimé, cette équivalence objet aimé - Idéal du moi réalise, dit LACAN, une véritable perversion de la réalité par la fascination sur l'objet.
Et LACAN termine cette séance du séminaire par une critique de " certaines conceptions mythiques de l'ascèse libidinale de la psychanalyse ", où "l'on donne comme achèvement de la maturation affective je ne sais quelle fusion, communion, entre la génitalité et la constitution du réel "…
Encore faudrait-il comprendre comment, dit-il :
- ou bien l'amour est ce que FREUD décrit , fonction imaginaire en son fondement.
- ou bien il est le fondement et la base du monde.
Il conclut que de même qu'il y a deux narcissismes, il y a deux formes d'amour : Eros et Agapè.
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