J-J POUMET: Psychothérapie et/ou psychanalyse ?


A la différence de ce qui, au principe de la cure analytique est préservation d'un manque qui ne se révèle au sujet parlant qu'à partir des singularités développées de son Discours, un grand nombre de psychothérapies proposent les protocoles codés d'un parcours technique à suivre, dont l'usage par le sujet peut-être celui d'une dénégation de son implication subjective, demeurée insue. Une psychanalyse ne se prescrit pas mais se décide, d'un pacte passé entre un psychanalysant et son psychanalyste, dont "on" puisse parier que l'analysant y fasse assez l'analyste pour arriver à la fin de sa cure, par la mise en place logique du "lieu de l’autre" et de son "message inversé" en présence de l'écoute de cet analyste. Ainsi se découvre que '7' Autre est le lieu où se constitue le" je" qui parle avec celui qui écoute". Telle est dès son départ, l'implication dissymétrique (et non pas inter-subjective) du sujet analysant dans le transfert de cet acte de parole "qui a lieu d'un dire et dont il change le sujet" : l'acte (1) . La parole, par l'ordonnancement rétro-actif qu'elle déplace et ré-introduit de ses dires, y ramène constamment le sujet au Réel de son symptôme, celui dont la Vérité troue le savoir du sujet, le réduisant au "savoir limité à cette jouissance insuffisante que constitue le fait qu'il parle" (2). Aussi, redire avec LACAN que "la jouissance comme telle est inter-dite à qui parle" (3), c'est sous entendre que le"mi-dire" du sujet parlant témoigne d'u n e véritable fonction signifiante d e "l'insuffisante jouissance de sa parole", celle qui ramène justement son sujet à "l'exigence éthique du bien dire". Cette exigence, promue par' LACAN, n'est pas sans lien avec "le désir de l'analyste" qui est topologiquement inclus dans le concept de l'inconscient. Pour l'analysant, ce désir de l'analyste ouvre la mise en fonction d'une place que présentifie la béance de structure du sujet parlant, soit l'inconsistance du grand Autre, celle dont se cause la division signifiante du sujet. Cette place de l'Analyste répond donc symboliquement à la fonction d'une présence réelle. Comme l'a souligné LACAN, elle est, du côté de l'analyste, l'agent d'un "désêtre" à quoi répond la "désubjectivation" de l'A@alysant.
Pour l'analysant, l'analyste comme tel occupe donc dans le transfert de la cure la place de semblant de l'objet a, celle dont se présentifie au lieu des manques qu'indique son impossible à dire, la cause de son désir. Cette cause justement est à dire par la parole autour d'un Réel à cerner et à symboliser aussi précisément que possible, ce qui ne peut se produire que dans l'après coup d'une cession de jouissance à réaliser par le sujet parlant, dans l'analyse de la traversée de son fantasme fondamental.
Par le double questionnement : psychothérapie et / ou psychanalyse(?) il s'agit ici d'éveiller un renouveau d'intérêt pour les problèmes psycho-pathologiques que pose cette interrogation clinique.
L'ambivalence apparente de ce questionnement toujours fécond révèle le tranchant de son double versant : celui de deux statuts de la parole, audibles dès le départ dans l'équivoque interrogeant de la demande du sujet parlant à travers les changements de ses discours adressés d’abord indistinctement à l'Analyste et/ou au Psychothérapeute...
Hors du cadre analytique formalisé comme tel, peut- il y avoir aussi ", en psychothérapie", une place pour des effets analytiques de la parole ? Ou bien jugeons nous que c'est quelque chose de néfaste, voire d'épistémologiquement incorrect, d'introduire un questionnement postulant le lieu de l'analysant, à partir de la place de l'analyste substituée à celle du psychothérapeute ?
FREUD se posait de telles questions. Voici par exemple ce qu'il constate et que nous avons relevé dans une note de 1909 de la psychanalyse de l'Homme aux rats (4) : "L'investigation scientifique par la psychanalyse n'est aujourd'hui encore qu'un sous produit des effets thérapeutiques : c'est pourquoi le rendement scientifique est souvent plus grand précisément dans les cas traités sans succès"
A l'envers de ceci, LACAN dans Télévision (-@ souligne qu' "une pratique n'a pas besoin d'être éclairée pour opérer".
Alors, explorer sur le mode de la vacillation calculée chère à LACAN, l'ambivalence de cette demande d'un patient par le tranchant de la double question : psychothérapie et/ou psychanalyse (?), ouvre donc, ipso facto pour le patient en question, une autre place à la même place, éthique celle là : la place d'un sujet parlant en proie à sa division, entre Vérité, Savoir, et Jouissance. Ceci n'est pas sans produire sur sa parole les effets par lesquels le sujet précisément interroge les modalités évolutives de sa structure jusque dans sa demande, là où se présentifie à lui le choix forcé de son aliénation (6). Bénéfiques ou néfastes, ces effets de la parole sont aussi influencés par la suggestion que cette parole entretient de façon ambiguë avec l'encombrant désir de guérir... implicite au statut du thérapeute : c'est "furor sanandî' dont FREUD a cherché à se dégager, autant pour fonder la psychanalyse que pour en perpétuer l'acte spécifique dans les cures.
Le maniement du transfert n'est donc pas le même en psychanalyse et en psychothérapie. C'est un fait d'expérience reconnu que les résultats vite obtenus par une psychothérapie brève sont aussi des résultats de courte durée, liés le plus souvent à la suggestion des intentions thérapeutiques. FREUD opposait donc radicalement suggestion et psychanalyse. LACAN oppose les effets de la psychothérapie à ceux de la psychanalyse, qui n'est "thérapeutique que de surcroît"... : une charge spplémentaire ?
Quant à "la psychothérapie " quelle qu'elle soit, nous dit-il, elle "tourne court et ramène au -pire".
Le questionnement interrogatif entre les deux termes : ou bien la psychothérapie ou bien la psychanalyse (?), ramène en définitive toujours le -sujet à un moment donné décisif qui est celui du choix forcé, du "vel de l'Atiénation". Mais ce choix, pour un temps, peut demeurer conjectural et comme source d'inhibition, là précisément où le patient n'en est qu' à essayer de départager dans " le textuel" de son discours, où pour lui est la psychanalyse, et où elle n'est pas, c'est à dire où lui reste finalement dans sa demande à l'Autre, la psychothérapie comme symptôme d'un savoir sans sujet avéré... à repérer par la psychanalyse !
L’émergence par le sujet parlant de ces traits distinctifs entre psychothérapie et psychanalyse, fait donc resurgir, par le biais du maniement analytique du transfert l'opération, seconde pour l'analysant, d'un procès de séparation qui, dans la dialectique du sujet à l'Autre met en "je" la place respective qui se recoupe de ces deux versants de la parole : Aliénation et séparation, "à l'intersection" desquels nous dit LACAN, "deux manques se recouvrent- (7)
Sans insister ici sur ce point, disons que c'est cette dialectique qui voit aussi ré-émerger avec les manifestations du moi- plaisir primitif la contre partie de déplaisir (unlust) qui a trait au symptôme. C'est bien ce que LACAN (commentant le FREUD de "pulsions et vicissitudes des pulsions" ) nous confirme :
" Ce qui est de l'ordre de 1'unlust s'inscrit dans le moi comme non-moi, négation, écornage du moi. Le non-moi ne se confond pas avec ce qui l'entoure, avec la vastitude du Réel. Non -moi se distingue comme corps étranger, fremde object" (8).
C'est précisément de cette part constitutive d'un Réel du sujet de l'inconscient dont témoigne le Discours du patient par la dénégation (Die Verneinung) : celle dont nous a parlé FREUD dans son texte de 1925 "Nulle preuve plus forte de la découverte réussie de l'inconscient que lorsque l'analysé avec la phrase : cela je ne l'ai pas pensé, ou à cela je n'a i (jamais) pensé , y réagit" (9)
Il y a toujours un reste de jouissance symptomatique inassimilable par le principe de plaisir, irréductible et étranger au sujet, à quoi FREUD avait, dans l'Esquisse, déjà donné le nom de « Das Ding » .
De ce fait, l'issue réussie d'une cure consiste davantage à "savoir y faire avec son symptôme", qu'à le supprimer.
Si la parole est inadéquate à modifier dans son entier la jouissance insue du sujet, elle n'en produit pas moins un déplacement de cette jouissance jamais dite du côté du discours, mais manifestée là où le sujet extrait substitutivement cette autre jouissance : celle de blablater qui à son tour, peut faire obstacle à la fin de la cure dans sa terminaison, quand l'infinitisation de cette jouissance du sujet à parler sans cesse de son symptôme devient le symptôme d'une psychanalyse sans fin... LACAN nous a enseigné que « l’hystérique cherche un Maître sur qui régner »… L'hystérique cherche surtout à installer ce Maître à la place du thérapeute plutôt qu'à celle de l'analyste, notamment pour continuer à ignorer dans sa parole sa demande de sujet parlant de son désir... Mais cette demande, quoi qu'il en soit, fait porter la question du sujet là où elle se situe vraiment, soit là réellement où elle se pose à lui (à son insu) quand il la pose à l'Autre, c'est à dire là où il y a quelque chose qui manque, là où le sujet demande à l'Autre sans se le demander à lui-même, où est la raison - ainsi que le dit LACAN : " La raison au sens où on dit la raison mathématique de ce manque d'être" (10)
Comme le soulignait A. MENARD dans son séminaire sur la clinique de l'Hystérie, une place maintenue ouverte à la psychanalyse peut donner "la raison" d'une psychothérapie, en éclairant le non-su analysant que la position éthique de l'analyste, grâce à la préservation d'un manque du coté de son analysant, permet à ce sujet en souffrance de découvrir, bien au-delà des aspects de réussite ou d'échec immédiats de ce qui ne serait techniquement qu'un simple traitement...

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES :

(1) J. LACAN, comptes rendus d'enseignement 1964-68
l'Acte PSYCHANALYTIQUE, p 18,
dans ORNICAR ? n'29, Navarin

(2) J. LACAN, LE SEMINAIRE livre XX, le seuil p 96

(3) J. LACAN, ECRITS, le seuil p 821

(4) S. FREUD, CINQ PSYCHANALYSES, P.U.F p 234

(5) J. LACAN, TELEVISION, Le Seuil, p 17

(6) J. LACAN, LE SEMINAIRE livre XI, le seuil p 191
"L'aliénation consiste dans ce Vel qui condamne le sujet à n'apparaître que dans cette division (... ), s'il apparaît d'un côté comme sens produit par le signifiant, de l'autre il apparaît comme Aphanisis."

(7) J. LACAN, le SEMINAIRE livre XI, le seuil p 194,195

(8) J. LACAN, le SEMINAIRE livre XI, le seuil p 222

(9) S. FREUD, DIE VERNEINUNG (la dénégation)
Traduction 1975 par B. THIS et P. THEVES
dans LE COQ- HERON N052

(10) J. LACAN, LE SEMINAIRE livre IV, le seuil p 330

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