J POUMET: Autour du "noli me tangere"


En exergue au présent exposé, je citerai cette phrase de J.A MILLER: « Freud n'a pas défini la société par la santé mentale, mais à partir d'un mythe (..) : celui du meurtre primordial à l'origine de la loi; celui qui dit: tous coupables. C'est la réponse mythique au: « je me sens responsable de je ne sais quoi » [*I]
Ce qui, dans l'Eucharistie, se donne à être commémoré à la fois collectivement et individuellement par le sacrement de la Sainte Communion, est, comme le fait remarquer Freud dans Totem et Tabou, la réminiscence d'un premier crime inaugural refoulé, qui a été perpétré par l'humanité contre elle-même: « le meurtre du père » primitif, tué, puis divinisé.
Pour le croyant, la mort de Jésus nommé « Fils de Dieu fait homme » réalise un sacrifice rédempteur auquel le Christ s'est volontairement livré par amour de son père et des hommes. Ce sacrifice accompli permet le rachat de la mystérieuse faute originelle, par lequel l'humanité est spirituellement sauvée, en même temps qu'avec la mort de Jésus, le courroux de son père (« le Père Eternel ») s'apaise, ainsi que nous le disent les récits évangéliques de sa crucifixion sur le Golgotah (étymologiquement: lieu du
crâne ).
Cette scène tragique de la passion du Christ est bien celle où la mort de Jésus vient à incarner, en deçà de la rédemption, la valeur expiatoire immémoriale mais non moins réellement symbolique du sacrifice humain primitif à l'origine de la Loi, tel que nous le dévoile Freud en 1912 dans totem et Tabou, par la description d'un mythe du meurtre du père de la horde primitive, mythe scientiste qu'il reprend de DARWIN pour constituer le nouveau terme logique symbolique d'une véritable construction dans l'analyse, corroborant l'œdipe dans une dimension « transgénérationnelle » ou « trans-structurale » quasi « préhistorique » : celle de l'exception d'un « impensable » temps logique, antécédent subjectivement à l'œuvre dans l'analyse de la culpabilité au sens de "la faute", comme nous le confirmera la lecture de Freud par Lacan.

Voici ce que dit Freud dans Totem et Tabou [*2] autour de cette transmission mythique d'un « événement » que nous repérons comme l'effet d'un temps lacunaire construit secondairement en référence au meurtre primordial antérieur du père de la horde :
« Dans le même temps et par le même acte, le fils qui offre au père l'expiation la plus grande (..) réalise ses désirs à l'égard du père. Il devient lui même dieu à côté du père, ou plus exactement à la place du père. La religion du fils se substitue à la religion du père. Et pour marquer cette substitution, on restitue l'ancien repas totémique (..), on institue la communion dans laquelle les frères réunis goûtent de la chair et du sang du fils et non du père, afin de se sanctifier et de s'identifier avec lui (..). Mais la communion chrétienne n'est au fond qu'une nouvelle suppression du père, une répétition de l'acte réclamant l'expiation. ».

A travers le récit du Sacrifice du Christ dans les Evangiles, nous sommes pris à parti (au sens étymologique du mot: martyr), comme témoins de cet ultime et équivoque abandon du fils à la volonté toute puissante du Père Eternel, c'est à dire à la place du mort. Cet abandon à une mort réelle certaine, par avance acceptée et devenue sacrificielle par amour du père, apparaît au monde antique comme la forme jusqu'alors inouïe et inédite d'un nouveau pacte, d'une nouvelle alliance anticipée avec le père, qui passe par la mort accomplie du fils devenue le support substitutif de la réalisation au futur antérieur d'une fonction grammaticale qui nous apparaît comme quasi « messianique », celle de la promesse à accomplir « d'une nouvelle vie » dite « éternelle », vie en puissance de devenir à partir d'une Rédemption, soit d'un rachat des péchés pour atteindre à cet « au-delà » spirituel de la religion qui fait étrangement silence lacunaire sur les effets d'après coup de la faute humaine d'« ici-bas »..

Cet « au-delà de la vie terrestre temporelle » est ambigu. Il passe par la soumission au Verbe comme accomplissement de l'être en Dieu: « Que ta volonté soit faite, Seigneur », nous laisse clairement entendre que « le religieux laisse à Dieu la charge de la cause » comme nous le dit si bien Lacan [*3].

Le récit évangélique recèle cependant un doute suspendu à l'aveu interrogeant l'abandon du fils par le père, qui est un questionnement par Jésus de la présence réelle de ce père en place de grand Autre comme tel inaccessible, barré, inatteignable. Aussi bien, la formule de Lacan :
" Dieu est mort mais il ne le sait pas », reprise et modifiée à partir du rêve d'un patient de Freud dans la Traumdeutung [*4], projette-t-elle un éclairage particulier sur la parole du Christ : « Eli, Eli lamma Sabachtani » (mon père, pourquoi m'as - tu abandonné?). Cette parole va bien au delà du simple reproche. Elle résonne comme l'aveu d'une foi s'éprouvant dans la solitude d'un sujet qui renonce à jamais au Tout Puissant Père, et à la tentation de croire qu'une demande cependant implicite à ce Père Eternel, puisse n'être fondée que sur un mensonge que se raconterait le sujet, en pensant obtenir de ce père questionné une réponse qui le sauverait de la certitude sans appel d'un réel de sa mort mise en acte par son supplice réel. Il s'agit pour lui de rejoindre dans « l'au-delà » le Père Eternel. Le désespoir tragique de cette fin, où le seul réel de la mort individuelle mettrait un terme humain temporel à la vie de Jésus, demeure ainsi suspendu dans l'attente, jusqu'à ce que « la Résurrection du Christ », avant même sa réapparition à ses disciples, ne soit attestée dans l'Evangile selon Saint Jean [*51 par le récit de son apparition d'abord aux yeux d'une femme et pas n'importe qui : Marie de Magdala, sous la forme première et insue d'une fausse reconnaissance qui tombe vite au temps d'après sous le sens de sa reconnaissance véritable, des lors que la voix de Jésus vient faire entendre à cette femme l'appel de son nom: « Marie! » (et non pas Marie-Madeleine).. L'Evangile selon Saint Jean précise en effet ceci: « Elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c'était Jésus » (le prenant pour le jardinier)
Comme dans une épreuve de réalité, la vision qu'a Marie-Madeleine de Jésus comme tel, ne se voit en effet identifiée au regard de cette femme, qu'à partir de la certitude que lui confirme d'emblée, disons le, la reconnaissance de la voix de son Maître entendue au moment précis où celle-ci l'appelle: « Marie! ». En réponse à quoi elle lui dit: « Rabbouni! », ce qui veut dire
" Maître » en hébreu. Alors seulement, Jésus lui dit: « Ne me touche pas, (car je ne suis pas encore monté vers le père) » ...

A l'envers de ce qui, du point de vue du discours religieux, nous est proposé par cet insolite message du « Noli me tangere », nous pouvons nous poser la question de savoir si, avec cette scène qui porte en elle la valeur de représentation d'une interdiction de « la femme » tabou et tentatrice, il ne nous est pas montré une transposition, un déplacement, voire un transfert sur la pécheresse ensuite sanctifiée, d'une interdiction absolue qu'énonce le Christ en provenance du retour d'un plus ancien inter-dit, celui de l'inceste, dont l'objet dans cette scène a changé, puisque ce n'est plus ici la mère qui est cet objet sur lequel porte l'interdiction, mais « une autre femme », avec pour résultat la transposition sur cette autre femme de la renonciation à la satisfaction sexuelle, réalisant un équivalent erratique de la latence œdipienne, trêve au déclin de l'œdipe classiquement obtenue d'un renoncement à la mère comme objet sexuel. Mais dans cette scène, le renoncement à la mère est généralisé à la dimension singulièrement parlante d'un refus d'être touché par une femme ... Tout se passe comme si la renonciation à cette femme là, Marie-Madeleine, se confondait avec un renoncement généralisé à « la femme », comme prix d'une réconciliation établie avec le père selon le nouveau modèle christique identificatoire et sacrificiel qui prend la valeur d'un don d'Amour Universel. Cette fameuse scène de la réapparition du Christ à Marie de Magdala, scène où prend place le « Noli me tangere », acquiert donc en contrepartie la portée signifiante sinon d'une preuve, du moins pour le croyant celle d'un signe divin de « la résurrection » de Jésus. Cette « résurrection » vient en effet superposer à la tragédie antérieure consentie de sa mort sacrificielle, le mystère érotisé de sa présence réelle resurgie
et succédant au constat de la vacuité du tombeau devenu cénotaphe. Ce qui est « mystère de la résurrection » pour le religieux nous parait s'inscrire dans la loi d'une structure de la chaîne signifiante, celle où le cénotaphe spirituel est porteur de la fonction de la place vide du sujet, ouvrant précisément, avec la disparition du corps de Jésus, une troublante question sur
« l'au-delà » de sa réapparition ultérieure. Rappelons-nous en effet la définition lacanienne du signifiant: « ce qui représente le sujet pour un autre signifiant ... où le sujet n'est pas».

Ce n'est pas par hasard si, pour Marie-Madeleine, cette présence réelle de Jésus fait retour d'une certitude perçue à l'apogée du mystère de la disparition du corps de celui-ci, et vient coïncider en premier lieu avec l'appel de la reconnaissance de son prénom féminin: « Marie! », qui est aussi le prénom de la mère de Jésus. Notre question porte à cet endroit sur le sens de la présence simultanément réelle et intouchable de Jésus. Ce sens est celui du brusque retour de cette présence de Jésus au regard de Marie de Magdala endeuillée. Sa présence est comme renforcée alors par l'interdiction que Jésus énonce à Marie-Madeleine de le toucher, et ceci dans une situation qui n'est pas sans évoquer celle d'un « entre deux morts », car, dit-il, il n'est « pas encore monté vers le père »...
Dans les Evangiles, Marie de Magdala, sanctifiée, figure une image emblématique bivalente à la fois du péché et de la tendresse maternelle confondus et pieusement mêlés dans une énigmatique indifférenciation libidinale conjoignant l'imago maternelle pure et la femme pécheresse et sensuelle. Cette indifférenciation entre libido d'objet sexuel et libido narcissique du corps « propre » nous rappelle la notion freudienne de l'intrication pulsionnelle (a-signifiante) des origines infantiles de la libido, à défaut (« prégénital ») d'une véritable innocence des amours insoupçonnées de la pureté métaphoriquement angélique de l'enfance.

En deçà de sa valeur sacramentelle de mystère religieux et de piété filiale, l'Eucharistie, selon Freud, restaure la trace effacée du repas cannibalique collectivement pris par les fils après le meurtre supposé du père jouisseur pour s'accaparer la jouissance de toutes les femmes, mais c'est sur un mode profondément ambivalent, celui d'une double identification à la victime et à l'agresseur, celui d'une légitimité à la fois sacrée et tabou, respectueuse de l'héritage imprononçable de l'inter-dit sous jacent, toujours cependant retrouvé « au-delà du principe de plaisir » dans l'après-coup du sens, tel qu'il advient surgi de sa perte pour le sujet sexué et mortel mettant en tension l'impératif surmoique: " jouis" avec le «j'ouis » [*6] surgi du champs de la parole et du langage, en provenance aussi d'un Réel qui celui de « la jouissance comme telle inter-dite à qui parle », nous dit Lacan [*71 ].
Cette jouissance apparaît donc imaginairement dans le mythe freudien comme « attribuable » à cet opérateur logique qui est ce que nous pourrions appeler littéralement « ce pré-père » ou ce
« pré-nom », dont la fonction de « père du nom » fait advenir une fonction de «Nom du Père » lorsque dans un second temps, elle s'avère, à l'instar d'un Surmoi, devenue la raison d'être du Totem interdicteur substitué au Père, et qui fait lien social symbolique du non rapport sexuel comme tel structural, à se révéler du trou organisateur de la chaîne signifiante pour le sujet parlant.

Dans le chapitre intitulé: « La mort de Dieu », de son Séminaire« L'Ethique de la Psychanalyse», Lacan confirme que « le meurtre du père de la horde, meurtre à l'origine de la culture » dit-il [*8], « non seulement n'ouvre pas la voie vers la jouissance que la présence de celui-ci était censée interdire, mais il en renforce l'interdiction ». Ceci va dans le sens de ce que dit Freud concernant « l'obéissance rétrospective » observée par les frères de la religion totémique après le meurtre du père de la horde. « Cette obéissance rétrospective, nous dit-il, est caractéristique d'une situation psychique que la psychanalyse nous a rendu familière ».[*9].
Rappelons en effet que dans son dernier chapitre de Totem et Tabou intitulé: « le retour infantile du totémisme », Freud soutient cette analyse que: « dans le mythe chrétien, le péché originel résulte incontestablement d'une offense envers Dieu le Père. D'après la loi du Talion(..), dit-il, un meurtre ne peut être expié que par le sacrifice d'une autre vie; le sacrifice de soi-même signifie l'expiation pour un acte meurtrier. Et lorsque ce sacrifice de sa propre vie doit amener la réconciliation avec Dieu le Père, le crime à expier ne peut être autre que le meurtre du père ». Et Freud d'ajouter ceci: « La réconciliation est d'autant plus solide qu'en même temps que s'accomplit le sacrifice, on proclame la renonciation à la femme qui a été la cause de la rébellion contre le père ». [* 1 0].
Dans le Séminaire VII Lacan nous dit que: « si Dieu est mort pour nous, c'est qu'il l'est depuis toujours. Il n'a jamais été le père que dans la mythologie du fils, c'est à dire celle du commandement qui ordonne de l'aimer, lui le père, et dans le drame de la passion qui nous montre qu'il y a une résurrection au delà de la mort. C'est à dire que l'homme qui a incarné la mort de Dieu est toujours là. Il est toujours là avec ce commandement qui ordonne d'aimer Dieu» [*1l ] .
Et nous conclurons par ces remarques de Lacan dans le Séminaire VII: « C'est le Christianisme qui rend la mort de Dieu solidaire de ce qui est arrivé concernant la loi, à savoir que, sans détruire, nous dit-on, cette loi, mais en se substituant à elle.... en la reprenant du mouvement même dont elle l'abolit (aufhebung, conservation de ce qui est détruit avec changement de plan)- l'unique commandement est désormais: " tu aimeras ton prochain comme toi-même » où se découvre que « les deux termes : la mort de Dieu et l'amour du prochain sont, dit-il, historiquement liés ».



BIBLIOGRAPHIIE

*1 J.A MILLER: « Santé Mentale et Ordre Public »
dans MENTAL n'3 page 20

*2 FREUD: « Totem et Tabou »
petite bibliothèque Payot page 1. 77

*3 LACAN: « Ecrits » dans « la science et la vérité »
SEUIL page 872

*4 FREUD: « l'interprétation des rêves »
PUF page 366

*5 EVANGILE SELON SAINT-JEAN-20

*6 LACAN: « Ecrits » dans « Subversion du sujet et dialectique du désir »
SEUIL page 821

*7 LACAN: « Ecrits »
SEUIL page 821

*8 LACAN: « Séminaire- livre VII: l'éthique de la Psychanalyse »
SEUIL page 207

*9 FREUD: « Totem et Tabou »
petite bibliothèque Payot page 165

*10 FREUD : « Totem et tabou »
page 176-177

*11 LACAN: « Séminaire - livre VII »
page 209

*12 LACAN: ibid. page 22 7

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