J-J POUMET: De la maladie d'amour au désir inconscient


Au début de son séminaire sur le transfert, *(1), Lacan nous dit que: « c’est au pied du mur d’une élaboration éthique que nous devons prendre au sérieux la dénonciation freudienne de la fallace des satisfactions dites morales, pour autant qu’une agressivité s’y dissimule qui réalise cette performance de dérober à celui qui l’exerce sa jouissance, tout en répercutant sans fin sur ses partenaires sociaux son méfait ».
Évoquant la première expérience de la découverte du transfert par la psychanalyse, Lacan en relate pour nous « l’accident inaugural qui détourna l’éminent Breuer de donner toute sa suite à la première expérience (...) de la talking cure »: c’était une histoire d’amour, nous dit-il, et il affirme : « il est clair que Breuer aima sa patiente »* (2).
Il en trouve le témoignage dans « le retour à une ferveur conjugale ranimée, le voyage à Venise d’urgence avec pour résultat le fruit d’une petite fille nouvelle dont (...) la fin bien des années après, devait se confondre avec l’irruption catastrophique des nazis à Vienne ».
Et dans un lien associatif avec cette fuite précipitée de Breuer, il ajoute: « ces sortes d’accidents (...), pour ce qu’ils peuvent présenter de typique par rapport à un certain style propre aux relations dites bourgeoises avec l’amour (...) révèlent le besoin, la nécessité d’un réveil à l’endroit de cette incurie du cœur qui s’harmonise si bien avec le type d’abnégation où s’inscrit le devoir bourgeois ».
Ainsi Lacan situe-t-il dans ce moment inaugural de 1882 le divorce déjà inscrit à l’avance entre Breuer et Freud depuis plus de dix ans à l’avance.
« Le petit Éros dont la malice au plus soudain de sa surprise a frappé le premier, nous dit-il, et l’a contraint à la fuite, trouve son maître dans le second, Freud, et pourquoi ? » questionne alors Lacan, « c’est, dit-il, parce que pour Freud la retraite était coupée. Il rencontre des femmes idéales qui lui répondent sur le mode physique du hérisson », et sa femme, « la Frau Professor apparaît (...) comme un élément permanent que nous livre Freud de sa soif (...) »,précise Lacan..
Et, nous désignant un curieux dénominateur commun entre Freud et Socrate, Lacan nous rappelle que Socrate aussi avait affaire à la maison à une ménagère peu commode . ( la terrible Xantipe).
Cependant Lacan nous incite à chercher plus loin le mystère dont il s’agit * (3).
Freud comme Socrate choisit de « servir Éros pour s’en servir : non pas pour le bien insiste Lacan..; le domaine d’Éros va infiniment plus loin qu’aucun champ que puisse recouvrir le Bien.
Bien plus,...concernant le transfert affirme Lacan avec force ,vous ne devez d’aucune façon (...) poser comme premier terme de la fin de votre action le bien prétendu ou pas de votre patient, mais précisément son Éros ».
Revenons maintenant à Freud. Comment nous parle-t-il de cet Éros, et surtout comment s’en sert-il dans ce qu’il nomme le transfert, pour que la cure analytique aille à son terme ?

A partir de quelques textes de Freud; La dynamique du transfert paru pour la première fois en 1912, Remémoration,Répétition et Elaboration publié en 1914, Observations sur l’Amour de transfert écrit en 1915, et Psychologie des foules et analyse du moi -1921, si nous faisons un bref inventaire récapitulatif de cette situation désignée comme étant celle de l’amour de transfert, qui est à la fois le point de butée, l’obstacle et la limite de ce véritable amour comme tel reconnu par Freud dans le transfert, nous trouvons connotées à cette situation unique et particulièrement bien circonscrite qui renvoie à un passé méconnu ou oublié du sujet, la diversité de plusieurs termes constituant des variables dénommées par Freud pour les qualifier; « une erreur sur la personne, quelque chose d’irréel ,une situation fausse, une mésalliance que je nomme connexion fausse, une fâcheuse position, un prétendu amour... ».
Tous ces registres transférentiels sont reconnus dans l’expérience psychanalytique découverte par Freud, à partir d’un questionnement éthique de la Vérité ainsi repérée dans l’actualité de la cure à partir des manifestations d’un indéniable amour que Freud prend au sérieux.
Ces registres diversifiés des tromperies d’un véritable amour où osa s’impliquer Freud en tant qu’analyste, nous sont présentés par lui comme des registres déterminés à la fois par l’artifice de la situation analytique, en tant qu’elle autorise l’effectuation véritable d’une psychanalyse, et par la névrose elle-même qui préexiste à ces registres variés transférentiels qui vont se développer dans le cadre de la cure de parole.
A la question qu’il pose en 1905 à propos du cas Dora en utilisant le mot transfert au pluriel: Que sont les transferts? *(4), Freud nous donne aussi cette réponse: « Ce sont des rééditions, des copies, des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin. ».
Nous saisissons bien ici déjà comment le concept d’inconscient s’intrique dans la cure à la question posée de la fonction substitutive de cette place singulière du psychanalyste, que formalisera plus précisément Lacan.
Ainsi, dans l’œuvre de Freud, l’extension de la notion de transfert au singulier coordonne-t-elle pour le sujet en analyse l’évolution structurante de l’ensemble du travail de la cure, et pour chaque cas particulier, en fonction des parties inconscientes du complexe infantile, qui sont ainsi revécues conflictuellement dans l’actualité de cette cure, et qui réorganisent celle-ci comme une névrose de transfert, c’est à dire une véritable maladie artificielle, celle d’un sujet dont la cure est dirigée par cette possibilité nouvelle d’un accès au transfert, offert dans la parole par l’analyste, comme le confirment ces propos de Freud dans
Remémoration, Répétition et Élaboration * (5) :
« c’est dans le maniement du transfert que l’on trouve le principal moyen d’enrayer l’automatisme de répétition, et de le transformer en une raison de se souvenir. Nous rendons cette compulsion anodine, voire même utile, en limitant ses droits, en ne la laissant subsister que dans un domaine circonscrit. Nous lui permettons l’accès du transfert, cette sorte d’arène, où nous lui demandons de nous révéler tout ce qui se dissimule de pathogène. »
Et Freud poursuit; « ...nous réussissons sûrement à conférer à tous les symptômes morbides une signification de transfert nouvelle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont le travail thérapeutique va le guérir. Le transfert crée de la sorte un domaine intermédiaire entre la maladie et vie réelle, domaine à travers lequel s’effectue le passage de l’un à l’autre. L’état nouveau instauré a pris tous les aspects d’une maladie artificielle partout accessible à nos interventions. »
Certes, il y a aussi autour de cette maladie artificielle des phénomènes transférentiels qui se produisent au dehors de la cure. Il s’agira, pour celui que Freud dénomme le patient ou l’analysé, d’en reconnaître la portée symptomatique éclairée par celle des registres de l’amour de transfert développé par l’artifice de la cure.
Cependant, nous dit Freud dans son article sur la dynamique du transfert, l’intrication des phénomènes du transfert à la résistance s’avère liée au fait que « le patient ou la patiente se voit rejeté de la réalité en ce qui concerne ses relations au médecin, et s’arroge le droit d’enfreindre la règle fondamentale; révéler tout ce qui lui passe par l’esprit. ».*(6).
Dans ce cas de figure signalé par Freud, nous remarquerons que celui que Freud appelait le patient ou l’analysé et que Lacan nommera l’analysant, est placé dans une situation non pas « ectopique » comme celle de l’acting out, mais bel et bien dans une situation moins « irréelle » qu’il ne parait lorsqu’on la soumet d’abord à l’examen rationnel d’une topologie du transfert, où la place de l’analysant comme tel est séparée de celle de l’analyste: il s’agit ici en effet, dans la cure psychanalytique, de la traduction en acte et de la place dissymétrique du Sujet comme tel, ainsi soustrait à priori à la supposée investigation de l’analyste choisi en début de cure comme sujet supposé savoir.
Cette situation présentifie surtout la disparité subjective de structure, révélée par le transfert, et dont parle ainsi Lacan * (7): « l’intersubjectivité (ce qui est le plus étranger à la rencontre analytique, dit-il ), est proprement réservée, renvoyée sine die pour laisser apparente une autre prise dont la caractéristique est d’être essentiellement le transfert. »
Et pour citer à nouveau le texte sur la dynamique du transfert * (nous y trouvons que « l’observation de ces faits fait ressentir au praticien, nous dit Freud, le besoin de les attribuer à des facteurs autres ( que ceux mentionnés ), dus notamment à la situation psychologique où l’analyse a placé le patient. » Ainsi, dit-il, « les émois inconscients tendent à échapper à la remémoration voulue par le traitement, mais cherchent à se reproduire suivant le mépris du temps et la faculté d’hallucination propre à l’inconscient.
Si le transfert se prête aussi bien au jeu de la résistance, c’est, nous dit Freud, que l’aveu d’un désir interdit devient particulièrement malaisé lorsqu’il doit être fait à la personne qui en est l’objet. Une pareille obligation fait naître des situations à peine concevables dans la vie réelle, et pourtant, c’est là où le patient cherche à parvenir lorsqu’il confond le praticien avec l’objet de ses émois affectifs. » *( 9).
Eh bien...poursuit Freud,* (10), « ce sont justement ces phénomènes là, réactivés par la résistance de transfert, qui nous rendent le service le plus précieux en nous permettant de mettre en lumière les émois amoureux secrets et oubliés des patients, et en conférant à ces émois un caractère d’actualité. »
Il conclut cet article par cette formule mémorable: rappelons que nul ne peut être tué in absentia ou in effigie, aphorisme célèbre qui préfigure déjà la formulation lacanienne de l’élision substitutive dont se creuse significativement le sujet de la métonymie du désir, celle d’une certaine place vide où le sujet puisse repérer comme désir de l’Autre son propre désir.
Lorsque, dans le séminaire XX * (11), Lacan nous enseigne que « le signifiant c’est ce qui fait halte à la jouissance », il met l’accent sur le mot halte, qui est à entendre non seulement au sens d’un arrêt, mais aussi d’un lieu de séjour.
Et il ajoute que « l’efficience, troisième forme de la cause selon Aristote, n’est rien que le projet dont se limite la jouissance... »
Insu ou non, ce projet est le plus souvent, dans la cure, sous tendu par le recours à l’Amour, en tant qu’il reste confondu pour un temps avec le vecteur signifiant du transfert. Mais c’est, ipso facto, le recours à l’Amour comme obstacle véritable à l’analyse et point de butée du signifiant, capitonnage du sens qui offre ainsi une prise réelle de non sens à la connexion d’une interrogation désirante de l’être: celle d’une vérité antinomique au savoir surgi à la place de « la jouissance du corps de l’Autre qui, elle, n’est pas le signe de l’amour, nous dit Lacan * (12). Quand on aime, il ne s’agit pas de sexe », dit-il aussi * (13), et dans son séminaire sur l’angoisse il articule amour, jouissance et désir dans cette phrase: « c’est par amour que la jouissance condescend au désir. »
C’est à la métaphore que Lacan fera appel pour parler de l’amour dans son séminaire sur le Transfert * (14): « C’est, nous dit-il, en tant que la fonction de l’Erastes, de l’aimant, pour autant qu’il est le sujet du manque (...) vient à la place, se substitue à la fonction de l’Eromenos, l’objet aimé, que se produit la signification de l’amour ». Et un peu plus loin dans ce même séminaire * (15), Lacan précise en effet que cette métaphore de l’amour est produite par le dispositif analytique en tant que par sa demande, la visée du sujet analysant situe l’objet manquant de son désir dans l’Autre dont la présence en tant que telle dans ce dispositif est une réponse qui équivaut à une main qui se tend.
Aussi bien pouvons nous dire que ce geste peut aussi pour l’analysant équivaloir au paiement du prix de la séance, soit à la valeur substituée de ce qui lui manque mais qui contribue à la préservation du maintien du désir du sujet de poursuivre son analyse jusqu’à son terme. En témoigne cette citation de Lacan prise dans la Direction de la Cure * (16): « car si l’amour, c’est donner ce qu’on a pas, il est vrai que le sujet peut attendre qu’on le lui donne puisque le psychanalyste n’a rien d’autre à lui donner. Mais même ce rien il ne le lui donne pas et cela vaut mieux; et c’est pourquoi ce rien, on le lui paie, et largement de préférence, pour bien montrer qu’autrement, il ne vaudrait pas cher. »
Ainsi pour l’analysant, la métaphore de l’amour (soit le passage de l’Eroménos à l’Erastes) est rendue possible et favorisée par le fait que l’analyste est en position d’Erastes, d’aimant, mais au sens de désirant. C’est à cette place, selon Lacan, que l’analyste assume la préservation d’un manque pour l’analysant, essentiel à l’acte d’écouter l’Autre en lui donnant la parole C’est aussi dans une ouverture à la même logique que celle trouvée au fond de l’expression donner ce qu’on a pas, expression relevée par Lacan à l’indice 202 a du texte du Banquet de Platon: aneu ton ecein logon dounai , c’est à dire : donner sans l’avoir un discours..., une explication valable,* (17), que Lacan en tant que psychanalyste soutient par un renversement dialectique, que « celui ou celle à qui je suppose le savoir, celui-là ou celle-là, je l’aime. »
Ce je l’aime est à entendre au sens du versant du désir (Erastes) supporté par un manque. En effet, l’analyste est celui qui dans la cure suppose le savoir à l’analysant qui, lui même au départ de son analyse suppose le savoir à son analyste, à l’endroit où il lui reste à découvrir son désir inconscient.

Pour conclure, je reprendrai donc la question que se pose Freud dans sa dynamique du transfert, la question qu’alors il admet n’avoir pas résolue: « pourquoi dans l’analyse c’est le transfert (et nous pouvons ajouter: plus particulièrement encore l’amour de transfert), qui oppose au traitement la plus forte des résistances? »
Sans doute cette formulation freudienne, restée encore tributaire d’un souci de maitrise médicale, trouvera-t-elle, dans son retournement questionnant, un élément d’ouverture plus analytique, de simplement s’autoriser à poser cette même question par son Envers: lorsque dans une nevrose de transfert, l’amour est en jeu, serait ce donc alors le traitement et plus particulièrement lorsqu’il se présente sous la forme d’un désir de guérir attribué par l’analysant au désir de l’analyste, qui oppose au transfert la plus forte des résistances?
Comme dit Lacan, la réponse est contenue dans la question. Cette question est bien celle du désir de la différence absolue, * (1, qui, interrogeant les semblants du discours et ses changements, se déplace de l’exploration d’un travail du transfert vers l’exploration des limites de la clinique sous transfert. Elle est celle du sans objet au delà des limites de l’amour qui vise au surgissement de la signification de cet amour sans limites dont nous parle Lacan à la fin du séminaire XI lorsqu’il dit que « le désir de l’analyse n’est pas un désir pur car c’est un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand confronté au signifiant primordial le sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir. »
Cette question, à partir de ce que Lacan a appelé la méprise du Sujet Supposé Savoir * (19), s’ouvre à l’au delà d’un transfert de travail qui ne se réduit pas à celui des promesses anticipées d’une mise en acte du désir d’analyse à réaliser cependant à la fois dans la cure et à son issue.

bibliographie

(1) in séminaire VIII: Le Transfert- Lacan - Seuil page 14
(2) ibid. page 17
(3) ibid. page 18
(4) in « Cinq psychanalyses » - Freud - « Fragments d’une analyse d’hystérie ( Dora ) » PUF page 86
(5) in « de la technique psychanalytique » - Freud - « remémoration, répétition et perturbation »
PUF page 113
(6) in « de la technique psychanalytique » -Freud - « la dynamique de transfert » PUF page 58
(7) in séminaire VIII: Le Transfert - Lacan - Seuil page 21
(8 in « de la technique psychanalytique » - Freud - « la dynamique de transfert » PUF page 59
(9) ibid. page56
(10) ibid. page 60
(11) in séminaire XX Encore - Lacan- Seuil page 27
(12) ibid. page 11
(13) ibid. page 27
(14) in séminaire VIII Le Transfert - Lacan - Seuil page 53
(15) ibid. page 67
(16) in « Les Ecrits » « la direction de la cure » - Lacan - Seuil page 618
(17) in séminaire VIII Le Transfert - Lacan - Seuil page 148
(18) in séminaire XI - Lacan - Seuil page 248
(19) in Silicet n°1 « la reprise du sujet supposé savoir » - Lacan - Seuil page 31 à 40

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