JACQUES LACAN D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose – ECRITS Seuil


JACQUES LACAN
D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose – ECRITS
Seuil
 
 
 
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La signification du phallus, avons-nous dit, doit être évoquée dans l'imaginaire du sujet par la métaphore paternelle.
Ceci a un sens précis dans l'économie du signifiant dont nous ne pouvons ici que rappeler la formalisation, familière à ceux qui suivent notre séminaire de cette année sur les formations de l'inconscient. A savoir : formule de la métaphore, ou de la substitution signifiante :
 S     .       $       S (  I  )
 $                x                  s
où les grands S sont des signifiants, x la signification inconnue et s le signifié induit par la métaphore, laquelle consiste dans la substitution dans la chaîne signifiante de S à S'. L'élision de S', ici représentée par sa rature, est la condition de la réussite de la métaphore.
Ceci s'applique ainsi à la métaphore du Nom-du-Père, soit la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l'opération de l'absence de la mère.
   Nom-du-Père        .              Désir de la Mère              Nom-du-Père (     A       )
Désir de la Mère                      Signifié au sujet                             Phallus 
 
Essayons de concevoir maintenant une circonstance de la position subjective où, à l'appel du Nom-du-Père réponde, non pas l'absence du père réel, car cette absence est plus que compatible avec la présence du signifiant, mais la carence du signifiant lui-même.
Ce n'est pas là une conception à laquelle rien ne nous prépare. La présence du signifiant dans l'Autre, est en effet une présence fermée au sujet pour l'ordinaire, puisque ordinairement c'est à l'état de refoulé (verdrängt) qu'elle y persiste, que de là elle insiste pour se représenter dans le signifié, par son automatisme de répétition ( Wiederholungszwang).
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Encore dans cette recherche tâtonnante sur une carence paternelle, dont la répartition ne laisse pas d'inquiéter entre le père tonnant, le père débonnaire, le père tout-puissant, le père humilié, le père engoncé, le père dérisoire, le père au ménage, le père en vadrouille, ne serait-il pas abusif d'attendre quelque effet de décharge de la remarque suivante : à savoir que les effets de prestige qui sont en jeu en tout cela, et où (grâce au ciel!) la relation ternaire de l'Œdipe n'est pas tout à fait omise, puisque la révérence de la mère y est tenue pour décisive, se ramènent à la rivalité des deux parents dans l'imaginaire du sujet, — soit à ce qui s'articule dans la question dont l'adresse apparaît être régulière, pour ne pas dire obligatoire, en toute enfance qui se respecte : « Qui est-ce que tu aimes le mieux, papa ou maman? »
Nous ne visons à rien réduire par ce rapprochement : bien au contraire, car cette question, où l'enfant ne manque jamais de concrétiser l'écœurement qu'il ressent de
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l'infantilisme de ses parents, est précisément celle dont ces véritables enfants que sont les parents (il n'y en a en ce sens pas d'autres qu'eux dans la famille) entendent masquer le mystère de leur union ou de leur désunion selon les cas, à savoir de ce que leur rejeton sait fort bien être tout le problème et qu'il se pose comme tel.
On nous dira là-dessus qu'on met précisément l'accent sur le lien d'amour et de respect, par où la mère met ou non le père à sa place idéale. Curieux, répondrons-nous d'abord, qu'on ne fasse guère état des mêmes liens en sens inverse, en quoi s'avère que la théorie participe au voile jeté sur le coït des parents par l'amnésie infantile.
Mais ce sur quoi nous voulons insister, c'est que ce n'est pas uniquement de la façon dont la mère s'accommode de la personne du père, qu'il conviendrait de s'occuper, mais du cas qu'elle fait de sa parole, disons le mot, de son autorité, autrement dit de la place qu'elle réserve au Nom-du-Père dans la promotion de la loi.
Plus loin encore la relation du père à cette loi doit-elle être considérée en elle-même, car on y trouvera la raison de ce paradoxe, par quoi les effets ravageants de la figure paternelle s'observent avec une particulière fréquence dans les cas où le père a réellement la fonction de législateur ou s'en prévaut, qu'il soit en fait de ceux qui font les lois ou qu'il se pose en pilier de la foi, en parangon de l'intégrité ou de la dévotion, en vertueux ou en virtuose, en servant d'une œuvre de salut, de quelque objet ou manque d'objet qu'il y aille, de nation ou de natalité, de sauvegarde ou de salubrité, de legs ou de légalité, du pur, du pire ou de l'empire, tous idéaux qui ne lui offrent que trop d'occasions d'être en posture de démérite, d'insuffisance, voire de fraude, et pour tout dire d'exclure le Nom-du-Père de sa position dans le signifiant.
 

 
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