P. ROUX: Le temps logique pour s’orienter


Un texte de Lacan va nous servir de boussole , un texte d’accès difficile et qui peut paraître abstrait de prime abord –car il s’attaque à un problème de logique-. En fait ce texte concerne très directement la clinique et plus particulièrement le temps dans la clinique. C’est en cela qu’il nous intéresse au premier chef, dans ce congrès où nous mettons au travail la question du temps.
Le projet de Lacan est ici de dégager la structure du temps dans l’inconscient, structure qui peut s’appliquer aussi –c’est mon hypothèse- au temps subjectif que l’on met en mouvement –par la parole- dans un travail même très court, avec un consultant, qui s’affronte à la question Que faire ?
En effet, Lacan nous amène là une conception nouvelle du temps : un temps qui n’est pas pensé en termes de durée. La durée n’est autre que la spatialisation de la continuité, à l’aide de la montre ou du calendrier. Elle indexe le temps chronologique, valable pour tous, objectivé et évaluable, et qui a, bien entendu, sa raison d’être. Ici, nous avons affaire à un temps dit « logique », c’est à dire structuré par la discontinuité. C’est la scansion qui produit la discontinuité.
Quel est le but de Lacan lorsqu’il écrit-il ce texte ? Il donne une réponse précise en 1955 : « Ce vers quoi nous nous avançons est la fonction du temps. C’est par ce biais que nous pouvons distinguer ce qui est de l’ordre imaginaire et ce qui est de l’ordre symbolique. Je vais prendre un apologue, peut-être plus clair car il a été fait à cette intention » . Lacan commence par nous présenter un sophisme.

Le sophisme :
Le directeur d’une prison réunit trois prisonniers et promet la liberté au premier qui découvrira la couleur du disque qui va lui être fixé dans le dos. Ce disque sera choisi –c’est la donnée de départ- parmi 3 blancs et 2 noirs. Les prisonniers n’ont pas le moyen d’apercevoir leur disque, ni le droit de communiquer entre eux. Voilà donc l’épreuve.
Après s’être considérés un certain temps, les trois prisonniers se dirigent ensemble vers la sortie et chacun conclut qu’il est blanc –ce qui est le cas- avec le même raisonnement., que voici :
Etant donné que je voyais deux disques blancs, j’ai pensé ceci :
« Si j’étais un noir, chacun des deux autres aurait pu se dire :
‘Si j’étais un noir moi aussi, l’autre (voyant alors deux noirs) reconnaîtrait immédiatement qu’il est blanc’ et il sortirait aussitôt,
or il ne bouge pas, donc je ne suis pas noir »
Si A était noir, les deux autres B et C seraient donc sortis ensemble, convaincus, d’être blancs. Comme ils ne bougeaient pas, A conclue qu’il blanc comme eux.

Ecrivons cela :
Donnée de départ: X O O
Hypothèse de A : n O O
Implication de B sous l’hypothèse de A : n n O (C sortirait immédiatement)
Conclusion de A: O O O

Cette solution, qui semble parfaite, repose en fait sur l’immobilité ou le mouvement de chacun des prisonniers et donc sur leur temps de réflexion. Autrement dit, la ‘réactivité ‘ de chacun a une incidence directe sur la justesse du raisonnement des deux autres. Le temps intervient comme élément inéliminable dans la résolution du sophisme.
En fait, Lacan montre qu’il est nécessaire qu’il y ait deux tentatives de sorties, suivies de deux arrêts (ce qu’il appelle des scansions) pour établir avec certitude qu’il y a bien trois blancs en jeu. Les deux scansions font partie intégrante du progrès logique. On ne reprendra pas ici toutes les étapes de la démonstration, ce qui serait fastidieux. (Cf. le texte)
En revanche, ce qui peut nous intéresser est ce que dit Lacan à propos du temps : à savoir que l’instance du temps se présente sous un mode différent à chacune des étapes : il y a l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. Il y a une modulation du temps.

La modulation du temps
Ces trois temps correspondent en fait à des modes de subjectivation des personnages, liés à leurs relations. Cet apologue traite en fait de l’insertion du sujet dans le lien social, ce en quoi il concerne éminemment le travail d’orientation. Comment articuler l’individuel et le collectif ? Il y a la réponse de Freud : par l’identification. Ce que Lacan appelle ici subjectivation n’est rien d’autre que la transformation d’une donnée visible en temps. On va de l’imaginaire vers le Symbolique.
Reprenons cela pas à pas.
1. La combinaison un blanc/deux noirs est subjectivée en instant de voir. On pourrait dire en effet : ‘il suffit de voir’ pour savoir. L’instant de voir correspond à une « donnée de logique éternelle ». L’évidence est saisissable dans l’instant d’un regard, « le temps de fulguration est égal à zéro ». Elle correspond à un mode du sujet impersonnel, pour déduire cela, un petit appareillage pourrait faire l’affaire. D’où l’emploi du On sait que. On peut l’écrire comme cela : « A être en face de deux noirs, on sait qu’on est un blanc ».
Question : qu’est-ce qui provoque l’instant de voir pour enclencher la demande d’orientation ?
2. La combinaison un noir/deux blancs est subjectivée en temps pour comprendre. Il est attaché à l’étape du raisonnement « Si je suppose que je suis noir, les deux autres peuvent penser à leur tour… La durée ici, est celle d’un temps de méditation. Le mode du sujet est qualifié par Lacan de ‘réciproque ‘. Pourquoi réciproque ? parce que c’est le temps où chaque sujet spécule sur le raisonnement de l’autre. Il pose qu’il est noir et règle sa déduction sur la sortie ou l’immobilité de l’autre. C’est un temps qui peut devenir interminable parce que le sujet est pris dans une oscillation imaginaire. Tant qu’il spécule, pour ainsi dire, il est prisonnier du spéculaire, c’est à dire de la logique du stade du miroir.
Dans notre pratique, cela correspond à ces temps de parole où le sujet se cherche ou cherche la réponse à ce qu’il veut dans l’autre (faire comme ou surtout pas comme) avec, à l’occasion, des phénomènes de transfert quand il demande au psy. qu’il lui dise ce qu’il est ! C’est le travail de cogitation, d’évaluation des risques, du working throught…

3. La combinaison 3 blancs est subjectivée en moment de conclure. Qu’est-ce qui le spécifie ? C’est un mode du temps marqué par la hâte car le sujet réalise que sa propre hésitation peut être interprétée comme immobilité et donc peut fausser le raisonnement des deux autres –et, par conséquent, le sien. On retrouve là l’élément de hâte et d’urgence propre à toute espèce de choix et d’engagement. Au fond, la parole véritable –comme lorsqu’on dit « donner sa parole »- commence effectivement à partir du moment où le sujet affirme « je suis blanc », moment assorti d’une prise de risque, c’est ce que Lacan appelle « l’assertion subjective ».
Il faut donc souligner ceci : la certitude est anticipée. La certitude ne s’établit pas au terme d’un jugement déductif, ni ne se repose sur une théorie qui guiderait un acte raisonné. Au contraire, l’acte est nécessaire à ce que la déduction arrive à son terme. En fait, il y a un hiatus entre la déduction par laquelle le sujet se pense blanc et l’acte qui anticipe sur la certitude. Car, faute de conclure, il ne saurait plus s’il est ou non dans l’erreur.
L’affect d’angoisse peut surgir dans ce moment, dont on retrouve la connotation dans l’expression grammaticale « de peur que » équivalente à « afin d’éviter de ». Dans l’expérience, ce moment est parfois difficile à distinguer du passage à l’acte par lequel le sujet s’éclipse ou décide de se soustraire à l’angoisse et ne dit rien de son choix. Le passage à l’acte est une manière de « court-circuiter » le temps pour comprendre car celui-ci confronte le sujet au manque de garantie dans l’Autre et donc à la nécessité de produire sa cause. C’est à cet endroit que se marque le plus clairement les différentes positions chez les C.O.P. Parie-t-on sur la castration ou l’adaptation ?
L’Autre du signifiant ne dit pas tout du sujet, il y a un reste. Le moment de conclure implique donc un acte de séparation de l’Autre. Le sujet du moment de conclure passe d’une position où il est dépendant du regard de l’autre à une affirmation de son identité. « Le ‘Je’ de l’assertion conclusive s’isole par un battement de temps logique d’avec l’autre, c’est à dire d’une relation de réciprocité » et Lacan ajoute « Ce mouvement de genèse est assez parallèle à sa naissance psychologique » .
Il y a là un renoncement à l’aliénation pour une anticipation. (De-cider = couper)
Quand je choisis telle voie, l’anticipation signifie que j’aurai à la soutenir fermement pour que, par après, dans mon cursus, elle soit la bonne. C’est l’après qui fonde l’avant. Pour mesurer la portée de ces repères pour la clinique, je vais maintenant reprendre un cas en l’articulant avec le temps logique.

Vignette Céline :
Il s’agit d’une jeune fille de 14 ans, élève de 3ème. Je vous présenterai la première partie du travail, qui a la particularité de se dérouler sur quatre séquences au cours d’un même après-midi. Cette modalité de travail répondait à une situation d’urgence. En fait, cette adolescente était en fugue –je mis un certain temps à me le formuler comme cela-. Désemparée, elle s’était précipitée au C.I.O pour parler à la psychologue qu’elle avait rencontrée sur son collège. Je n’en savais pas plus au départ. Jusqu’au dénouement, Céline refusa farouchement de dire son nom.
Elle demandait avec insistance en effet que je lui trouve un établissement où se réfugier quelques jours pour « faire peur à ses parents », mais sans que je ne leur dise le lieu d’accueil choisi. Elle voulait disparaître quelque temps.

L’instant de voir :
Céline s’est enfuie de sa maison à la suite d’une violente dispute avec sa mère. A bout de nerfs, celle-ci appelle son mari au téléphone pour se plaindre. Le père réprimande sa fille au téléphone. Lorsqu’elle raconte la scène, un détail m’alerte ; elle dit « Il avait une voix inquiétante, comme s’il veut me donner un coup de poing. »
La fuite produit un temps d’une valeur indéterminée. Un lapsus le fait entendre : « Je suis partie, j’ai bien fait mal. Le statut de cette décision (de partir) dépend de son traitement.
En effet, si elle parle de fuite, pour ses parents, en ce début d’après-midi, il ne s’agit pas encore d’une « fugue, quand bien même elle affirme : « je ne compte pas revenir chez moi, où puis-je aller ? » La demande première était la suivante : que j’appelle ses parents, et que je leur dise les bonnes paroles, tout en gardant secret l’endroit où elle se trouvait. Demande sérieuse mais irrecevable. Ce conflit avec la mère est un conflit de trop : pour Céline, c’est l’instant de voir ; de voir qu’il ne saurait y avoir d’issue à sa situation sans appel à un tiers. « Il faut que ça s’arrête, j’ai peur qu’il arrive un drame ». J’ouvre donc un temps de parole pour déplier le sens de cette demande avant de prendre une décision.

Le temps pour comprendre :
Au cours des trois entretiens vont suivre, que je loge entre les rendez-vous programmés, Céline met des mots sur ce qui lui arrive et dont elle n’a jamais parlé, respectant en cela la loi du silence imposée par la famille. Il en ressort que cette adolescente est engluée dans une relation mortifère à sa mère à qui elle reproche de « diriger sa vie. » Certains détails laissent penser que cette mère est malade. « Elle prend des allures de folle, s’énerve sur le par terre et pousse des cris. » La dernière crise, plus grave que les autres, causée par l’annonce d’une mauvaise note, révèle l’impasse.
Le sujet demande -logiquement- à être séparé de ses parents pendant quelques jours. Disons qu’elle tente de s’extraire par la voie du passage à l’acte à une impasse symbolique. « Je suis partie parce qu’il fallait résoudre. »
Dans son intention de « leur faire peur », elle reprend en fait une conduite du père. « Il fait peur pour qu’on le respecte ; il croît que je veux être le chef. » Finalement C. avouera des faits de maltraitance graves. « Quand je n’obéis pas il frappe, fort » C. décrit des scènes d’une grande violence, conséquence d’une carence symbolique. Le père ne tient pas sa place. Je pris position en rappelant que de tels actes étaient interdits et m’étonnais qu’elle ait pu supporter cela si longtemps.
Le travail d’élaboration effectué pendant les entretiens a donné quelques coordonnées de la position de C. (rivalité par rapport au père, rebelle et en échec au collège…) a apaisé pour partie l’angoisse, a tamponné la culpabilité… mais n’a pas permis au sujet de se distancier suffisamment de son passage à l’acte. Celui-ci comporte une part de jouissance : « faire peur à l’autre. » C. reste prise dans une logique imaginaire. Le mode du « sujet réciproque » se manifestera durant ce temps, dans le transfert : « Je ne me suis jamais conseillée à personne », dit-elle, voulant dire confiée .» Parlant à un conseiller, elle prend figure de « conseiller ».
Vers 17 heures, les choses se compliquent. C. refuse de rentrer. Mon engagement à recevoir la famille ne suffit pas à la rassurer. Je dois donc penser à une solution dans la réalité. Il faut, en ce cas, recourir à la brigade des mineurs ou à la permanence sociale du Tribunal pour enfants. Autrement dit, le temps pour comprendre est inopérant ou insuffisant.

Le moment de conclure :
Lorsque je lui propose de contacter ces services, C. fait machine arrière. Elle décide –au prétexte ne pas manquer l’école- de rentrer, elle me révèle alors son nom et le téléphone de ses parents. Elle répète que je dois leur dire les « bonnes paroles ». Je prends donc rendez-vous avec cette famille, laissant entendre un « Je sais ». En fait, je n’en sais pas suffisamment pour faire un « signalement ».
Apparemment, C. ne va donc pas jusqu’au bout, elle ne conclue pas. Cependant, la fugue ne sera pas « un coup pour rien ». Elle décide de rentrer mais, elle en sait un peu plus. Le signifiant de la loi a été mobilisé. Le fait que le COP, embarrassé, fasse appel à l’institution judiciaire va permettre à C. de tirer, pour elle, les conséquences de sa parole. Quelques jours plus tard, c’est elle qui déclenchera avec l’aide de l’infirmière et de l’assistante sociale du collège, une mesure éducative. Les parents seront convoqués à la P.J.J. C’est là qu’est, en différé, le moment de conclure.
Elle amorce ainsi la procédure pour faire cesser le processus mortifère à l’œuvre dans cette famille et dans laquelle, elle aussi, est prise. Jusque là, elle consentait à être l’objet de jouissance de sa mère (cause de ses hurlements) et de son père (objet de ses raclées) en se soumettant à l’interdit d’aller parler à un psy. Au fond, c’est surtout au silence de la pulsion qu’elle était assujettie. Cette séparation, à son initiative, est pour elle, un moment de conclure car, cette fois, ce n’est pas seulement une échappée. Elle s’inscrit dans le défilé de la loi et implique le choix éthique de dénoncer les mauvais traitements, d’en assumer la responsabilité.

On voit donc sur le plan clinique la pertinence de différencier le « On sait » du temps 1 et le « On doit savoir » du temps 3. Le On doit savoir qui s’impose au moment de conclure est le résultat d’une extraction de savoir par le sujet. Insuffisant bien sûr car il ouvrira un travail de parole plus long. Mais cette démarche ne pouvait pas se faire sans un premier moment de conclure : un « ça suffit !». Cette série d’entretiens -ce qui fait son unité- donne au sujet, un aperçu du travail sur la causalité psychique. C’est une première élaboration de savoir qui enclenche le transfert et une première cession de jouissance.
Le On sait est généralisable ; il annule le sujet et le particulier (ce sont, par exemple, les discours courants tels que « Un enfant battu doit parler à un tiers, dénoncer etc.. »). Le On doit savoir est un moment purement subjectif (Ici c’est : « Il est temps pour moi de faire cesser cela »). La décision qui en découle n’est plus prise dans le lien à l’autre (ici, « leur faire peur »).
Ce n’est plus le « Il faut » qui est aux commandes mais le « Il me faut », c’est à dire « Je dois tirer les conséquences de ce que je sais. » Le « Il me faut » produit une discontinuité temporelle. Après, ça ne sera plus pareil. C’est une pure scansion qui anticipe sur sa certitude.
Le moment de conclure, dit Lacan, est « parallèle à la naissance du « je » psychologique ». Comment entendre cela ? Il faut souligner que, pour cette adolescente, l’acte de saisir le juge est essentiellement un acte de séparation. Pas seulement par ce qu’elle se dé-soude de l’emprise de ses parents. Mais parce qu’elle se produit comme sujet. La séparation porte ici non pas entre les ‘personnes’, mais sur la jouissance en excès. Elle cesse de consentir à ces pratiques nocives. Elle s’extrait ainsi du circuit de jouissance qui la passivait et, par-là, s’humanise.
C’est le même mouvement qui « donne la forme logique à toute assimilation ‘humaine’ », dit Lacan, en tant qu’elle se pose comme assimilatrice d’une barbarie. » C. en concluant, refait, pour elle, ce pas. « Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme ». C’est cela la vraie valeur de l’assertion subjective.
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