P. ROUX: Deux versions du désir de l'Autre


Ce Séminaire est celui de l’année 57-58. Il s’agit d’un livre très riche puisque Lacan élabore, au cours de cette année, plusieurs nouvelles avancées. Il écrit : L’instance de la lettre (Mai), La Question préliminaire (Décembre), La jeunesse de Gide (février), La signification du Phallus (Mai), la dernière partie est contemporaine de la rédaction de La direction de la cure (Juillet).
Pour dégager le mouvement général du séminaire on peut s’appuyer sur le commentaire de Barcelone et sur la conférence donnée à Marseille en 98. Ce qui fait la perspective générale -« La voie romaine »- c’est que Lacan fait passer les éléments de la doctrine, de l’Imaginaire au rang Symbolique. C’est le cas bien sûr pour le Nom-du-père mais aussi, ce qui est moins souligné, du désir de la mère (DM). Pour faire une métaphore, il faut deux signifiants. C’est ce qui est développé dans la 2ème partie Logique de la castration.

1. C’est également le cas du fantasme : « Il est absolument impossible de distinguer les fantasmes inconscients et les créations formelles du jeu de l’imagination si nous ne voyons pas que le fantasme inconscient est dominé, structuré par les conditions du signifiant » .

2. Et encore du fouet : « Nous avons affaire à un signifiant qui mérite d’avoir une place privilégiée dans la série de nos hiéroglyphes. Le hiéroglyphe de celui qui tient le fouet a toujours désigné le directeur, le maître. A partir de là, même un effet désagréable peut devenir une distinction subjective ».

3. Enfin la même opération s’applique au Phallus. Il faut s’y arrêter un moment. J.A Miller
considère ce point comme étant vraiment « La surprise du séminaire », à savoir le nouveau statut que Lacan donne au Phallus. Avant ce Séminaire on rangeait d’un coté le lieu de l’Autre comme trésor des signifiants et d’un autre coté on avait ce qui est de l’ordre du désir, de la sexualité. A partir du moment où Lacan fait du Phallus, qui était d’abord un objet imaginaire , un signifiant, cela introduit dans l’ensemble du signifiant « l’impureté du désir » .
Une phrase clef : « Il y a un autre signifiant privilégié (que le N.d.P) qui a pour effet d’instituer dans l’Autre quelque chose qui le change de nature, à savoir que l’Autre n’est pas purement et simplement le lieu de la parole mais qu’il est, comme le sujet, impliqué dans la dialectique du désir » . Lacan parle de « discordance » entre l’Autre et l’autre « qui pour être accessible au désir, doit se faire totalement objet » .
Le Phallus prend désormais une place cruciale dans la dialectique du désir et de la demande. C’est ce que je vais essayer de repérer dans deux cas qui sont deux conjonctures de début de travail. On y voit s’esquisser d’emblée deux versions du désir de l’Autre que Lacan épingle de deux formules d (0) pour la position de l’obsessionnel et d (x) pour la position hystérique.
Auparavant je rappelle un passage qui m’a paru très éclairant pour saisir la fonction que donne Lacan au phallus ф dans l’économie psychique.
Lacan nous explique que tout ce qui se produit dans la relation avec l’objet primordial, s’opère sur des signes, ce qu’il appelle « la monnaie du désir de l’Autre » . Or parmi ces signes, il en est qui se distinguent, ce sont des signes « constituants », c’est à dire « par où la création de la valeur est assurée (...), par où, le réel est frappé de cette balle qui en fait un signe » . On voit bien comment il fait passer le phallus au registre du signifiant. Ce n’est pas un signe comme les autres, c’est en somme le signifié commun à tout ce qui est désiré. Tous les objets libidinaux sont des équivalents du Phallus. Page 822 des Ecrits Lacan parle du Phallus comme « ce qui concentre le plus intime de l’auto-érotisme ».

Vignette Valentin :
Ce petit garçon de 9 ans est un insupportable trublion dans sa famille. Pendant les premières séances il amène chaque fois un nouveau jeu. J’entends cela comme une façon d’avoir affaire à l’autre réglé, l’Autre « des chaînes signifiantes qui tournent rond ». Et c’est lui qui dicte les règles du jeu, celles du Digimon par exemple. On est du coté de la règle, de l’algorithme et non de la loi du désir. Il a d’ailleurs une passion pour les « légaux ». Là aussi les choses s’emboîtent bien. On fabrique et au final il s’agit toujours de savoir lequel des véhicules, le sien ou le mien s’avère le plus solide lorsqu’on le laisse tomber d’une certaine hauteur. Ce premier temps s’épuise d’ailleurs très vite. A trop rester dans les semblants on s’ennuie. Je lui dis qu’il meuble, qu’il ne sait pas trop comment s’emparer de la séance, qu’il n’y est pas encore tout à fait.
C’est alors que se produit le moment de « vertige », ce moment où, le sujet « qui est en rapport avec le partenaire-parole doit le saisir comme objet du désir » . Valentin arrive en demandant « s’il est obligé de faire la séance car lui n’a pas envie de la faire ». A partir de là, pour ainsi dire, il tombe le masque. Il devient bougon, désagréable, opposant, railleur, agressif bref aussi insupportable qu’on le décrit à la maison. Il me situe désormais dans la série de ceux qui « l’énervent » qui recouvre à peu près tous ceux qui lui demandent quelque chose.
Il s’agit d’un moment crucial dans le démarrage du travail pour lequel Lacan nous donne un point d’appui. C’est au niveau de l’Autre barré que le sujet a chance de trouver sa réponse à la question du désir. Question que recouvre Valentin en posant le caractère « obligatoire » de la séance. Il ne s’agit pas de répondre « c’est obligatoire » auquel cas le sujet situera le commandement au lieu de l’Autre. Un Autre qu’il pourra alors détester comme celui qui empêche le désir. C’est ce qui s’est passé avec la dernière psychologue qui a répondu à l’invasion des légos par un « je ne joue pas à ces jeux là ». Valentin avait tiré de cette mise en échec une certaine gloire.
Il ne s’agit pas non plus de laisser courir en consentant à l’idée que la séance c’est quand on en a envie. Dans les deux cas on est dans la logique du « ou toi ou moi », logique obsessionnelle du désir que Lacan réfère au rapport d’agression typique du stade du miroir. Pour que le désir du sujet survive, il faut que celui de l’autre soit bâillonné. Il vise l’annulation du désir de l’Autre mais, de cette façon, c’est son propre désir qu’il détruit en retour. S’il réduit l’autre à sa merci, l’autre cesse de l’intéresser.
Je choisis de dire à Valentin la chose suivante : « Je ne suis pas d’accord que tu reparte avec ton problème juste après l’avoir posé . On cherchait une direction de travail et bien la voilà : n’est-il pas étonnant que tout le monde t’énerve » ? Il est avec tous les petits autres dans un rapport de « bagarre », de « rapport de force » dit sa mère.
Au moment de se quitter il continue à manifester à grand bruit son refus. Mais il marque qu’il sera là au prochain rendez-vous en allant cacher furtivement sa boite de crayons. Celle-ci était d’ailleurs si bien cachée que je ne l’ai même pas retrouvée après son départ.
Ce qui me semble intéressant dans ce début de travail, c’est qu’a partir de cette séance Valentin a commencé à mettre en oeuvre dans le transfert cette modalité d’annuler le désir de l’Autre mais en la symbolisant un tant soit peu. Dans l’agressivité en psychanalyse Lacan parle du transfert négatif comme du « nœud inaugural du drame analytique ». S’il ne l’élabore pas encore, Valentin accepte de la déposer. Ainsi il me fait décoder, bouche cousue, dans un langage gestuel qu’il m’adresse, le mot « Merde » et prend plaisir moqueur à me voir tâtonner dans la traduction, puis il va critiquer comme un instituteur mon écriture qualifiée de « nulle ». Il lui arrive aussi de fouiller dans ma poubelle et de commenter ses recherches « Aie, tu manges des compotes dans ton cabinet !! » etc..
A ses injures à décoder, je ne fais pas de commentaires mais je lui apprends que pour un certain Freud, la civilisation commence lorsqu’un homme a eu l’idée d’insulter son prochain plutôt que de lui lancer une pierre. Ce qui n’est pas sans l’intéresser : « C’est qui ce Freud ? » et il passe à autre chose.
Loin d’annuler le désir de l’Autre, l’hystérique soutient son désir par celui de l’Autre et le maintient vivant en tant qu’énigmatique. « Le sujet hystérique s’étiole comme une fleur privée d’eau s’il n’y a pas le désir de l’Autre pour le réveiller, lui donner des couleurs » . Sa visée est de vérifier que le champ de l’autre n’est pas mort. Qu’on n’a pas affaire qu’à l’Autre du signifiant. Aussi, le sujet hystérique va-t-il s’employer de diverse façons à dérégler le système de l’autre, se mettre en travers, le faire chuter..

Vignette Anaïs :
Anaïs, 13 ans, consulte parce qu’elle fait des crises qu’elle décrit ainsi : « Je pleure des nerfs et j’ai trop envie de me frapper ». Crises dont elle situe l’apparition, il y a trois ans, après le divorce de ses parents. La première formulation de sa demande est « d’arriver à mieux parler, notamment avec ses parents ». Et, logiquement, à peine ai-je formulé qu’elle me dise ce qui lui vient à l’esprit, elle s’installe dans le silence. Ce qui frappe est le coté vague, évasif de sa demande. Elle n’associe pas, répond de façon parcimonieuse aux questions. Je change alors de stratégie et cesse de lui en poser. Elle se contente de s’asseoir en face de moi, un vague sourire aux lèvres, et elle aussi attend. Je la reçois sur des temps très courts et plusieurs séances se déroulent ainsi. Jusqu’au moment où je lui fais remarquer sur le pas de la porte ce coté secret, un peu mystérieux « Je sais bien que vous me demandez quelque chose puisque vous venez, mais quoi ? ça reste énigmatique, peut-être que vous ne le savez vous pas vous-même... »
A partir de là Anaïs commence à construire ses crises. Son désir est embrouillé dans des histoires de séduction et de rivalité avec des filles où le garçon apparaît à peine, comme un enjeu de second plan. Celle qu’elle appelle « l’autre fille » la fait passer pour une menteuse auprès de sa meilleure amie en lui faisant croire qu’elle veut lui piquer son copain. Disputes, rancœur, crise et silence. Lorsque je mets l’accent -sans doute prématurément- sur l’enjeu, « A-t-elle tort lorsqu’elle vous soupçonne d’avoir des vues sur son petit ami »? elle rétorque « d’accord, il est beau mais il y en a d’autres de beaux dans le collège, je m’en fous de lui ». Je la laisse sur « C’est donc une histoire entre filles ».
Puis la même conjoncture revient. On lui met sur le dos quelque chose d’inavouable. Une fille de sa classe fait courir le bruit qu’Anaïs se fait toucher alors que c’est elle, l’accusatrice qui laisse toucher par son petit ami. Elle l’aurait vue de ses yeux. Cela débouche sur la question du respect. Elle m’explique que si l’on se laisse toucher, on n’est plus respectée. C’est sa question sur le désir de l’Autre, en tant que le corps y est impliqué, qu’elle aborde par le biais du petit autre. Elle déplace en quelque sorte le mystère de la jouissance sur une autre sur le mode imaginaire. « Toute hystérique, nous dit Lacan qui ne parlait pas encore de Jouissance, fait écho à tout ce qui est de l’ordre de la question sur le désir telle qu’elle se pose dans l’actualité chez quelques autres » .
Dans une troisième temps elle amène en quoi le divorce a perturbé le système des identifications. Son père, qui avant le divorce lui interdisait toute sortie, se montre maintenant bizarrement permissif. Et c’est maintenant sa mère qui la musèle . « Comment dire à ma mère que je veux aller habiter avec mon père ? » est la question qui la taraude. Pour l’instant elle n’arrive pas à poser cette demande, sauf justement lorsqu’elle est en crise, à bout de nerfs et sous forme de menace « Si ça continue, je vais vivre chez papa !», ce qui met un terme à la dispute. Cela donne une des coordonnées de la crise, comme un appel à l’Autre. Car lorsque sa mère lui répond que la porte est ouverte, i.e acquiesce à sa demande, elle reste mais insatisfaite.
J’ai été étonné de retrouver cette indication dans le commentaire que Lacan fait du cas Dora, qui éclaire singulièrement la sortie du silence d’Anaïs : « Parce que c’est une hystérique elle ne sait pas ce qu’elle demande, simplement elle a besoin qu’il y ait ce désir au de là » .

Ce qui m’a paru intéressant dans ces deux cas c’est qu’ils montrent bien ce que Lacan appelle la « dépendance primordiale du sujet par rapport au désir de l’Autre » . Dés qu’il entre dans la parole le sujet va tenter de viser et repérer le désir de l’Autre, au de là de la demande. Il ne peut pas faire autrement. Toute la quatrième partie du séminaire tourne autour du désir de l’Autre dont Lacan nous martèle la structure : on n’a pas affaire chez l’homme à un rapport simple à l’objet, un désir d’objet mais il y a un désir de désir. « Le sujet humain est ainsi dans un rapport à son être comme détaché » . Et l’orientation de la cure pour Lacan en 58 est la suivante : « Ce qui compte est de lui faire reconnaître (au névrosé), par rapport à ce qui est un x de désir chez la mère, en quoi il a été amené à devenir ou non celui qui y répond, à devenir ou non l’être désiré » .
D’autre part, dans sa version énigmatique ou dans sa version d’annulation, le premier bougé où il se manifeste a pour condition la rencontre d’un manque dans l’Autre. C’est un manque à savoir sur la demande pour Anaïs et un manque à être pour Valentin (Je lui dis en quelque sorte « tu n’y es pas tout à fait ») qui enclenche le mouvement du transfert.
On constate aussi l’effet inverse dans la cure : dés que le sujet croît savoir ce que veut pour lui l’analyste -autrement dit, qu’il a rabattu le désir sur la demande- le travail s’amortit. Il n’y a plus de place pour l’interprétation du désir car le désir est « toujours dans la marge, il lui faut le x hystérique pour exister » .
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