A. REVEL: L’enjeu de la pensée


Dans le texte sur le temps logique de J. Lacan, pour que les prisonniers triomphent de l’épreuve auquel le directeur de la prison les soumet il faut qu’ils trouvent ce qui les marque dans leur dos mais aussi qu’ils justifient, explicitent la logique de leur conclusion, en quelque sorte rendent compte de leur pensée.
L’emprisonnement peut être pris comme l’aliénation au sens lacanien, plus précisément, l’emprisonnement dans les données de l’épreuve formulées par le directeur peut être pris pour l’assujettissement au discours de l’Autre.
Cette prise là, cette morsure produit une perte qui a pour conséquence la division du sujet. Comment sortir de là ?

A travailler ce texte j’ai eu le sentiment que le problème se posait aussi à moi : Comment rendre compte de sa lecture ?

On sait, à le lire, que de rond noir il n’y a n’a pas. Il n’y a que des ronds blancs. J’interroge là le statut du rond noir car le rond blanc je le pose comme équivalent à un trait : comme « je suis homme ». Là c’est ce qui est vu. Le rond blanc est sur le dos des autres. Le rond noir prend la place du représentant de ce que je ne vois pas et que pourtant il faut que j’intègre dans mon raisonnement pour pouvoir m’en sortir.
Je souligne cela car dans le raisonnement des prisonniers il y a tout de suite un hétérogène :
Il y a ce que je vois et ce qui représente ce que je ne vois pas. Cela pourrait être dit :« non rond blanc », c’est à dire par un négatif.
La question dans ce texte n’est pas de comment trouver la couleur mais sur quoi s’appuie la pensée pour s’en sortir.

Je n’aborderais pas les péripéties non anecdotiques, les scansions, je les suppose connues.
Avec le mouvement simultané des trois prisonniers vers la sortie le doute apparaît :
L’autre sur lequel je pose mon raisonnement doit être supposé aussi faisant une hypothèse. Voilà à quoi mon raisonnement aboutit. Aucune certitude ne peut se déduire.
Ces autres dans le sophisme sont ceux sur qui j’appuie ma pensée pour avancer. Ces autres sont les supports, les éléments de ma pensée
Le prisonnier calcule , pense , il fait des hypothèses sur ce qui se passerait si l’autre le voyait noir et il fait des hypothèses que l’autre pense qu’il fait des hypothèses etc..
Dans le raisonnement il y a un « Je pense que je suis ce que l’autre pense que je suis ».
Cela nous renvoie à ce que Lacan a developer à partir du cogito de Descartes.
C’est un « je suis » supporté par la pensée, c’est un « Je suis cet autre pensé » .

Cette réalité qui est ma réalité pensée comporte un point de fuite ou, au point de vue mathématique, une limite.

Conclure sur moi sera toujours plombé par cet autre car cela introduit un temps de retard : Je suis pensé par l’autre. L’autre pourra toujours conclure avant moi, même si c’est l’autre de ma pensée qui est envisagé, il me dérobera toujours la conclusion.
C’est le « Là où c’était » du « Là où c’était je dois advenir » de Freud.

Le doute vient donc à ce point de fuite. C’est la pensée même qui touche sa limite du fait de la division du sujet. Il y a une perte dans le « Je pense », L’acte de sortir c’est tirer la conséquence de cette perte.
Quelle est cette perte ?

Rappelons-nous que ce qui est recherché c’est ce que l’autre voit de moi et qui m’est inaccessible.
« Je pense que l’autre me voit ».Au delà de cela c’est « L’autre me pense, je suis l’enjeu de sa pensée, ce qui ne se voit pas est l’enjeu de la pensée de l’autre » : Il s’agit ici de l’objet regard, ce regard perdu de l’Autre.

Voilà le point qui troue la pensée, où dans celle ci il y a une fuite, une perte.

Encore p 47 « Ce qui mériterait d’être regardé de plus prés est ce que supporte chacun des sujets non pas d’être un entre autres, mais d’être, par rapport aux deux autres, celui qui est l’enjeu de leur pensée. Chacun n’intervenant dans ce ternaire qu’à titre de cet objet a qu’il est sous le regard des autres ».

Au non vu de l’instant de voir s’est substitué le doute du temps de comprendre, et la hâte du moment de conclure.
Je poserais cela comme trois formes successives de l’hétérogène à la pensée. La hâte est un hétérogène sous la forme du temps.

Venons en à la cure et à la séance courte.

Le sophisme reste un sophisme. Il serait faux d’y trouver dans les personnages qui s’y agitent la scène de l’analyse.
Le prisonnier pense avec l’autre, le transfert ramène cette pensée à un autre précis, concret : l’analyste. Une cure ne peut se faire qu’avec la présence et l’usage de l’analyste.
Dans le séminaire intitulé : « L’acte psychanalytique » (Cours du 17 janvier 1968) Lacan pose l’acte psychanalytique comme consistant en supporter le transfert, «… feindre que la position du sujet supposé savoir soit tenable… » dit il, pour que de ce savoir qui est un - Je n’en veux rien savoir- s’extraie l’objet a. Cet acte inclue donc à la fois le transfert et l’extraction, ce qu’il a appelé la séparation.

Ce –couper court- de la fin de la séance c’est un acte qui dans le transfert va en sens inverse de celui ci. C’est la concrétisation , dans la séance, de ce point hétérogène au signifiant dans une chute du temps. Le transfert lui amène vers cette éternisation du temps corrélative du sujet supposé savoir.
C’est une concrétisation de l’inconscient non comme une substance contenue dans la besace, mais comme la pulsation de l’ouverture-fermeture de la nasse. C’est l’inconscient pulsation temporelle que souligne Lacan dans le séminaire XI (voir article de Pierre Gilles Gueguen dans la LM de juin

L’Autre du savoir tombe. Il s’agit là d’un précipité au sens du temps et au sens chimique :
Une cristallisation qui se forme tout en tombant.

Pour cela il faut du temps car cet autre savoir, celui qui a rapport avec cette perte et cette causation par l’objet a , il lui est difficile d’advenir ; Le –je n’en veux rien savoir –va à l’inverse de la coupure.

 
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