N. MAGALLON: Fixations


« Il apparaît dans cette affaire, nous dit Lacan dans Petit Discours aux psychiatres, quelque chose d’inattendu, à savoir l’intrusion incroyable, obscène, déplacée, pas à sa place du tout de la sexualité là où on l’attendait le moins » . C’est « l’aveu du sujet comme affecté du sexe » qui est concerné. Lacan parle aussi de déclaration de sexe.

Dans ce texte de 67, Lacan insiste sur l’antériorité de la chaîne signifiante par rapport au sujet. Car « le langage fait le sujet » .
C’est la fonction du signifiant d’engendrer le sujet, comme effet du signifiant.
Mais voilà, nous dit Lacan, et c’est l’expérience de l’analyse qui nous le montre, voilà que dans cette fonction du signifiant, celle d’engendrer un sujet, « prédomine une difficulté. Faille, trou, manque, précise Lacan. Une difficulté qui est très précisément liée à l’aveu, l’articulation du sujet en tant qu’il s’affecte d’un sexe » .
A ce moment, « le signifiant se montre manifester des défaillances électives » . Des défaillances, donc, qui sont intimement liées à la fonction même du signifiant.
C’est embêtant. Car si le sujet est l’effet d’une fonction du signifiant et que ce même signifiant défaille dans cette fonction, au moment même de la déclaration de sexe, on ne voit pas bien ce que serait un sujet affecté d’un sexe. Un tel sujet serait incompatible, contradictoire avec la définition du signifiant.
Lacan nous donne des solutions à ce problème : la castration, mais aussi « la fonction que jouent éventuellement un certain nombre d’objets » . Objets a.
Cet objet a doit être considérer « comme la formule générale » de ce qui se manifeste de la division du sujet.
La division du sujet vient dire « qu’il se produit quelque chose d’autre de l’effet du langage » , quelque chose d’autre que de faire un sujet. Cet autre effet du langage, « étroitement lié cependant nous dit Lacan à son premier effet, est une certaine participation du corps en tant que réel » . L’être parlant, qui a une dépendance première de la chaîne signifiante, y reste fixé en certains points.
La participation du corps en tant que réel, serait cet effet de fixation en certains points.

Ce qui renvoie à la notion de fixation. Terme très fréquent chez Freud.
Pour lui, la fixation intervient dans toutes les structures. Elle joue un rôle important dans le mécanisme de la formation des symptômes, via le refoulement, cela à entendre dans un sens large puisque Freud en parle à propos de Schreber.
Pour nous faire comprendre ce qu’est la fixation, Freud nous propose, en 1909, une comparaison. Celle d’un promeneur en ville qui s’arrêterait au pied de monuments commémoratifs de quelques évènements fort anciens : reine morte 800 ans plus tôt, incendie datant de 1666. La fixation, c’est cela : en chemin, et nous verrons que ce chemin est un retour, des symboles, entendons des points sur la chaîne signifiante font arrêt.
D’où vient ce phénomène de fixation ? D’une propriété de la libido, l’adhérence. La libido a tendance à adhérer en certains points de son parcours. Ces points, ce sont des traces mnésiques, des impressions de la vie sexuelle infantile, liées à des événements purement accidentels, contingents, fortuits dit Freud. Il faut noter que « ces évènements n’ont pu avoir aucune importance à l’époque où ils se sont produits » .
Un fois ces points inscrits, et ils s’inscrivent pour tous, normaux ou malades, précise Freud, que se passe-t-il ? Rien. La pulsion sexuelle, la libido continue son chemin. Plus tard, elle rencontre quelques empêchements extérieurs, lui interdisant l’accès à la motilité. Soit parce que la réalité refuse à cette pulsion sa réalisation, soit parce que le moi s’y oppose. Ces empêchements Freud les appelle Frustration, Versagung, un non, un dire non à la réalisation de la pulsion. Non, là, tu ne passeras pas.

Venons en au mécanisme de la fixation et à la formation des symptômes, via le refoulement.
Freud distingue trois phases dans le refoulement :
« La première phase, c’est la fixation qui précède et conditionne tout refoulement » .
C’est le moment du refoulement originaire. « Le représentant psychique de la pulsion se voit refuser la prise en charge dans le conscient. Avec lui, se produit une fixation » . Dans « Pulsions et destins des pulsions », Freud définit la fixation comme une liaison particulièrement intime de la pulsion à son objet.
Deuxième phase : c’est le refoulement proprement dit
C’est un processus qui émane du moi, actif, alors que la fixation est un processus passif. C’est un processus qui peut se dérouler en silence, qui en soi n’est pas pathologique, et qui est très fréquent.
Nous sommes au moment de l’empêchement signalé plus haut. Moment de frustration, où, ça ne passera pas. Ca ne passera pas dans le lieu du conscient, interdisant ainsi l’accès à la motilité, nécessaire à la réalisation de la pulsion.
Freud « attire tout particulièrement notre attention sur un fait » : « Il n’existe aucun rapport entre la notion de refoulement et celle de sexualité. » Etonnant, non ? Pourquoi ? Parce que le refoulement est un processus purement topique et non pas économique. Il assigne l’inconscient comme espace possible d’expression de la pulsion. Le refoulement n’est pas un processus libidinal, il consiste en un détachement de la libido de la représentation, rendant celle-ci comme éteinte.
La sexualité intervient dans la question qui se pose après : « A quel usage particulier est employée la libido ? » La plupart du temps, elle est obligée de rebrousser chemin le long de la chaîne signifiante, jusqu’au points de fixation, qui fonctionnent alors comme une digue arrêtant le retour en arrière. Ca, c’est la régression.
Dans la paranoïa, la libido, rebroussant chemin le long de la chaîne signifiante sans pouvoir se réinvestir ailleurs, est détachée par le mécanisme du refoulement des représentations qui se succèdent d’où cet effet de « perte de la réalité », de « perte d’un contact de nature vitale ». Pour arriver, enfin, à ce point d’arrêt, où « elle est employée à l’amplification du moi » .
« La troisième phase est la plus importante en ce qui touche les phénomènes pathologiques » .
C’est le moment de l’irruption en surface. Cette irruption prend naissance au point où eut lieu la fixation. Car ces points, ce sont justement « les points faibles de tout l’édifice » , nous dit Freud. La digue ne peut que lâcher. Entendons édifice, comme édifice signifiant. On retrouve là la défaillance élective du signifiant à ce point où le sujet s’affecte d’un sexe, à ce point de déclaration de sexe, dit Lacan. Qui rajoute que si cette histoire de déclaration de sexe est « incompréhensible », c’est que nous attrapons la sexualité du côté de « l’instinct, l’émotion, l’attrait ou l’affect », alors qu’il s’agit de l’aborder du côté de « l’acte sexuel, l’acte ayant en lui-même cette dimension du signifiant » .
Donc, la digue lâche. Il y a irruption en surface, percée, tendant à la réalisation de la pulsion, si longtemps empêchée d’accès à la motilité. Peut-on parler ici d’acte sexuel ?
Le mécanisme de l’irruption, c’est le mécanisme de formation des symptômes.

Je m’arrêterais là en ce qui concerne Freud en retenant 3 points :
- La succession : fixation, frustration, régression, irruption au point de fixation
- Dans la paranoïa, au point de fixation, amplification du moi
- L’irruption, la percée à considérer comme une réalisation, un accès à la motilité.

De ce que je peux en savoir, Lacan, lui, parle très peu de fixation. Je retiendrais une occurrence du séminaire V, les « Formations de l’inconscient » : « La névrose, nous dit-il, ce n’est pas la fixation imaginée comme le fait qu’en un point, le sujet a mis le pied dans un pot de colle. La fixation, si ça ressemble à quelque chose, c’est plutôt à des piquets destinés à maintenir quelque chose qui autrement se sauverait » . Ce « qui autrement se sauverait » me semble important dans certains cas de psychose.
Aussi, j’étais arrêtée, absorbée par les termes freudiens : fixation, régression, limite, irruption. M’est alors revenue la phrase de Lacan dans le texte des Ecrits de 1966, « De nos antécédents ».
Je le cite : « La fidélité à l’enveloppe formelle du symptôme, qui est la vraie trace clinique dont nous prenions le goût, nous mena à cette limite où elle se rebrousse en effets de création. Dans le cas de notre thèse (le cas Aimée), effets littéraires, - et d’assez de mérite pour avoir été recueillis, sous la rubrique de poésie involontaire, par Eluard. »
Lacan poursuit : « En outre, l’effet comme de soufflage qui dans notre sujet avait couché ce paravent qu’on appelle un délire, dès que sa main avait touché, d’une agression non sans blessure, une des images de son théâtre, redoublait la conjugaison de son espace poétique avec une scansion de gouffre. »
Les effets de consonance des mots : trace : suivre un chemin ; limite ; le terme de rebroussement, m’incitèrent à aller chercher du côté de la thèse de Lacan dont j’avais différé la lecture jusqu’alors. Et, surprise ! Lacan y parle de fixation.

Aimée, âgée alors de 38 ans, tente d’assassiner à son arrivée au théâtre une actrice parisienne assez connue Mme Z. Ce geste, Lacan le qualifie d’attentat. Aimée est ensuite emprisonnée à la prison des femmes de Saint-Lazare, délirante. Délire de persécution envers Mme Z et un écrivain M. PB. Ses persécuteurs veulent la mort de son fils, le menacent. Erotomanie envers le Prince de Galles auquel elle adresse pendant un temps précédant l’attentat de nombreuses lettres, et des écrits. Tendances mégalomaniaques : elle avait une mission à accomplir.
Son délire tombe brutalement au bout de 20 jours de prison : « Alors que tout le monde était couché dit-elle, je me mis à sangloter et à dire que cette actrice ne me voulait rien, que j’aurais pas dû lui faire peur. » Tout le délire est tombé en même temps, « le bon comme le mauvais » . Aimée est ensuite conduite à Ste-Anne, où elle rencontrera Lacan durant un an et demi environ.
Sur son enfance, je retiendrais trois éléments.
Une succession d’enfant mort : L’aînée de la fratrie est une première Aimée, née 7 ans avant l’Aimée de Lacan. Suivent deux autres filles, qui exerceront une autorité maternelle sur Aimée. La première Aimée décède à 5 ans, brûlée vive. A nouveau, la mère est enceinte et accouche d’un enfant mort-né, puis 11 mois plus tard de l’Aimée de la thèse de Lacan.
Ensuite, le lien affectif très intense, signalé par Lacan, qui a uni tout particulièrement Aimée à sa mère, psychotique, dont le délire éclatera à propos de l’attentat.
Le troisième élément que je voudrais relever est ce que Lacan signale comme « l’influence profonde qu’a exercé sur Aimée la vie de la campagne » .
« Dès avant l’adolescence, des traits de sa sensibilité se forment au contact du milieu agreste. Traits qui ne sont pas communs, précise t’il : l’expansion quasi-érotique de soi-même que l’enfant trouve dans la nature a tous les caractères d’une passion, avec un développement de l’activité imaginaire qui a pris chez Aimée la forme d’une dérivation de l’énergie vitale » .

L’enfance d’Aimée ne signale aucun incident. Elle poursuit des études, renonce à la carrière d’institutrice pour rentrer dans l’administration où elle épouse son mari. Huit mois après, la sœur aînée d’Aimée vient habiter avec le couple.
C’est à l’occasion d’une première grossesse, après 4 ans de mariage, que surgissent les premiers phénomènes élémentaires : « états oniroïdes souvent colorés d’anxiété » , symptômes interprétatifs. L’enfant naît mort. « C’est avec le trauma moral de l’enfant né mort, nous dit Lacan, qu’apparaît chez Aimée la première systématisation du délire de persécution » autour de Melle C, ancienne amie intime d’Aimée.
Une deuxième grossesse survient avec le retour des états dépressifs et interprétatifs. Un fils naît. Aimée s’en occupe « avec une ardeur passionnée » . Puis elle devient de plus en plus hostile et querelleuse. Son mari apprend qu’elle veut partir pour l’Amérique.
Enfin, bref, la famille, dont la sœur, demande son internement, un premier internement 10 ans avant l’attentat. Elle en sort au bout de 6 mois, non guérie. Décide d’habiter à Paris, loin de sa famille, visitant son fils régulièrement. Pendant son séjour à Paris et jusqu’au bout, elle maintient une activité professionnelle satisfaisante et s’adonne de façon presque excessive à toute sorte d’études. Elle voulait devenir romancière. Mais le délire continue. Sa persécutrice passe de Melle C à Mme Z en empruntant d’autres personnages féminins. Ces personnages sont des femmes de lettres, actrices ou écrivains, célèbres. Ce délire est accompagné dans l’année qui précède l’attentat de productions littéraires, deux romans qu’elle tentera de faire publier. Le refus de l’éditeur entraîne chez elle une réaction violente. Elle agresse l’employée qui lui présente le refus et lui rend ses manuscrits. Dans les derniers mois, elle adresse ces deux romans au prince de Galles avec des lettres signées, ce qu’elle ne faisait pas jusqu’alors. De plus, les visites auprès de son fils se multiplient. Elle « se livre auprès des siens aux démarches les plus alarmantes » , décide de divorcer, menace. « Je veux divorcer, je suis prête à tout, sinon je le tuerai » , dit-elle à sa sœur. Il est à remarquer, note Lacan, que « les proches de la malade ne craignent pas moins ses menaces pour l’enfant que pour le mari » .

Lacan s’arrête sur « la chute brutale du délire ». Dans sa thèse, il constate que cet arrêt n’a pas suivi immédiatement l’acte mais qu’il a fallu 20 jours de prison. Avec la prison, Aimée « a « réalisé » son châtiment » . Elle l’a dit : si ses persécuteurs lui en voulait tant c’était pour la châtier. Ce qu’elle « réalise » alors après la prison, nous dit Lacan, « c’est qu’elle s’est frappée elle-même » , ce qui entraîne la chute du délire. D’où le terme de paranoïa d’auto-punition.

Lacan nous dit qu’il a été conduit à une limite par fidélité à l’enveloppe formelle du symptôme.
L’enveloppe formelle du symptôme, comment Lacan l’a-t-il construite dans sa thèse ?
D’abord, d’une façon très freudienne : pulsion homosexuelle visant la mère, derrière la soeur, et négation de la phrase : je l’aime, moi, une femme, elle, une femme donnant la syntaxe des différents délire paranoïaques.
De plus, ajoute Lacan, « les persécutrices d’Aimée sont des prototypes qui ont une valeur double, affective et représentative » .
Elles sont des substituts de la sœur ce qui leur donne leur puissance affective. Et elles ont une valeur représentative en tant qu’elle représente la femme idéale pour Aimée. « Aimée frappe donc son idéal extériorisé. Mais l’objet qu’atteint Aimée n’a valeur que de pur symbole, et elle n’éprouve de son geste aucun soulagement » .

Ensuite, Lacan constate ce qu’il appelle « l’organisation centrifuge du délire qui fait l’atypie du cas Aimée » . Les persécutrices sont de plus en plus « éloignées » de la sœur pour atteindre à une valeur d’idéal. Ce mouvement centrifuge pourrait s’expliquer par « une fuite loin de l’enfant » pour tenter de se défendre contre une pulsion que Lacan qualifie « de perversion de l’instinct maternel » . « Les craintes que les proches avaient pour l’enfant seraient justifiées. Et l’assouvissement autopunitif, nous dit Lacan, qui est à la base de la guérison, aurait été déterminé en partie par la « réalisation » de la perte définitive de l’enfant » .

Le troisième point auquel Lacan apporte beaucoup d’attention, ce sont les écrits d’Aimée et tout particulièrement ses deux romans dont il publie dans sa thèse de nombreux extraits. Il en souligne la valeur littéraire. Aimée « parvient à donner une forme littéraire non sans valeur aux expériences les plus valables qu’elle ait su vivre, à celles de son enfance » , nous dit-il. « Nous en trouvons à chaque instant l’expression la plus heureuse. Tous ces traits nous indiquent sous des formes différentes quelque fixation infantile de la sensibilité. »
Dans les extraits qu’il nous propose Lacan souligne certains passages. Je relève là : « parfiler » les vêtements, « à l’andain recèpe les bois » , ou encore « j’éparpille des brassées de stellaires » . Ces passages sont en lien avec le côté rural d’Aimée.
Lacan nous parle dans l’enfance d’Aimée d’expansion quasi-érotique du moi, de dérivation de l’énergie vitale, traits se formant au contact du milieu agreste. Peut-on parler là de points de fixation ?

A décortiquer, pour garder un vocabulaire agricole, l’enveloppe formelle du symptôme, en suivant Lacan, nous voilà arrivés à cette limite, où elle se rebrousse en effet de création.
Lacan, en 66, signale que l’effet de soufflage, qui a couché le délire, a eu lieu dès qu’Aimée, de sa main, a touché la victime alors que dans sa thèse, il insiste sur les 20 jours de prison. Peut-être Lacan laisse t’il alors de côté la thèse de l’autopunition pour accentuer l’ordre d’une réalisation, la perte définitive de l’enfant.
L’effet de cet acte redouble, entendons renouvelle en l’augmentant considérablement, la conjugaison de son espace poétique en une scansion de gouffre, nous dit Lacan.

Reprenons : Frustration, régression jusqu’au point de fixation déjà là, où la digue lâche. Percée, permettant une certaine réalisation de la pulsion, un certain acte sexuel.
Pour Aimée, deux réalisations :
Une création littéraire qui, en ce point, déploie un espace poétique qui est intimement lié à une dérivation de l’énergie vitale nous dit Lacan dans sa thèse, au joint le plus intime du sentiment de vie aurait-il pu dire en 57, scansion de gouffre en 1966.
Un passage à l’acte qui, peut-être, réalise la perte définitive de son enfant.

Je terminerais sur une question : dans cette histoire quid de l’objet ?

Nicole Magallon

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