D. PASCO: De la pulsion orale


Le concept de pulsion constitue l’un des 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse dans le séminaire XI de Jacques Lacan. Freud le rattache à l’organisme et isole différentes pulsions qu’il nommera « pulsions partielles ». la pulsion orale est l’une d’entre elle, la première rencontrée dans la vie du sujet, dès sa naissance et peut-être avant. Selon Freud, l’enfant est introduit dans la dimension de la sexualité par son activité orale et le suçotement constitue la première activité sexuelle du nourrisson.

Le concept de pulsion orale tel que Freud l’élabore dans la première topique
La pulsion est d’abord conçue par Freud comme une poussée échappant au langage au cœur de l’inconscient et de ses formations. La pulsion orale est partielle, prégénitale et caractérisée par les 4 termes de la pulsion : le Drang (la poussée), la Quelle (la source), l’Objekt (l’objet), le Ziel (le but). Freud définit sa source dans une zone érogène particulière qui est le pourtour de l’orifice buccal (bouche, lèvres, dents) d’ailleurs nommé « l’enclos des dents » par J. Lacan dans le séminaire XI, expression empruntée à Homère. Son but est l’atteinte de la satisfaction. Son objet est le sein, Jacques Lacan y adjoindra deux autres objets, le phonème et la voix. L’objet n’est pas nécessairement approprié aux plaisirs de la bouche, car ce n’est pas lui qui compte mais ce qu’il cause, il est interchangeable. De même, la manifestation de cette pulsion ne se limite pas à la bouche. Freud mettra en évidence une disjonction du but et de l’objet de la pulsion et c’est cette disjonction qui fonde la psychopathologie de l’oralité, il fait référence à « l’ amateur de baisers », au fumeur et au buveur.

Dans l’étude du cas de Dora, nous interrogerons les raisons qui incite Freud à la qualifier de « suçoteuse » ? Pourquoi introduire la dimension orale dans la construction de ce cas ? Cela nous laisse supposer un lien insistant entre l’hystérie de Dora et la pulsion orale qu’il nous importait de découvrir plus précisément ? Freud s’arrête sur l’attachement de Dora à la pulsion orale et nous entraîne sur les chemins d’une analyse très précise, minutieuse et si lumineuse du matériel de la cure. Nous vous proposons une relecture de ce cas orientée par le concept de pulsion orale, à la recherche de ses manifestations, de comment elle est à l’œuvre chez le sujet et de son articulation aux symptômes. Mais auparavant, quelques éléments élaborés par Freud au sujet de l’articulation entre suçotement et pulsion orale.

Le suçotement comme manifestation de la pulsion orale
La pulsion sexuelle s’étaye sur la pulsion orale, constituée par un mouvement rythmique et répété des lèvres dont le but n’est pas l’absorption de l’aliment mais la satisfaction issue de l’excitation produite par le mouvement. Une partie des lèvres, la langue, les muqueuses ou une autre région de la peau deviennent les objets de suçotement. Pour Freud le suçotement est un acte sexuel auto-érotique car non dirigé vers une autre personne à travers lequel l’enfant se satisfait de son propre corps. L’activité de sucer essentielle au début de la vie du nourrisson, lui permet ensuite de retrouver un plaisir déjà éprouvé qui lui revient maintenant en mémoire, séparé de la nutrition. Dès l’apparition des dents, l’enfant peut faire autrement que « téter ».
Dans l’acte de sucer, il s’agit de retrouver un état de plénitude à tout jamais perdu.
Ensuite quand l’enfant éprouve le besoin de répéter la satisfaction sexuelle à travers la succion d’une partie de son corps propre, elle devient une seconde zone érogène de moindre valeur que la première. Cette insuffisance de la seconde sera une des raisons poussant l’enfant à se tourner vers une partie du corps de même valeur, les lèvres d’une autre personne, le baiser. Cependant tous les enfants ne suçotent pas. Citons Freud, "Si cette sensibilité [érogène de la zone labiale] persiste, l’enfant sera plus tard un amateur de baisers, recherchera les baisers pervers, et, devenu homme, il sera prédisposé à être buveur et fumeur. Mais s’il y a refoulement, il éprouvera le dégoût des aliments et sera sujet à des vomissements hystériques. A cause de l’utilisation commune de la zone bucco-labiale, le refoulement se portera sur l’appétit »2. Freud constate chez ses patients une relation entre les troubles de l’appétit, « la boule hystérique », « le sentiment de constriction de la gorge », « le vomissement », et la présence de la pratique de succion pendant l’enfance.

« Dora, la suçoteuse »
Sigmund Freud publie cette étude en 1905, soit, au moment où il créé « la pulsion » comme concept dans Trois essais sur la théorie de la sexualité auquel nous venons de faire référence. « Fragments d’une analyse d’hystérie (Dora)» est la première étude d’une série de cinq rassemblées dans Cinq psychanalyses. Elle nous intéresse particulièrement en tant que Freud y démontre l’habillage de la pulsion orale opéré par les troubles de Dora et les fantasmes bucco-génitales qui y sont liés. Il déplie de manière très surprenante le versant pulsionnel, ou jouissance, du symptôme et non uniquement le versant sens. La pulsion apparaît se satisfaire de compromis en induisant l’inertie du symptôme. Nous repérons les prémices d’une conception qu’il développera plus tard dans les conférences 17, « le sens du symptôme , et 23, « les modes de formation de symptôme » ayant trait à la libido, parues en 1916-17 dans l’introduction à la psychanalyse. Plus récemment, elles furent reprises par Jacques Alain Miller lors de conférences réunies dans « Le symptôme charlatan », collection Le Champ Freudien, où le symptôme est alors conçu comme ce qui réalise la connexion entre le signifiant et la pulsion avec cependant des limites.

Dora est une jeune fille de 18 ans lorsque son père lui ordonne d’aller consulter S. Freud. Il le décide après avoir trouvé une lettre d’elle dans laquelle « elle leur faisait ses adieux, disant ne pouvoir plus supporter la vie », le père de Dora ne craint pas le suicide mais prend ceci au sérieux, et malgré la résistance de sa fille, il décide de la faire soigner par Freud.
Dora a un frère d’1an ½ son aîné, un père d’une santé très fragile et forte personnalité auquel elle « porte une tendresse particulière », une mère décrite (par elle et son père) comme inintelligente et intéressée essentiellement par le ménage. Un autre couple intervient de manière décisive dans la vie de Dora, M. et Mme K…
Dora fut très proche de son père défaillant et malade, elle l’accompagna aux temps forts de la maladie et dans les multiples cures de celui-ci au cours desquelles ils rencontrèrent le couple K.
Dès l’âge de 8 ans, le premier symptôme repéré par un médecin comme « purement nerveux » apparaît, Dora souffre d’une gêne respiratoire permanente. Vers l’âge de 12 ans, apparaissent les migraines et les accès de toux, si les migraines disparaissent vers ses 16 ans, les quintes de toux persistent. Lorsque Freud la reçoit elle tousse d’une manière très particulière, les quintes durent entre 3 et 5 semaines et débutent par une aphonie complète. Elle était d’ailleurs devenue très résistante à cet endroit ne voulant plus consulter. Freud diagnostique une petite hystérie « avec symptômes somatiques et psychiques les plus banaux ». Il recherche chez Dora ce qui peut avoir eu l’effet de trauma et l’attribut à un évènement survenu avec Monsieur K, c'est-à-dire avec le mari de l’amie intime de son père. En effet, alors que Dora âgée de 14 ans se retrouve seule avec Monsieur K dans son magasin, celui-ci en profite pour l’embrasser sur la bouche en la serrant très fort contre lui. Dora a dû sentir son membre, événement qui a pu produire une excitation sexuelle chez elle. En réaction, elle ressent un dégoût intense, se détache de M.K…et sort.
Freud constate aussi les limites de sa théorie du trauma qui échoue à expliquer le caractère distinctif des symptômes, le trait unique à chacun d’eux. De plus, les symptômes de Dora sont apparus bien avant cette scène, dès l’enfance.
A ce moment, est tenue pour hystérique, toute personne chez qui l’excitation sexuelle provoque surtout ou exclusivement du dégoût et il cherche à éclaircir le mécanisme « d’interversion de l’affect » à l’œuvre. Il remarque que chez Dora, il s’est produit un déplacement, à la place de la sensation génitale qui fait défaut ici, il y a chez elle une sensation de déplaisir liée à la partie muqueuse supérieure du canal digestif : le dégoût. Le baiser a pu influer sur cette localisation. Ce dégoût n’était pas devenu un symptôme permanent mais était très vif pendant le traitement. Dora mangeait difficilement, elle avait « une aversion alimentaire ».
Selon Freud, le dégoût correspond ici à «un symptôme de refoulement de la zone érogène labiale (gâtée par le suçotement infantile) » et son origine dans la scène du magasin serait due à une réaction à l’odeur (ou à l’aspect) des déjections. Or le membre viril de l’homme (pressé contre Dora) peut lui rappeler les fonctions excrémentielles ou celle de la miction. Cette fonction est la plus ancienne et la seule connue à l’époque présexuelle. Le dégoût deviendrait ainsi une « expression affective de la vie sexuelle »4. Ces liens entre le sexuel et l’excrémentiel ont des effets pathogènes pouvant provoquer certaines phobies. Deux autres symptômes sont du même ordre et déclenchés par le même évènement, la sensation de pression sur la poitrine (déplacement de l’excitation sexuelle fixée alors à cet endroit) et l’horreur des hommes en tête à tête tendre avec une femme qui ressemble au mécanisme de la phobie.
Concernant les crises de toux et d’aphonie très fréquentes, Freud cherche un rapport entre leur apparition ou disparition et la présence ou absence de l’être aimé qu’il suppose encore à ce moment être M. K. (vous savez qu’il reviendra sur cela). Il en déduit un renoncement à la parole de Dora lors des absences de M. K. La formation de ce symptôme hystérique se produit en raison d’une causalité psychique et d’ « une complaisance somatique… qui procure aux processus psychiques inconscients une issue dans le corporel ». Freud déplie ce symptôme selon ses deux versants, sens et jouissance, pourront-on dire aujourd’hui. Ceux sont les énergies pulsionnelles (dites instinctuelles) à l’œuvre ici qui produisent le symptôme hystérique, elles sont fournies à la fois par la sexualité normale et par les émois pervers inconscients.
C’est la raison qu’il donne au symptôme de Dora qui avait sans doute déjà entendu parler de cette modalité de relations sexuelles, la succion de la verge, à la suite de quoi elle avait développé un fantasme inconscient qu’elle exprimât par une sensation d’irritation dans la gorge et par la toux.
La « condition somatique » des symptômes emprunte donc des voies déjà tracées, ainsi Dora se rappelle avoir été dans son enfance « une suçoteuse » jusque l’âge de 4 - 5 ans et se souvient d’une image précise « elle se voyait par terre, dans un coin, suçant son pouce gauche tandis qu’elle tiraillait en même temps, de la main droite l’oreille de son frère tranquillement assis à côté d’elle. » Image d’un mode complet « d’assouvissement » des pulsions orales et génitales, ces deux jouissances sont ici intriquées dans un moment de jouissance parfaite et silencieuse. Cette forme de satisfaction liée à une situation où Dora est prise entre l’identification au phallus et son attachement à l’objet oral constitue une modalité fondamentale dans l’organisation de sa vie et fait d’elle « une suçoteuse ». Un élément clé de la constitution du symptôme de type oral est ce que Freud désigne par les termes de « la complaisance somatique » qui est due à l’activité intense de cette zone érogène, dès l’enfance lors de la succion du sein maternel ou du biberon et qui garde cette qualité plus tard dans le baiser devenant ensuite la condition de cette complaisance somatique.
Plus tard, selon ce même mécanisme, le fantasme pervers de succion du pénis se forme avec «une origine des plus innocentes » ; il est la refonte d’une impression préhistorique, nous dit Freud, de la succion du sein.
La tendance à la conservation du symptôme est due à sa constitution même et plus particulièrement à sa part somatique (la pulsion étant alors rattachée au somatique), laquelle est la plus constante et la plus difficile à remplacer alors que la part psychique est la plus mobile.
Le premier rêve que Dora rapporte à Freud pendant sa cure et surtout l’interprétation proposée par Freud au sujet d’une odeur de fumée qu’elle sent chaque matin au réveil confirme cette présence insistante de la pulsion orale. Cette perception correspond à son désir d’un baiser venant de Mr K… ou de son père, ou de Freud, tous les trois sont fumeurs. Ce « dire sexuel » réveille le souvenir du baiser de fumeur donné par Mr K deux ans auparavant, dont « Dora, la suçoteuse » s’était alors défendue par le dégoût. Cette scène réactivée dans la cure par le transfert fait surgir le désir d’un baiser de Freud, également fumeur, et la crainte qui lui est associée. Cela conduit Dora à interrompre sa cure au bout de 3 mois.

Nous quittons là Freud et Dora et ce qu’ils nous ont permis, aujourd’hui, de développer sur l’articulation du Dire sexuel et de la pulsion orale.
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