F. HACCOUN: Etre mère


ETRE MERE

"Etre mère" pose la question de la maternité à laquelle toute femme répond par sa modalité propre : ambivalence, refus, désir ou impossible...
La question "que suis-je en tant que femme ?", question au coeur de chaque sujet féminin, peut ou ne peut pas croiser le signifiant maternité représentant une femme devenue mère d'un enfant.
Le discours ambiant tend plutôt à définir la féminité par la maternité –jamais assez mère- . Souvent, ce discours tend même à nommer péjorativement celle qui refuse à se ranger ou pas sous le signifiant "mère" : vieille fille, mère dénaturée..., autant de ratés de l'équivalence féminité / maternité. Lacan a pu le soulever dans le séminaire Encore (p13) : "Pas de caractère secondaire de la femme, parce que jusqu'à nouvel ordre, ce sont ceux de la mère qui priment chez elle..."
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"Etre mère", de plus, est écrit dans sa conception ontique, c'est-à-dire, relevant de l'être au sens plein alors que l'être, pour Lacan, n'est pas saisissable de structure, il fait objection dans le discours analytique. Le sujet est divisé par l'opération signifiante et porte inexorablement la barre du manque à être ( S barré). De fait, être mère suggérerait une existence non divisée, venant en opposition avec la formule lacanienne "la femme n'existe pas", au sens où un signifiant manque à la représenter.

Je me propose, pour ce travail, de mettre en tension ce qu'est "être mère" et " être femme", en survolant quelques points clés chez Freud, Mélanie Klein puis Lacan. Ces trois approches me semblent rendre compte, chacune à sa façon, de la dialectique entre "être mère" –"être femme" avec leurs points de butée et leurs avancées
Commençons par le versant freudien où "être mère" semble conditionner le destin de la femme.



FREUD OU L'HERITAGE DE LA MERE PRIMORDIALE.


En 1922, dans son article sur "la tête de méduse" (Résultats, Idées, Problèmes II p 49) La vision mythique de la tête coupée de la méduse provoque l'horreur face à la castration maternelle. Voici la métaphore : "un organe adulte entouré d'une chevelure de poils, fondamentalement celui de la mère".
En 1925, Freud fait de l'envie du pénis le ressort du complexe d'Oedipe chez la fille au moment de la phase phallique, découverte lourde de conséquences pour elle : "Elle remarque le grand pénis bien visible d'un frère ou d'un camarade de jeu, le reconnaît tout de suite comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché et dès lors elle est victime de l'envie du pénis... Elle a vu cela, sait qu'elle ne l'a pas et veut l'avoir". (La vie sexuelle, p. 126, 127)
M.H. Brousse («Une difficulté dans l'analyse des femmes" Ornicar n°50) insiste sur le terme "caché", c'est sous ce mode du caché que l'avoir se manifeste dans la problématique du féminin, qui touche aussi bien la petite fille que la mère. Les objets précieux de la mère sont cachés : armoires fermées, tiroirs secrets, objets hors échange gardés par la mère pour sa propre jouissance.

De l'envie du pénis, Freud retire des conséquences psychiques pour la sexualité féminine. La mère, (c’est la 3e conséquence) ¸ est désignée comme responsable de ce qui manque à la fille, le pénis. Pour Freud, c'est un véritable "préjudice".

Dans son article suivant de 1931, sur la sexualité féminine, Freud accentue encore la haine à l'égard de la mère. Ce sentiment d'hostilité est strictement corrélé au destin du phallus chez la fille. Ce qui explique cette haine pour Freud, c'est "que la mère à omis de munir la petite fille du seul organe génital correct ; elle l'a contrainte à partager l'amour maternel avec d'autres, elle ne remplit jamais toutes les attentes..." Le reproche à la mère, Freud le reprendra en 33 dans sa conférence sur la féminité, et qui remonte au plus loin est qu'elle a donné trop peu de lait à l'enfant, ce qui est interprété par un manque d'amour de sa part... Freud ajoutera qu'il faut plutôt y voir "que l'avidité de l'enfant pour sa première nourriture soit insatiable, qu'il ne se console jamais de la perte du sein maternel..." (p 163) L'accusation suivante, en lien avec la composante orale, jaillit lorsque un nouveau bébé apparaît dans la chambre d'enfant, entraînant une haine jalouse contre lui.
En 33, Freud expose sa conviction que "L'on ne peut pas comprendre la femme si on ne prend pas en considération cette phase de l'attachement préoedipien à la mère".
Pour le petit garçon puis pour l'homme, la mère est le premier objet d'amour et elle le reste jusqu'à ce que soit substitué un autre objet qui lui ressemble par sa nature ou qui dérive d'elle. Le père deviendra son rival.
Mais il en va autrement pour la petite fille qui, elle, avait déjà comme objet premier sa mère. Freud se demande comment trouve t’elle son chemin jusqu'à son père ? La question est renforcée: comment, quand et pourquoi s'est-elle détachée de sa mère ?
Freud a remarqué par l'analyse des femmes que, même quand le lien avec le père est particulièrement intense, il y avait auparavant une phase de lien exclusif à la mère aussi intense et passionnée. De plus, Freud repère que cet attachement à la mère est fortement sous-estimé et force est d'admettre que : "Nombre d'êtres féminins restent attachés à leur lien originaire avec la mère et ne parviennent jamais à le détourner véritablement sur l'homme" (P.140 sur la sexualité féminine).
Voici la thèse que Freud avance : "la forte dépendance de la femme vis-à-vis de son père ne fait que recueillir la succession d'un lien à la mère aussi fort et que cette phase plus ancienne persiste pendant une période d'une durée inattendue" (sur la sexualité féminine p 142).
Avec la découverte que "la mère est castrée", la fille pourra alors la laisser tomber comme objet d'amour, remettant sur la scène les nombreux motifs d'hostilité accumulés depuis longtemps.
En fait, le désir avec lequel la petite fille se tourne vers son père est le désir du pénis, dont la mère l'a frustré et qu'elle attend alors du père.
Le désir du pénis est alors remplacé par le désir d'enfant, l'équation symbolique est posée. L'enfant vient à la place du pénis.
Déjà, auparavant, nous dit Freud, la petite fille avait désiré un enfant. Le sens du jeu avec les poupées en est une preuve. "Elle jouait la mère et la poupée était elle-même ; elle pouvait maintenant faire de l'enfant tout ce que la mère avait coutume de lui faire...le bonheur est grand lorsque ce désir d'enfant trouve plus tard son accomplissement réel et tout particulièrement quand l'enfant est un petit garçon qui apporte avec lui le pénis désiré"(Sur la féminité, p172).

En effet, la satisfaction n'est pas la même en fonction du sexe de son enfant. "Seul le rapport au fils apporte à la mère une satisfaction illimitée. C'est d'ailleurs la plus parfaite, la plus facilement libre d'ambivalence de toutes les relations humaines... La femme fait même de son mari aussi son enfant et se comporte vis-à-vis de lui en mère (p 179).Nous remarquons là combien Freud fait de cette première relation mère-fils un véritable idéal de la future relation entre hommes et femmes.

Ainsi, deux plans peuvent se reconnaître de l'identification à la mère chez la femme :

- un plan préoedipien qui repose sur le tendre attachement a la mère et prépare son futur rôle dans la fonction sexuelle et dans sa vie sociale. C’est bien le point sur lequel Freud a buté, par rapport à la féminité.

- Un plan issu du complexe d'Oedipe qui veut éliminer la mère et la remplacer auprès du père.

Ces deux plans subsistent ensemble pour l'avenir et cela n'est jamais surmonté de façon suffisante... témoignant, à mon sens, de la complexité des positions de l'être femme et de l'être mère.

Toute la théorie de Freud met en équation maternité et castration. On pourrait avancer à travers ces quelques références que la norme féminine pour Freud est réductible à une position maternelle, c'est-à-dire du passage de l'envie du pénis au désir d'enfant. Mère phallique qui a, qui ne manque pas, comblée par l'enfant-phallus.

Considérons maintenant le courant de l'école anglaise de psychanalyse à travers les idées de Mélanie Klein sur la relation mère enfant. Parmi les post-freudiens, Mélanie Klein a largement développé la relation précoce mère-enfant de façon très rigoureuse et détaillée. J'ai choisi de la présenter à titre d'exemple après Freud pour saisir la spécificité de ce qu'elle énonce de la position maternelle, et de la fonction de la mère comme objet primordial pour l'enfant.


MELANIE KLEIN (1882 / 1960) : LE REVE DE LA COMPLETUDE MERE / ENFANT

On peut dire que dans le mythe freudien, l'opération décisive de la soumission à la Loi et de la résolution de l'Oedipe revient au père. Dans les mythes post-freudiens, c'est la mère qui se trouve en fonction d'opérateur. La prégnance de la relation mère / enfant reconstruit un rêve de complétude.
Mélanie Klein insiste sur la relation primitive de l'enfant avec le sein de la mère, relation d'objet primordiale. De là, elle tisse la matrice de l'amour et de la haine.

Mais que se produit-il quand cet objet (le sein) vient à manquer ?

- soit il suscite l'hallucination, il a été suffisamment bon et l'enfant imagine la satisfaction qui lui manque,

- soit il suscite la haine et éveille la tendance à détruire à la fois le sein et la mère qui le supporte.

Chez Mélanie Klein, l'amour est conçu avant tout comme sécurité nous dit J.A. Miller. Le sujet veut sa sécurité. Sa satisfaction, c'est sa sécurité. La haine, pour M. Klein, est une véritable menace interne. Le phallus comme tel n'est dans le kleinisme qu'une version dérivée du mamelon du sein.
Tout l'apprentissage de la réalité par le sujet est sous-tendu par la constitution hallucinatoire des premiers objets, classifiés en bons et mauvais objets -objets qui fixeront la relation primordiale - bonne mère, mauvaise mère, selon que l'objet est ressenti comme frustrant ou gratifiant. La perte du sein, "prototype des bons objets, lorsque l'enfant le reçoit, des mauvais objets lorsqu'ils lui manquent". (Essais de psychanalyse, 1934, p 311)

La place de la mère est tout à fait centrale chez M.Klein qui parle d'un complexe d'Oedipe précoce qu'elle fait remonter très tôt dans le temps. Il y a ambivalence entre l'amour et la haine vis à vis de la mère détentrice de tous les biens : "Car à ce stade de son développement, le fait d'aimer un objet et de le dévorer sont inséparables. Le petit enfant qui croit, lorsque sa mère disparaît, l'avoir mangée et détruite (que ce soit par amour et par haine) est torturé d'angoisse à son sujet à elle, ainsi qu'au sujet de la bonne mère qu'il n'a plus pour l'avoir absorbée" (opus cité, p. 315)



On peut remarquer combien Mélanie Klein insiste sur la dépendance absolue, la soumission au premier Autre, la mère dont l'image morcelante s'offre à l'enfant en miroir.

Lacan nous montrera (notamment dans le séminaire 5), comment la relation à l'Autre primordiale qui est la mère vient se substituer au registre "des gratifications, des besoins, des fixations, des agressions", faisant ici référence à la théorie kleinienne.



LACAN : LE DESIR DE LA MERE


La notion fondamentale que Lacan transmet est celle de la dépendance primordiale du sujet par rapport à l'Autre, au désir de l'Autre. Qu'est-ce que le désir de l'Autre? Le désir est, en tant que tel, modelé par les conditions de la demande et en cela, il n'est pas réduit à la satisfaction des besoins primaires. En effet, la demande est, contrairement au besoin, adressé à un autre. Dans la structure du sujet s'inscrivent, "les péripéties, les avatars, de la constitution de ce désir, en tant qu'il est soumis à la loi du désir de l'Autre".(p 271)
Ce désir de l'Autre, c'est le désir de la mère et ce qui importe c'est la reconnaissance du sujet par rapport à ce x du désir de la mère, y répond t’il ou non, est-il ou non l'être désiré ? L’enfant est soumis à "la loi de la mère, à la loi du désir, du fait que la mère est un être parlant, même si cette loi est incontrôlée".
Ainsi Lacan inscrivant la loi du désir dans le registre signifiant, permet de sortir de la relation spéculaire dans laquelle M.Klein avait confronté mère et enfant. Et puisque, pour qu'il y ait sujet, il y faut un signifiant qui le fonde, la mère constitue pour l'enfant le premier sujet par les premières symbolisations (couple signifiant fort/da). Ce qui est essentiel, c'est que l'enfant rencontre, en face de la mère, le signifiant de son désir à elle, à savoir, le phallus, signifiant du manque, facteur pivot de l'instance du signifiant.
L'enfant, renonçant aux objets primitifs de son désir, entre dans la dialectique des échanges. Mais si l'attachement oedipien est toujours conservé, que la relation infantile aux objets parentaux perdure et ne passe pas, se manifestent alors "inversion ou perversion du désir"...
Il y a toujours un 3ème terme, dans la relation même la plus primitive, entre la mère et l'enfant, le phallus en tant qu'objet du désir de la mère, "ce qui met une barrière infranchissable à la satisfaction du désir de l'enfant qui est d'être l'objet exclusif du désir de la mère" (p 286)

Restons dans la logique signifiante de Lacan des années 57/58. Le père : signifiant substitué à un autre signifiant, ressort essentiel de son intervention dans le complexe d'Oedipe, signifiant substitué au premier signifiant introduit dans la symbolisation, le signifiant maternel.

"C'est la mère qui va, qui vient. C'est parce que je suis un petit être déjà pris dans le symbolique et que j'ai appris à symboliser, que l'on peut dire qu'elle va, qu'elle vient... Le monde varie avec son arrivée et peut s'évanouir...Mais que me veut-elle celle-là ? Je voudrais bien que cela soit moi, mais il y a autre chose qui la travaille... Ce qui la travaille, c'est le x du signifié. Le signifié des allées – venues de la mère, c'est le phallus".
Si l'enfant se fait phallus, il entre dans la voie imaginaire, voie qui n'est pas la "voie normale" car elle entraîne des "fixations" et peut générer le "polymorphisme de la perversion".
La voie symbolique, c'est la voie métaphorique, c'est-à-dire, la substitution du père (Nom du Père) au Désir de la Mère.



La métaphore paternelle comme substitut du désir de la mère permet donc une issue sur le plan symbolique de la relation imaginaire entre mère et enfant, en introduisant les quatre termes père-mère-enfant-phallus.
Si la position "être mère", comme nous venons de l'entrevoir, se réfère à la loi du désir, impliquée par la castration et l'opérateur de la métaphore paternelle, elle en passe aussi par son fantasme .Dans "la note sur l'enfant", oct. 69, (Autres Ecrits, p. 373, 374) Lacan spécifie les fonctions de la mère et du père : "De la mère, en tant que les soins portent la marque d'un intérêt particularisé, le fût-il par la voie de ses propres manques. Du père, en tant que son nom, est le vecteur d'une incarnation de la loi dans le désir".

La femme n'entre dans le rapport sexuel, nous dit Lacan, que "quod matrem», en tant que mère (Encore, p.30) Ainsi l'ordre maternel recouvrerait-il tout l'ordre sexuel féminin ? Avec le dernier enseignement de Lacan, notamment avec les formules de la sexuation, l'identité femme et mère est rompue : "La femme n'existe pas, " il n'y a pas de rapport sexuel," le mathème S (A barré) ne visent-ils pas à montrer qu'un signifiant est manquant, qu'une place est vide et que la position féminine n'obéit pas toute à la fonction phallique ? Il y a un au-delà.
Si la maternité, comme nous l'a montré Freud, puis Lacan, est définie à partir de la castration, elle se situe du côté gauche du tableau des formules de la sexuation, soit de l'universel de la fonction phallique. ( ) : la fonction phi de x qui affirme que ce qui se rapporte à la sexualité relève, de façon universelle, relève de la fonction du phallus.

Ces formules, en permettant de mettre à cette place la maternité, permettent d’ouvrir des voies nouvelles à l'approche de la féminité.
Mais la fonction phallique n'occupe pas toute la jouissance des femmes. Ainsi, "être toute mère" écarterait le sujet féminin a l’accès à l'Autre jouissance, cette jouissance dite supplémentaire, jouissance au delà du phallus. ( ) pas tout x, phi de x : la femme n’est pas toute soumise à la castration.

Que cela signifie t-il ?
Lacan nous indique une piste précieuse, montrant le lien chez la femme, entre jouissance phallique et Autre jouissance. Je cite (p.75 Encore) :
« Ce la (Barré) ne peut se dire. Rien ne peut se dire de la femme. La femme a rapport à S (A Barré) et c’est en cela déjà qu’elle se dédouble, qu’elle n’est pas toute, puisque, d’autre part, elle peut avoir rapport avec phi ».

Comment conclure ?

Je reprendrai, pour conclure, la thèse de M.H. Brousse (cause Fr. n°24) : La maternité vient à la place du signifiant manquant de la femme et supplée au non rapport sexuel. Si la mère est saisie à partir de l’oedipe et de la fonction phallique, la féminité demeure pour Freud une énigme sur laquelle il a buté, nommant cette impasse le « roc de la castration ». Lacan, lui, en a permis le dépassement en élaborant l’illimité et l’infini de la jouissance féminine, jouissance qui, même si elle est Autre, n’est pourtant pas sans rapport avec la jouissance phallique.
La piste sur laquelle l’enseignement de Lacan nous oriente pourrait éclairer les questions suivantes : Comment, en étant mère, laisser une place vide à la féminité ? Le rapport d’équivalence maternité-féminité n’est-il pas le rêve d’un rapport sexuel possible, fut-il entre la mère et l’enfant ?



ILLUSTRATIONS CLINIQUES

"MEDEE" d'après la tragédie d'Euripide (434 av J.C)

Médée est, selon Lacan, le paroxysme de la vraie femme. Elle cache derrière son "être mère" un poignard. L'action débute au moment ou Médée vient d'apprendre la trahison de Jason. Celui-ci a épousé Créüse, fille de Créon, roi de Corinthe. Dès le début de la pièce, Euripide nous dresse le tableau de la dépression. "Elle est prostrée, elle refuse la nourriture et abandonne son corps aux souffrances depuis qu'elle s'est sentie trahie par son mari, elle passe son temps à pleurer... (p 11, classique Hachette)
Jason n'est pourtant pas sans savoir ce que peut être le désir féminin : "Vous autres femmes, vous êtes excessives au point de penser que vous avez tout, pourvu que vos amours aillent bien... Mais si votre lit est menacé, vous jugez catastrophiques les choses les plus utiles et les plus belles" (p 43).

Médée est déterminée, elle décide de tuer les enfants de Jason, sachant à quel point il les aime, seul acte à son sens qui lui portera atteinte : "Mes enfants, oui mes enfants, je les tuerai. Personne ne les soustrairait à la mort. Quand j'aurai anéanti toute la maison de Jason, je partirai, contrainte à fuir pour avoir osé l'acte le plus sacrilège, le meurtre de mes enfants..."

Elle s'est vengée, mais sa véritable souffrance excède la mort de ses fils, sa véritable souffrance, c'est l'insupportable de la trahison, l'humiliation va générer son déchaînement passionnel, sa haine, sa vengeance. Pour Jason, Médée a consenti à tout sacrifier. Médée ne recule devant rien, et pour le dire autrement, sa division entre son "être femme" et son "être mère" est à son paroxysme.
J.A. Miller dans son séminaire "De la nature des semblants" dira : "Une vraie femme, c'est toujours Médée, son acte en effet n'est pas de nourrir l'homme ou de le protéger, c'est de le frapper".
Médée, commettant l'infanticide, s'arrache à sa position maternelle, vis à vis de son époux et de ses enfants, et se place ainsi hors des limites de la fonction phallique. Se fait –elle alors, pour l'amour de Jason, la femme qui existerait?

Pour cela, Médée représente la rupture radicale entre maternité et féminité.


VIGNETTE CLINIQUE


Par cet éclairage clinique, je vais tenter de montrer comment la maternité vient, une fois encore, combler le manque-à-être de ce sujet de structure névrotique.
Tentons d'extraire deux points de ce suivi que .Mme C. a décidé d'interrompre après un peu plus d'une année, alors enceinte d'environ 3 mois de son 2ème enfant.
J'avais présenté Mme C. l'an dernier ici même. Jeune femme de 30 ans elle est institutrice en maternelle (relevons ce signifiant) et était venue me rencontrer car elle ne tolérait plus l'alcoolisme de son conjoint. Elle a une petite fille de 2 ans et demie. Sa position maternelle fut longuement déployée durant les séances, mettant en avant la place d'objet petit a où se situe pour elle son enfant. De même, la place qu'elle occupe imaginairement auprès de sa propre mère, et que je vais tenter de vous présenter pour faire entendre l'approche freudienne de "l'héritage maternel ".
Divers reproches et accusations sont adressées à sa mère, associés d'affects (elle pleure souvent), laissant entendre la 3ème conséquence psychique de l'envie du pénis chez la fille, soit la haine de la mère désignée comme responsable du manque de la fille. Mme C. "ne se console jamais de la perte du sein maternel". C'est la phase de l'attachement pré-oedipien à sa mère qu'elle met en mots et qu'elle adresse dans le transfert.
"Elle a été éducatrice et pas maman", "elle ne jouait jamais avec moi, elle ne me donnait pas de câlins…"
Pourtant le lien à son père est particulièrement intense, mme C. s'est tournée vers lui et vers son mari mais elle reste inconsciemment attachée "au lien originaire " avec sa propre mère (Freud) "Ma mère c'était tout mauvais, mon père c'était tout bon"
"Je suis moi-même enfant de ma mère"
"J'ai pas ressenti de manière frappante son amour"
"J'ai manqué de chaleur, de contacts."
"Elle a un physique ingrat, elle ne fait pas bien la cuisine…"

En effet, Mme C. se plaint souvent de l'apparence physique de sa mère, qu’elle dit grosse, et n'entend pas l'équivoque du signifiant "poids" quand elle me livre "ne pas supporter le poids de sa mère".

Le lien avec sa fille, lui aussi, est très intense. Au début, Madame C. est très culpabilisée de la laisser à la crèche ; l'élaboration signifiante du travail analytique lui permettra de symboliser la séparation en faisant émerger sa propre position maternelle plutôt sur le mode de la réparation.

"Je vérifie adulte avec ma fille ce que je n'ai pas eu enfant"
Une scène en particulier me semble participer de sa position subjective, je dirais d'une mère enfant avec son propre enfant.

La couche, "objet du litige" (pour reprendre le mot de Lacan concernant la lettre volée).

Ayant amené sa fille à l'école, elle a du la changer mais a laissé traîner la couche par mégarde. On le lui a reproché et cela a engendré un conflit, plus particulièrement avec la concierge (qui porte le même prénom que sa propre mère !) De retour le lundi, la couche est encore là, tel un "symbole à l'état pur". "Je vois ma couche...j'ai été surprise, je suis restée sans voix et sans parole"
" Le détonateur, dira-t-elle, c'est la couche, je veux m'affirmer comme instit., je n'ai pas besoin de plaire à l"autre" (séparation par rapport à l’Autre maternel ?)

La couche, objet qu'elle expose au regard de tous, mais plus particulièrement de cette concierge-mère, objet comme signifiant de son "être mère" qui circule entre les générations, enfant – mère - grand-mère, (comme la lettre volée ) mais au-delà, comme chute de l'objet petit a, condensateur de sa propre jouissance. (« Pour chacun, nous dit Lacan, la lettre est son inconscient, avec toutes ses conséquences, c'est-à-dire qu’à chaque moment du circuit symbolique, chacun devient un autre homme » - Sem. 2, page 225).

Le deuxième point que j'ai choisi d'extraire de ce début de cure c'est précisément les dernières séances et le départ de madame C. Comme je l'ai déjà signalé, elle est enceinte de son deuxième enfant, (c’est son conjoint au départ qui souhaitait cet enfant). Cette maternité débute cependant sous le mode de la culpabilité par rapport à sa fille. De plus, un sentiment d'inquiétante étrangeté se manifeste dans son propre corps. L'enfant dans son ventre "réalise" la présence de l'objet de son fantasme (comme nous l'a dit Lacan dans sa note sur l'enfant).
"Je le sens qui vit en moi... Ce corps qui grossit, je ne le supporte pas, c'est comme celui de ma mère...".
"J'ai l'impression de faire une déprime...".
"J'ai comme un alien en moi..."


Mais elle ne viendra pas à son prochain rendez-vous.
Je reçois quelques jours après une lettre exprimant clairement, sans ambiguïté, sa décision d'interrompre son travail qui « va trop loin et lui prend la tête.. ». Cette lettre comme l’écriture de son « je n’en veux rien savoir ».

L'hypothèse que j'avancerai c'est que Madame C est réellement comblée dans son manque à être et que sa
Deuxième maternité lui est suffisante pour supporter sa propre castration. Madame C. a-t-elle fait le choix inconscient de recouvrir sa propre division par cette deuxième maternité, division actualisée dans le hic et hunc de ses séances?

Madame C., puisqu'elle va mettre au jour "l'union de leur amour", laisse inentamée la question de sa féminité et de sa position sexuelle, en restant sur le registre de la jouissance phallique via la maternité.

J'ai tenté de vous démontrer, par ce fragment clinique, comment ce sujet féminin a fait le choix de son "être mère" et n’a pas consenti à interroger son propre rapport à la féminité. En cela elle est un exemple clinique plutôt freudien... (Conjonction femme/mère).
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